LE PAPA D’UBALDINO

Mon ami Ubaldo, enfant, s’est mis propre —bien peigné, ben habillé— il s’en va visiter son papa interné dans un camp de concentration !

Il n’y va pas souvent, c’est loin Petawawa. Il n’a que dix ans ce petit garçon de la rue Papineau à Montréal et ne saisit pas trop pourquoi la Gendarmerie Royale est venu—un mauvais matin de 1940— chercher son papa. Il y en aura 5,000 à Petawawa. Le futur compositeur-arrangeur du si lumineux ” Jaune ” de Jean-Pierre Ferland se fait des sous en jouant du piano dans des mariages, à des funérailles. Pour aider maman dont l’homme porte un uniforme rayé et tourne en rond le dimanche dans une cour de pénitencier. Dans ” Enfant de Villeray ”, je raconte cette ” guerre de 25 minutes ” au coin de ma rue à la Casa Italia. Soudain certains voisins étaient devenus des ” ennemis publics ”.

Certes —notez-le :avant la déclaration de guerre— il y avait de la sympathie pour Benito Mussolini. Un démagogue populiste, auto promu dictateur bien des années avant Adolph Hitler, avait enfin réussi à mettre de l’ordre en Italie, ce pays anarchique qu’avaient quitté nos émigrants.

Il y avait, dans cette communauté que nous aimions bien, quelques zélotes (” Les fils d’Italie « ) pour chanter sa louange. À l’église Madona della difesia, on voyait le Duce à cheval (on le voit encore !) dans une murale. À la Casa, rue Jean-Talon, un médaillon doré géant trônait au portique.Le papa d’Ubaldo ne s’intéressait pas à la politique. Ce modeste compétent maçon était devenu petit entrepreneur efficace. Jalousé donc. Enrageant son ancien patron. À cette époque, un coup de fil à la police, une fausse dénonciation et hop !, un panier à salade vous conduisait à Petawawa. Son aîné s’était enrôlé pour aller défendre la démocratie !

J’ai connu Ubaldo plus tard, en musicien de télé, il me raconta : ” Aussitôt arrivé au camp de concentration, je cherchais mon père des yeux. Ils portaient tous le costume de zébre, c’était très difficile. J’entends soudain sa voix mais je ne le trouve pas, je pivote, je m’énerve, je suis affolé. Papa me criait : ” Ubaldino ! Je suis là ! Ici. Ubaldino ” ! Je devenais fou ”. En 1990, un peu avant sa mort, mon ami me montra une joli coffret de bois sculpté par son papa-prisonnier. Je lui avais dit : ” Si tu veux, on va faire enquête, organiser un mouvement, exiger —comme pour nos Japonais spoliés et internés— des excuses, rendre justice à ton papa mort ”. Ubaldo me répondit : ”

Bof, c’est si loin tout ça ! Oublie ça, fais comme moi ”.Mais il n’avait pas oublié, je voyais ses yeux mouillés.La télé a diffusé récemment ” Il duce Canadese ”.

Un ex-prisonnier du camp, Raphael Esposito ( un de nos voisins du temps ) dit au chroniqueur Franco Nuovo ( trop jeune, lui, pour avoir vécu ce drame) : ” Démagogie télévisuelle ! Invention (ce déficient mental qui se prend pour Mussolini).

Les Italo-Québécois montrés, tous, comme obsédés-du-fascisme, quel mensonge ” ! Moi je pense encore à ces cris dans la cour d’un camp de concentration : : ” Ubaldino ! Ubaldino ! ”

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