Ah ! Être détective !

Jeunes, on les observait, héros du cinéma et on rêvais :ah ! être détective (ou bien espion) ! Toute une littérature exploite cette veine du limier aux trousses des « méchants ». Cher polar ! J’en signai cinq dont mon « Alice vous fait dire bonsoir », pas cher en poche ( BQ, éditeur). Il est en librairies ces temp-ci. Plogue ? Oui. Mon « meilleur », décrétait Martel (La Presse). Mon détective traquant la juive Alice, découvrait (comme moi à cette époque) les « Juifs d’Outremont ». Là, je pars en voyage à Boston —lire c’est voyager— pour visiter le « Shutter island » de Dennis Lehane (celui de « Mystic River »).
Je sors du dernier Fred Vargas « Sous les vents de Neptune ». Aussi du dernier Jean-Guy Noël : «Un homme est un homme ». Le roman policier est un divertissement mais il peut aussi être un étonnant baromètre du temps actuel. Ce Vargas m’a assommé avec son détective parisien traquant un juge corrompu et corrupteur (voir si ça a du bon sens hein ? hum !) qui doit aller en mission au Québec. À Hull ! Long défilé de répliques en un joual douteux car Fred Vargas ignore notre argot. On éclate de rire face à ses erreurs langagières. Hélas, son juge-tueur-en-série —qui tue au trident tel Neptune !— n’est qu’une vaseuse supputation et vous serez noyés dans une sauce intello aux quatre éléments (bonjour Gaston Bachelard !) : air, eau, terre et feu. Imbuvable poutine où nos fics jacassent en un patois imaginé « bin niaiseux ».
Mais le Noël d’ « Un homme est un homme » !
J’ai sans cesse tourné les pages. Très captivé. On ne doit pas raconter l’intrigue d’un polar mais sachez qu’il s’agit d’un monde familier aux lecteurs de la page-3 des quotidiens. Sachez qu’on y voit une monoparentale (baby boomer) écervelée qui a (mal) élevé sa fille (avortée trois fois). Une étudiante en… danse moderne ! et qui se prostitue pour le « kick ». Un soir, la putain-étudiante (lisez ça, Nelly Arcan) rencontrera, coin St-Laurent et Ste-Catherine, un réfugié Algérien fréquenteur de discos pour oublier son mal payé, éreintant boulot rue Chabanel-aux-manufactures. Il sue pour faire venir sa jeune épouse et ses enfants en Algérie. Cette nuit-là, fatale rencontre avec la jeune danseuse désaxée. La mort.
« Un homme est un homme » —aucun écrit n’est innocent M. Noël— m’a fait un utile tableau des us et coutumes de certains jeunes contemporains, un instructif « guide » pour le vieil homme que je suis. Ce détective a été castré (lire pour en savoir davantage), le jeune avocat est sur « l’assistance judiciaire », la mère mal « accotée » gîte dans la rue… Antonine-Maillet ( Cout’ donc, Maman-Sagouine est-y morte ?), le plaideur à Ville Mont-Royal, le funeste appartement (sang obligatoire en polar ) niche dans le bloc baptisé « Le Colisée », rue Sherbrooke. Fuite au Lac des Castors, vues du belvédère, bref, on suit les protagonistes dans une géographie facilement repérable. Il y a aussi un perroquet bavard. Ajouterais-je « Et une souris verte ? » Non. « Et une corneille », en épieur étonnant. Je m’instruisais sur « la culture » (!) d’un monde plus jeune que le mien qui fut taxé bien vite de pudibond, de puritain. À lire donc, ce « Un homme est un homme » (Libre-Expression éditeur), il fait réfléchir. C’est cela aussi un bon polar. Vous y verrez de ces folles « mômans » épivardées de 50 ans, de ces jeunes « popâs » qui ont « levé les feutres » lâchement, de ces jeunes cégépiennes mentalement délabrées. Adieu aux valeurs, aux critères, à une éthique-de-vie ! Adieu les responsabilités, fuyons le réel ! La vie « rock and roll » répandue, illustrée ad nauseam aux récentes Fêtes nationales télévisées, le sinistre festival : « Québec-Molson-Labatt-Dry-Blue, Draught », celui des pubs-lierres.
J’ai donc lu une chasse à l’homme (obligatoire en polar ) avec vue imprenable sur le délabrement moral actuel, telle cette fellation pulsative —calculée pour rendre môman-haïe jalouse— par belle-fille avec beau-papa haï (autre baby boomer) sous une table de son restaurant ! Voyez-vous bien la teneur morale ? Y ai vu une murale aux teintes sinistres. La désolante fresque des existences sans culture réelle. À l’amoralisme hédoniste fatal. Y ai décelé la misère de l’inculture actuelle. « Un homme est un homme » est un portrait implacable à propos d’un certain Québec déliquescent. Bon, je pars donc pour « Shutter Island » ! Que j’aime lire, vous ?

DISPARU, “MISSING”: MAURICE FALARDEAU

Maurice Falardeau, réalisateur aux dramatiques, n’est plus de ce monde.

À part ses proches, ses amis, ses camarades, le grand public ignorait Maurice alors (paradoxe) que des centaines et des centaines de milliers de Québécois lisaient son nom à maints génériques tant Maurice réalisé de téléromans, émissions populaires.
C’est l’injuste sort des “derrières-les-kodaks”.

Avec son élégant physique —à la Frank Sinatra— Maurice s’installait à sa régie —apparemment— calme, serein, sûr de lui, accordant toujours son entière confiance à ses équipes, techniciens ou artistes.
Falardeau, maigre silhouette nerveuse, avait des nerfs d’acier.

C’est le souffle qui a fini par lui manquer.

Nous le croisions souvent au supermarché de Sainte Adèle, amaigri, pâle, se débattant courageusement pour un reste de santé. Dans son regard, jusqu’à la fin, brillait une espérance folle.

Au bout de sa corde, de son souffle, Falardeau meurt hélas. Un peu avant la Saint-Jean.

Il n’avait pas d’ennemis, aucun adversaire. C’était un travailleur modeste et très sûr de lui à la fois. D’une redoutable efficacité. Bon producteur aussi, c’était important cet aspect de l’ancien job de réalisateur avant les diktats des “privés, surtout fort capable de castings instinctifs inouïs. Sa force. Rien d’un intello, d’un calculateur, pas de spéculation ratiocineuses avec lui. Que non ! Il agissait. Et rapidement, très capable de respecter les délais, les devis de budget. Un homme fiable pour cette télé, suractivée il y a pas si longtemps, de la SRC.

Il reste un lumineux témoin disparu hélas, d’un temps d’heureux forçat. Le temps furibond et excitant quand la télé de Radio Canada était une ruche-aux-images estimée des foules.

Falardeau, lucide, si réaliste, a bien vu le déclin actuel. Mais, optimiste indécrottable, il espérait sans cesse un retour de flamme. Pour lui, non ! Pas de second souffle, il n’en avait plus en réserve. Aux reprises de ses émissions, on reverra son nom briller —à ARTV ou ailleurs— nous serons quelques uns qui le liront ” Réalisation: Maurice Falardeau” en nous rappelant ce gaillard imperturbable qui souriait sans cesse même à ce moment énervant quand le réalisateur ordonne: “Attention. Cinq secondes… Quatre… Prenez: “un.”

Adieu Falardeau. À Dieu…

LE PAPA D’UBALDINO

Mon ami Ubaldo, enfant, s’est mis propre —bien peigné, ben habillé— il s’en va visiter son papa interné dans un camp de concentration !

Il n’y va pas souvent, c’est loin Petawawa. Il n’a que dix ans ce petit garçon de la rue Papineau à Montréal et ne saisit pas trop pourquoi la Gendarmerie Royale est venu—un mauvais matin de 1940— chercher son papa. Il y en aura 5,000 à Petawawa. Le futur compositeur-arrangeur du si lumineux ” Jaune ” de Jean-Pierre Ferland se fait des sous en jouant du piano dans des mariages, à des funérailles. Pour aider maman dont l’homme porte un uniforme rayé et tourne en rond le dimanche dans une cour de pénitencier. Dans ” Enfant de Villeray ”, je raconte cette ” guerre de 25 minutes ” au coin de ma rue à la Casa Italia. Soudain certains voisins étaient devenus des ” ennemis publics ”.

Certes —notez-le :avant la déclaration de guerre— il y avait de la sympathie pour Benito Mussolini. Un démagogue populiste, auto promu dictateur bien des années avant Adolph Hitler, avait enfin réussi à mettre de l’ordre en Italie, ce pays anarchique qu’avaient quitté nos émigrants.

Il y avait, dans cette communauté que nous aimions bien, quelques zélotes (” Les fils d’Italie « ) pour chanter sa louange. À l’église Madona della difesia, on voyait le Duce à cheval (on le voit encore !) dans une murale. À la Casa, rue Jean-Talon, un médaillon doré géant trônait au portique.Le papa d’Ubaldo ne s’intéressait pas à la politique. Ce modeste compétent maçon était devenu petit entrepreneur efficace. Jalousé donc. Enrageant son ancien patron. À cette époque, un coup de fil à la police, une fausse dénonciation et hop !, un panier à salade vous conduisait à Petawawa. Son aîné s’était enrôlé pour aller défendre la démocratie !

J’ai connu Ubaldo plus tard, en musicien de télé, il me raconta : ” Aussitôt arrivé au camp de concentration, je cherchais mon père des yeux. Ils portaient tous le costume de zébre, c’était très difficile. J’entends soudain sa voix mais je ne le trouve pas, je pivote, je m’énerve, je suis affolé. Papa me criait : ” Ubaldino ! Je suis là ! Ici. Ubaldino ” ! Je devenais fou ”. En 1990, un peu avant sa mort, mon ami me montra une joli coffret de bois sculpté par son papa-prisonnier. Je lui avais dit : ” Si tu veux, on va faire enquête, organiser un mouvement, exiger —comme pour nos Japonais spoliés et internés— des excuses, rendre justice à ton papa mort ”. Ubaldo me répondit : ”

Bof, c’est si loin tout ça ! Oublie ça, fais comme moi ”.Mais il n’avait pas oublié, je voyais ses yeux mouillés.La télé a diffusé récemment ” Il duce Canadese ”.

Un ex-prisonnier du camp, Raphael Esposito ( un de nos voisins du temps ) dit au chroniqueur Franco Nuovo ( trop jeune, lui, pour avoir vécu ce drame) : ” Démagogie télévisuelle ! Invention (ce déficient mental qui se prend pour Mussolini).

Les Italo-Québécois montrés, tous, comme obsédés-du-fascisme, quel mensonge ” ! Moi je pense encore à ces cris dans la cour d’un camp de concentration : : ” Ubaldino ! Ubaldino ! ”

Oh, les beaux jours !

Oui, cher Beckett, rédiger pour trois beaux moments. L’été est là enfin. Je suis d’abord rue Bernard, terrasse de ma chère « Moulerie ». On lit l’affiche du cinéma d’en face, « art déco ». Sur les trottoirs : des badauds, lécheurs des glaces du « Bilboquet » voisin. Autour, les attablés, verres de « blanc » frais, bruissement chaleureux des avaleurs de moules et de frites. Monde de petite bourgeoisie qui déambule. Belle image de paix, de cette sérénité gratuite quand, aux petits écrans, gueulent les politiciens en campagne, défilent aussi d’autres images : de Bagdad au Soudan-aux-horreurs. Savoir au moins être reconnaissant de notre bien-être actuel. La moindre des choses, monsieur-la-baboune, le jamais content.
Deuxième moment de joie. Devant parrainer cet été la célèbre expo « Plein Art » à Québec, je dois me familiariser avec les beaux Métiers d’art (verre, bois, terre cuite, pierres précieuses, métal) qui exposent à leur jolie galerie du Marché Bonsecours, rue Saint-Paul. Dynamique midi, éblouissant soleil. Touristes amusés, jolies jeunes montréalaises « déshabilées », gens d’affaires en pause de lunch. Grouillant, si vivant monde qui navigue entre fontaines, monuments, restaus et boutiques. Du vent dans des drapeaux, des appels, cris mal retenus, trépidantes salutations, fougueuses embrassades. Plein de cyclistes prudents, jeunes
caléchiers à « clap-clap » chevalins sur ces vieux pavés. On se croirait dans la série-culte de télé « Le prisonnier ».
Troisième belle halte ? Un samedi après-midi entier passé sur les pelouses de la belle église de Saint-Sauveur. Mêmes badauds heureux dans la rue illuminée, même « légèreté de l’être » en congé. Jolies calèches qui se louent ici aussi, badauds bronzés léchant des cornets de glace —vanille, fraise, chocolat. Cette fois, je suis un acteur de ce palpitant paysage de fête, du Renoir !, car la SPA régionale a besoin de sous et j’ai accepté, parmi des « pro », de peinturlurer en plein air. Chevalets ici et là, écornifleurs qui observent. Cet hiver, à mon kiosque du Salon du livre de Sept-Îles, j’avais décidé de me transformer en portraitiste (simples esquisses, sketches rapides). Croquer surtout les « bouilles » d’enfants Innus aux formes parfaites.
À Saint-Sauveur, je m’y jette encore. Aquarelles, feutres de couleurs. Défilent sur ma hot chair une belle enfant asiatique, à toupet, aux yeux si noirs, en amandes, un couple de jeunes mariés épanouis ( Estelle et Murray), un vieillard, traits raviné par toute une existence, des ados nerveux et pressés. Ce malaise de poser même un petit cinq minutes ! Patricia Tulasme, l’actrice, Carole La Pan, la jolie Lynn, Paul Kalpaquis, d’autres, guettent les « chiots-tire-lire ». Un peu d’argent pour collaborer à la protections des animaux de compagnie, abandonnés ou perdus. Je m’amuse aussi (à leur insu) à voler des âmes : un mince rocker au torse nu tatoué allongé dans l’herbe, un gras motard à couette grise recroquevillé sur un muret, une belle obèse dans son transat, une très vieille dame encore si belle, une maman avec son « p’tit trésor » trépignant dans sa poussette. Quand je leur apporte la binette volée…
sursauts et puis sourires. Le petit bonheur ! À Saint-Sauveur comme rue Saint-Paul ou rue Bernard, même monde : celui du « Oh les beaux jours de bonheur indicible quand nos joignons nos bouches », Paul Verlaine. Au revoir marcheurs à baguenauderies sans but qui —besoin humain depuis les marchés à troc de la préhistoire— veulent voir et être vus.

QUOI FAIRE AVEC L’ÉGLISE VIDE?

À Outremont comme à Val David, un peu partout au Québec, la question est d’actualité : quoi faire avec l’église vide ? Dans la Petite Italie, rue Saint-Laurent, on l’a vendue, on y a installé des condos ! Qui ce « on » ? La fabrique, vieux mot oublié.
À Val David le curé Fournelle dit : « je ne veux pas qu’on y présente n’importe quoi ». Eh ! Car il est question de faire « une salle » avec l’église. Une salle ? Projet vague ? «Pas question d’en faire un gymnaste », dit-on aussi. La fabrique et la municipalité cherchent une solution. Enlever les bancs à prie-Dieu escamotables d’abord. On va probablement faire une vente de ces bancs. Après ?
Nos églises québécoises sont-elles, oui ou non, un patrimoine national ? Nous savons tous la désaffection catholique qui a submergé la population. Nous savons les besoins actuels. Il faut payer pour de l’entretien. Ces édifices —certains sont vraiment splendides, d’autres très modestes— forment un trésor architectural collectif évident.
Ils sont les témoins d’une longue histoire. Même l’athée, le non-pratiquant, l’agnostique (comme moi) admettra que ces bâtiments sont un héritage qu’il ne faut pas négliger. Personne n’a le droit de bafouer sa propre histoire. L’anticlérical, l’anti-religieux d’aujourd’hui va-t-il admettre que brader une église (en condos) est une bêtise ? Quoi faire ? Une « salle » comme à Val David ? Pourquoi pas ? L’art (théâtre, concert musical, galerie d’art, etc. ) est proche du religieux, de la mythologie, dans le sens noble de ce mot.
Les citoyens d’un quartier ou d’un village ne se scandaliseront pas de cette métamorphose obligée. Tel temple, déserté maintenant, retrouverait un public, des gens qui viendront —le soir plutôt que le matin désormais— à l’ancienne église pour un peu plus de culture. Ainsi, épargnées de cette boule de fer (à démolir), nos églises trouveraient une deuxième vocation. C’est un bien public une église, héritage payé par des générations entières de fidèles. Les descendants de ce monde pieux de jadis, ont à protéger ces « témoins » de pierre taillée ou de simple charpenterie, de la foi populaire d’antan. Le plus souvent c’est un vaste et beau lieu, noble, imposant et fort capable d’être polyvalent. Facile d’imaginer que la minorité de pratiquants accepterait que l’autel soit portable, que le saint office —la messe— puisse s’y loger encore.
Il y aura aussi des réflecteurs, un système de son, des éléments de décors, des chaises ou des estrades esamotables, un rideau de scène, et puis après ? Au moins, la bâtisse ne sera pas détruite. Ni mise « en condos » comme on a osé le faire à Saint-Jean de la Croix, rue Saint-Laurent. Une municipalité, intelligemment dirigée, une fabrique lucide, ensemble, sauront préserver ce patrimoine précieux. Pour cela, il y a des frais nouveaux bien entendu. Ces dépenses supplémentaires sont essentielles. Un investissement profitable.
À Outremont comme à Val David, il faut nous souhaiter cette solution brillante. La culture (la populaire aussi) a besoin de lieux nombreux puis qu’avec, Dieu merci, l’instruction actuelle, de jeunes (et moins jeunes) talents divers sortent sans cesse. Ces créateurs ont un urgent besoin d’un bel espace pour s’épanouir.
Par respect pour notre histoire ancienne, vive donc la transformation d’une église désertée, ou si peu fréquentée, en abri magnifique pour la culture qui se fait.

L’HOMME QUI DOUTE ?

L’écrivain en a joui un coup lorsqu’il a voulu, récemment, assister à une séance démocratique. Pas de nom, juste tenter de décrire des citoyens rassemblés dans une salle d’une petite ville. Spectacle essentiel : un microphone ouvert à tous dans l’allée centrale. Sur tribune, fonctionnaires, promoteurs (d’un parc à construire)arbitrage par un animateur serein. Et M. le Maire, en bon écouteur. Je ne suis pas l’ « envoyé » de mon hebdo, n’ai donc pas à jouer le neutre. Envie féroce d’abord de contester.
Peu à peu, subjugué, ébahi parfois, l’écrivain observe les participants. Un roman ? Oh oui. Cette assemblée illustre « la parole » civique, le droit de s’exprimer. J’ai découvert, par exemple, le verbe dynamique d’un interposant avec un langage franc, dépouillé de toute fioriture. Il est coriace, argumente, se débat comme diable en eau bénite (il sera voisin immédiat du théâtre de verdure). C’est pain béni d’entendre ce farouche; ce ci-devant se révèle un redoutable debater.
Me voilà donc absent du débat —un amphithéâtre grugeant ce parc à construire— me voilà captivé par cet orateur anonyme qui fait des silences opportuns, organise des montées dans son palabre, crée du suspense dans son petit discours, calcule les effets de ses arguments à escalade oratoire. Quel habile tribun ! Je ne note plus dans mon calepin, comme on dit « le pour et le contre ». Non. Ce reportage titré : Assemblée villageoise me fascine. Le modérateur s’énerve un brin, le maire, penché sur sa table, réfléchit, des voix crient hors micro, des moqueries fusent. Hochements réprobateurs ou approbateurs. Bouderies véhémentes.
C’est la houle du peuple.
Venu là pour contester ce virtuel (mais bien joli) amphithéâtre, je guette plutôt celle ou celui qui empêcherait nos adversaires de proclamer leur approbation du plan de M. le Maire, un Cardinal sans aucune prétention, c’est rare. Il rassure. Il va réexaminer le plan. À la fin, clair conscience qu’il y a, majoritaire, les commettants ordinaires et le monde des entrepreneurs.
Ce dernier, c’est sa nature, est favorable à tout entreprenariat, est convaincu qu’il faut casser des oeufs quelque soit l’omelette et tant pis pour les effets secondaires. Telle la sono forte tant crainte des éventuels spectacles, tel l’embouteillage des voitures attirées, etc. Je connais peu ce monde des développeurs mais j’éprouve de l’admiration pour ces gens. Nous devons à ces citoyens des réalisations bienvenues, aussi, bien entendu, des erreurs. Un homme au micro, modeste, sûr de lui, annonce qu’il encourage toute initiative multipliant les attraits pour notre petite ville. Qu’il va faire bâtir bientôt presque une centaine de condos (prix de base 300,000 $). Éventualité donc de nouveaux contribuables « en moyens ». Facile de se méfier mais cet homme devra risquer ses avoirs et donner confiance aux banquiers. Voir au lierre bureaucratique des permis, surveiller un chantier complexe, rencontrer ses devis, promettre des livraisons de logis à temps et j’en passe. L’entrepreneur sait mieux que moi à quoi il va faire face. Quelle confiance en l’avenir !
De l’autre côté ( de la vie ? ), il y a nous, les retraités tranquilles, aussi les nostalgiques du bucolique craignant comme peste de perdre leur vision champêtre, édénique; un village devenant une ville. Me voilà divisé, je balance. Le gauchiste bon teint ne peut s’empêcher de douter. Au micro, des hôteliers, des restaurateurs inquiets de notre opposition, en somme des créateurs de jobs. Nous y voilà à cette dure réalité dont parlait le poète Rimbaud quand il reconnut « me voilà à terre », juste avant de partir travailler à des comptoirs d’ export-import en Afrique de l’est. Ce soir-là j’ai revu le dilemme : plein de citoyens placent en fiducie ou autrement leurs économies, mes chers Reers, souhaitaient ardemment des courtiers à placements rapportant vite et gros.
Allons, bas les masques !
Si je n’estime guère le monde des spéculateurs, boursicoteurs, exploiteurs des sueurs d’ici comme des Tiers-Mondes, je respecte les industriels, les entrepreneurs. Ils ont mon estime. Un quidam : « Innocent ! Tes mecs-à-risques espèrent de gras profits » ! Oui, sans doute mais en prenant de sacrés risques. Que je ne prendrais JAMAIS, moi. Ni toi, Sire Quidam !

Cinq surprises.

Impossible de nous passer des actualités, de nos chères gazettes.

1- Loi votée aux USA et un peu imitée par ici. La liberté mise en péril. Ce « 11 septembre » fit naître la nouvelle loi (« Patriot Act ») qui permet:

A) Mise sur écoute sans avertissement de tout citoyen suspect.

B) Surveillance des courriels sur Internet, oh !

C) Droit d’inspecter vos fiches dans les bibliothèques (même les commandes à votre libraire),eh !

D) Révélation des conversations privées entre avocats et accusés.

E) Garde à vue non révélée de tout suspect, aïe !

2- Rendez-vous au 84 rue Gertrudstasse, à Zurich, Suisse, si vous filez mal. Une infirmière, Erika Katully vous offre le verre de la mort : 15 grammes (thiobarbital, ça peut tuer un bœuf). « Dignitas », organisme sans but lucratif (!) est dirigé par le « bon docteur » Ludwig Minelli. Illégal partout ailleurs ce « verre » de la compassion. « Oui aux invasions barbares ».

3- Lasses, mesdemoiselles, mesdames, des accostages galants ? Achetez-vous un blouson électrique. 1,000 $ À l’approche du dragueur, c’est 80,000 volts ! On songe aux anguilles « électriques », les gymnotes. « Coup de foudre » spécial, « c’est comme mettre les doigts dans une fiche murale ». Ce « No-contact Jackett » est griffé « Mit, USA ».

4- Le dernier livre-enquête de B.-Henri Lévy : « Qui a tué Daniel Pearl ? », est au palmarès des « meilleurs vendeurs ». Il raconte ce reporter juif-américain découvrant en janvier 2002 le « vrai chef » de Ben Lada-l’introuvable. Il allait l’interviewer. Il en aura la tête tranchée ! À un colloque montréalais, le père doute du motif. M. Pearl accuse plutôt « l’antisémitisme en recrudescence à cause des intellos de tout l’Occident. Et l’auteur du livre populaire ? M. Judea Pearl dit : « Difficile de voir un étranger mêlant faits et fiction (!) prêter des sentiments à notre fils ».

5- Enfin, dire que j’ai agréablement voyagé (aux frais du Salon du livre) par Air-Canada… qui perd 5 millions par jour C’est moins cher d’aller en Europe qu’aux Îles de la Madeleine ! Habiter en régions est donc une punition. « Air-Canada c’est trop gros : frais énormes et prix exorbitants », dit Québécair-Express. Ils feraient mieux, eux, si ce rival « déguerpissait au plus tôt de ce marché ». Air-Canada étranglerait les petits transporteurs. Sa filiale, « Jazz », coûte une fortune à opérer, elle est obligée de maintenir trop de liaisons. Durant ces quatre jours à La Sarre, je ne cessais d’entendre parler des parents sur leurs enfants installés ailleurs (Montréal et Québec surtout) :« Ils ne viennent pas nous voir et on n’y va pas ». Il me reste le vif souvenir du pays abitibien, grand progrès accompli par les descendants de ces vaillants pionniers et que j’ai grande envie de composer un roman sur cet étonnant territoire. Mais cela me coûterait les yeux de la tête s’il me prenait l’envie d’y retourner pour mieux me documenter. Tristesse !