Oh, les beaux jours !

Oui, cher Beckett, rédiger pour trois beaux moments. L’été est là enfin. Je suis d’abord rue Bernard, terrasse de ma chère « Moulerie ». On lit l’affiche du cinéma d’en face, « art déco ». Sur les trottoirs : des badauds, lécheurs des glaces du « Bilboquet » voisin. Autour, les attablés, verres de « blanc » frais, bruissement chaleureux des avaleurs de moules et de frites. Monde de petite bourgeoisie qui déambule. Belle image de paix, de cette sérénité gratuite quand, aux petits écrans, gueulent les politiciens en campagne, défilent aussi d’autres images : de Bagdad au Soudan-aux-horreurs. Savoir au moins être reconnaissant de notre bien-être actuel. La moindre des choses, monsieur-la-baboune, le jamais content.
Deuxième moment de joie. Devant parrainer cet été la célèbre expo « Plein Art » à Québec, je dois me familiariser avec les beaux Métiers d’art (verre, bois, terre cuite, pierres précieuses, métal) qui exposent à leur jolie galerie du Marché Bonsecours, rue Saint-Paul. Dynamique midi, éblouissant soleil. Touristes amusés, jolies jeunes montréalaises « déshabilées », gens d’affaires en pause de lunch. Grouillant, si vivant monde qui navigue entre fontaines, monuments, restaus et boutiques. Du vent dans des drapeaux, des appels, cris mal retenus, trépidantes salutations, fougueuses embrassades. Plein de cyclistes prudents, jeunes
caléchiers à « clap-clap » chevalins sur ces vieux pavés. On se croirait dans la série-culte de télé « Le prisonnier ».
Troisième belle halte ? Un samedi après-midi entier passé sur les pelouses de la belle église de Saint-Sauveur. Mêmes badauds heureux dans la rue illuminée, même « légèreté de l’être » en congé. Jolies calèches qui se louent ici aussi, badauds bronzés léchant des cornets de glace —vanille, fraise, chocolat. Cette fois, je suis un acteur de ce palpitant paysage de fête, du Renoir !, car la SPA régionale a besoin de sous et j’ai accepté, parmi des « pro », de peinturlurer en plein air. Chevalets ici et là, écornifleurs qui observent. Cet hiver, à mon kiosque du Salon du livre de Sept-Îles, j’avais décidé de me transformer en portraitiste (simples esquisses, sketches rapides). Croquer surtout les « bouilles » d’enfants Innus aux formes parfaites.
À Saint-Sauveur, je m’y jette encore. Aquarelles, feutres de couleurs. Défilent sur ma hot chair une belle enfant asiatique, à toupet, aux yeux si noirs, en amandes, un couple de jeunes mariés épanouis ( Estelle et Murray), un vieillard, traits raviné par toute une existence, des ados nerveux et pressés. Ce malaise de poser même un petit cinq minutes ! Patricia Tulasme, l’actrice, Carole La Pan, la jolie Lynn, Paul Kalpaquis, d’autres, guettent les « chiots-tire-lire ». Un peu d’argent pour collaborer à la protections des animaux de compagnie, abandonnés ou perdus. Je m’amuse aussi (à leur insu) à voler des âmes : un mince rocker au torse nu tatoué allongé dans l’herbe, un gras motard à couette grise recroquevillé sur un muret, une belle obèse dans son transat, une très vieille dame encore si belle, une maman avec son « p’tit trésor » trépignant dans sa poussette. Quand je leur apporte la binette volée…
sursauts et puis sourires. Le petit bonheur ! À Saint-Sauveur comme rue Saint-Paul ou rue Bernard, même monde : celui du « Oh les beaux jours de bonheur indicible quand nos joignons nos bouches », Paul Verlaine. Au revoir marcheurs à baguenauderies sans but qui —besoin humain depuis les marchés à troc de la préhistoire— veulent voir et être vus.

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