MON YVES EN CINQ PAGES

Extrait d’un article qui paraîtra dans la revue littéraire MOEBIUS
Ils disent que tu es mort, Yves Thériault ?
Folie. Fausseté : je pense à toi souvent, Yves, tu n’es donc pas mort. Pas du tout. Un temps on se rencontrait souvent, tu t’en souviens ? Yves, ce qui était fameux, c’est que toi « l’homme plein de livres pleins », tu me jugeais comme ton égal, ton frère, ton bon copain et je n’étais qu’un débutant en écritures. Tu le sais hein, mon vieux Yves, que je te parle d’un temps que les jeunes d’aujourd’hui méconnaissent. 1960 :il y avait trois éditeurs, trois romans nouveaux par année et trois ou quatre cent liseurs de romans québécois. Adolescent, jeune rédacteur poussif et polyvalent, mes modèles d’ici se nommaient Roger Lemelin, mais il était devenu business-man, pouah !, Gabrielle Roy, mais elle était incommunicado, comme cloîtrée en lettres, et toi, Yves Thériault, grouillant grouillot qui se montrait volontiers à des tribunes variées. Alors, je t’avais adopté. Ma mire. Aussi l’homme à abattre évidemment puisque tout jeune écrivain ne songe qu’à les enfoncer tous (Verlaine parlant de Rimbaud).
Nous avions en commun d’être des autodidactes. Tu me racontais en taverne tes errances, ta radio western dans les Maritimes, tes jobs de fou, charpentier (comme ton père), boxeur, peintre en bâtiments, conducteur de fardier, c’est juste si tu n’avais pas jumper les trains de fret comme ce camarade gauchiste idéaliste Jean-Jules Richard —qui nous fuyait tous, les gens de plume. On en riait ensemble, pas vrai ?
Pourquoi tu me laissais pas parler quand je tentais de te dire mon admiration pour tes « Contes pour un homme seul », « La fille laide » et « Le dompteur d’ours » ? Une pudeur ? J’ai alors appris de toi à me farmer la yeule bin raide sur mes livres lorsqu’installé avec des camarades.

2-TON GRAND GARS IVRE…
T’es pas mort pantoute mon Yves, ta fille va bientôt raconter publiquement ton…. histoire. Je te l’apprends ? Tu n’as pas été toujours correct avec moi : tu te servais de moi, toi exilé en Italie, pour jouer le go between te faisant empocher des « avaloirs » pour des promesses de manuscrits-bidon. Mon beau salaud ! Pas grave : tu étais un engin incroyable et tu finissais toujours par publier un nouveau livre après l’autre. Oh les mensonges que tu nous contais ! Ce soir où tu te cachais au fond d’un bar, rue Crescent, t’imaginant volontiers suivi, espionné, par des gens du NKVD russe ! Candide, j’y croyais ! Le midi au Palais du Commerce où tu taquinais le vieux poète grande-gueule, Desrochers, ivre de houblon sous sa table d’estaminet. Hon !
Et ce Michaud, éditeur de Québec, osant publier tes frasques à Paris, bambocheur-de-marlou québécois, quand Michaud bataillait ferme pour te faire accepter par l’intelligentsia de la Ville Lumière. Vieux gavroche, tu sabotais ses efforts en riant et fleuretais —pas du tout en galant poli— les dignes relationnistes chez Grasset. Tu t’es volontiers mis à dos les importants du milieu.
Pourquoi donc mon Yves ?

[…]

3- OUI, TOI, UN SACRIPANT
Mais quoi, tu te débattais, jouant même le pitoyable condamné par tous les médecins, comme Andrée Maillet, espérant notre concours aveugle. Viendra un bougalou, Victor-le-matamore, pour te ramasser dans ta retraite au bord du Richelieu, te ramener à un peu plus de lumière. Méritée. Cela s’acheva en apothéose quand Lévy-Beaulieu, à la Salle du Plateau —en admirateur forcené— t’organisa une fête inouïe. Du vieux Jacques Ferron (déjà au bord de la folie), au jeune Michel Garneau, nous sommes tous allé te chanter un beau cantique à ta gloire bin maganée. Ce fut un fameux rassemblement-de-justice hein, mon vieux Yves ? Ému, tu en braillais au fond de ton siège. Le Radio-Canada du temps avait refusé à V.-L. B. de graver —pour la postérité— ce moment unique. Hélas ! Bof !, la littérature d’icitte hein ? Ça a changé beaucoup tu penses bien. Hum…
[…]

4- TU ES VIVANT, THÉRIAULT !
Tu cessais jamais, ex-boxeur, ex-chanteur-cow-boy-bidon, de te protéger. Ton dur désir de durer, le sempiternel combat des aînés. La vieille lutte pour ne pas sombrer dans l’oubli. Tu n’es pas mort, je te l’assure. Yves, j’ai revu à la télé le beau film tiré de ton classique Agakuk. Ils t’ont trahi —comme il se doit au cinéma— mais avec des images fameuses. J’ai regardé et j’ai pensé à toi. Tant qu’il y aura quelqu’un qui pense encore à toi, tu restes vivant, Yves, non ? Avec moi, qui avait trente ans, tu as joué le grand frère, tu m’inondais de tes conseils (méfiance!, courage !) et je n’ai pas eu cette générosité, mon tour venu. Tant de ricanements à ton sujet. Je me suis enfermé dans mes tours. Mon refus de jouer comme toi des rôles de grand frère en lettres. Il y avait, bien entendu, que mes cadets étaient des drôles de pistolets, si différents de « notre » temps, Yves.
Marie-Claire Blais était encore plus sauvage que moi, Hubert Aquin était un fou volant, un papillon d’acier léger que personne ne pouvait capturer, Réjean Ducharme restait tapi dans l’invisibilité et, enfin, V.-L. Beaulieu, lui, était blindé, bardé, indépendant et, surtout, sans complexe… comme toi, comme moi.
La solitude alors.

[…]

5- TU ES AU PROGRAMME ?
Ça n’a pas changé, Yves. Nos jeunes pondeurs talentueux sont toujours victimes du racisme inverti. C’est un racisme effroyable. La promotion nous est chétive, presse, radio et télé. Le pilon est suractivé. Certains aliénés recommandent « seulement » l’enseignement des « autres », d’ouvrages certifiés « durables », étrangers. Notre littérature est devenu tabou dans maints lieux scolaires. Il y a un fou qui, dans son collège à Joliette, a osé défendre nos livres d’abord, Louis Cornellier. On lui a pissé dessus, tu penses !
[…]
Bon, bin, salut !, ces jours-ci, je corrige le manusse de mon dernier rejeton en pensant que sans toi, je ne serais pas à ce drôle de boulot de faire des livres pour témoigner des temps d’un carcajou entêté. Je t’aimais, je t’aime encore Yves.

Une réponse sur “MON YVES EN CINQ PAGES”

  1. Cher Claude:
    Quelle est la date de parution pr鶵e de ce texte dans Moebius? Il faudrait du reste qu’on se parle (re bio). Je t’appelle.
    Marie Josée Thériault

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *