À Gagnon, Jean-Louis : vous éteignez.

(requiem)
Jeunes Turcs, hussards québécois, nous l’admirions. À une « Rencontre d’écrivains » (il l’était, « Apostasies », trois tomes, deux romans), au Chantecler il n’y a pas si longtemps, ce vieillard de 80 ans nous semblait toujours un jeune sacré vif baroudeur, avec sa voix rugueuse, ses brillantes définitions sociales, ses jugements abruptes —à l’emporte-gueule— eh bien, on l’entourait encore. On l’écoutait encore. Jean-Louis Gagnon, qui vient de s’éteindre (ce mot !) à 91 ans, fut un grand pan de mémoire collective, une encyclopédie historique rare.

Il débuta en Bleu (« Vivre », sa revue nationaliste ) et acheva son trajet de militant engagé en Rouge (« La Réforme », « Le Canada », « l’Événement »). Écrasé, humilié, bafoué par le duplessisme —et son docile clergé— il ne s’en remettait pas, comme ses vieux amis « les trois colombes ». Il pré-jugeait avec grande méfiance notre nationalisme de gauche, sa sensibilité pourtant. Alors, on s’engueulait et c’était vivifiant avec un tel adversaire à la pensée structurée. Au temps (début des années ’60) des orageuses séances de l’Institut (Icap) il y eut de spectaculaires empoignades.

Gagnon fut un journaliste exemplaire, idéaliste renfrogné, un penseur aux arguments (rationalistes) articulées. Avec une langue farouche. Nous aimons l’entendre discuter, cet « ancien » respectable, qui avait tout lu, tout vu aussi , ayant évolué en méandres politiciens divers. Il est un le dernier à partir parmi les « brillants » de jadis, les Jean-Charles Harvey, Laurendeau, Lacroix, Georges-Émile LaPalme. En cinq ans seulement, il avait métamorphosé La Presse et puis offert son « Le Nouveau journal », modèle toujours valable. Puis Gagnon fréquenta les coulisses actives de la politique, avec ses chers Rouges, pour finir ambassadeur à Paris (Unesco).

Je n’oublierai jamais : un soir, à Mont-Gabriel, caucus d’intellos en salle et lui, trônant en lobby, complètement cerné par toute une bande de jeunes loups qui boivent ses paroles, les J.-V. Dufresne, Jean Paré, Louis Lapointe, Michel Roy, des jeunes poètes engagés, J.-M. Lapointe, Pilon, Ouellet, Van Schendel, Godbout, la si jolie Michèle Lalonde et si belle jeune Lauzon. Romancier débutant, je m’approche, je découvre, cigare au bec, cheveux en bataille, la lippe grondeuse, les yeux malins, sa de râpe de fer, un homme aux cheveux gris soliloquant avec une verve… inouïe ! Je saisis rapidement que « le vieux » —pour nous— est un fameux définisseur de situations, (économiques, politiques, sociales). Quoi, un maître à penser ? Oui. Pas d’autre mot en 1963, et, ici, il n’y en avait pas dix autres en ce temps des débuts des réformes. Gagnon mort, c’est vraiment la fin d’une époque excitante. Paix à ses cendres !

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