OH CHÈRE « VIEILLE CAPITALE » !

Aznavour chantait : « En m’en revenant de Québec ». Et le cher Trenet ? « Nous irons à Québec à pied sec » ? Je reviens de deux brefs séjours dans la vieille capitale. Votre chroniqueur jouait au « président d’honneur » pour l’artisanat actuel, l’expo « Plein art». Dans la haute-ville, la vieille rue Saint-Amable bouclée, réquisitionnée, avec installation d’une longue tente plus de cent kiosques ! Québec a changé.


JASMIN INAUGURANT D’UN TOUR DE MAIN L’EXPO PLEIN ART

1945 (à 14 ans), j’y allais parfois comme aide sur le train de mon oncle Léo, le jovial cantinier du CPR. « Orangeades, limonades, sanouiches », criais-je dans les allées des wagons avec mon lourd cabaret à courroies. 1950 (à 19 ans ), nous y allions en bande (une fois l’an) pour fraterniser avec nos petits camarades en beaux-arts, là où Jean-Paul Lemieux n’était encore qu’un prof anonyme. C’était comme « aller à Paris » pour nous, les petits pauvres sans bourse à « piston duplessiste » pour aller en Europe-des-arts. C’était une cité déglinguée, vieillotte, sans prétention. Nous aimions ses allures européennes, ses murs et ses portes de pierres, ses rues et ses escaliers, sa terrasse Dufferin, le château.
Québec a changé. Même un lundi soir, sur Grande Allée avec la cohue à touristes, les restaus alignés, les voix qui s’interpellent, des musiquettes diverses dans l’air. Un joyeux bruitage, impétueuses rumeurs, tumulte festif des badauds le nez en l’air. Caméscopes et appareils photo sur le bedon. De tous les continents de la planète, l’on s’y amène par pleins autocars nolisés. Une fête. Perpétuellement. Au bord du fleuve, en des après-midi ensoleillés, vivifiante Place Royale aux saynètes « historiques », rues de belles reliques du célèbre Petit Champlain aux boutiques charmeuses, leur Vieux-Port aux rénovations réussies. Partout, mêmes foules joyeuses avec musiciens de rue, personnages (du XV11 siècle) déguisés, troubadours à luth, bouffons sur échasses ou sous des chevaux-de-guenilles. Peintres « de genre ». Indigènes comme visiteurs, ça déambule le sourire au bec. Un festival chasse l’autre, là aussi, Québec-sur-touristes est un joyeux cirque. Étourdissant.
Entre mes interviews accordées pour radio ou télé, presse, le président-Plein Art est allé musarder hors les sites cotés. Le pauvre quartier de jadis, Limoilou, désormais, a des cafés, des terrasses, revit, est fort animé. Basse-ville,quartier Saint-Roch retapé, invasion de profs cultivés, de jeunesses étudiantes bohémiennes. Partout désormais une atmosphère de rajeunissement intelligemment fait. Bon à voir.
Vestiges de quatre siècles d’existence, rare fait en Amérique du nord, c’est unique. Emballant ! J’ai toujours aimé Québec. C’est un Vieux-Montréal mais répandu, multiple, aux vieux témoins, « construits typiquement », innombrables. La cité, moins riche, a moins démoli qu’à Montréal, métropole. Un peu partout, des toits mansardés, des corniches, des murs militaires. Et des parcs nouveaux aussi, des fontaines avec cascades, les alentours de ma vieille Gare du Palais (salut fantôme de l’oncle Léo !) rajeunis.
Partout, pour le moindre renseignement, une vague petite information, les sourires s’affichent. Population fort conviviale, habituée aux visiteurs, des gens amènes, moins stressés qu’en métropole, des belles filles accortes, de vieux fonctionnaires pas pressés. On se croit sans cesse dans un roman de Poulin, dans une venelle, un chat tigré fuit félin nerveux, un libraire à béret basque grimpe une côte, un jeune couple, au pied d’un escalier public en spirale, s’embrasse les yeux « farmés bin dur » (Duchame-Charlebois). Une aïeule édentée, sorcière sans malice, secoue sa vadrouille sur un balcon branlant et, gaie, vous sourit, vous salue !
Québec a changé, oh oui. On m’a vanté les efforts du maire L’Allier… qui se retire, on m’a vanté la nouvelle fierté des « habitants » du lieu. J’ai vu les céramiques de Picasso au Musée proche des Plaines, j’ai revu le joli Musée de la Civilisation, le Poste de pompier-labo du génial imagier, Robert Lepage. J’ai lu, un croissant aux genoux, sur un banc des quais fort distrait par un impressionnant paquebot qui partait, puis par un traversier qui arrivait. Des vélocipèdes filent. Une circulation tumultueuse sans cesse, manèges visuels incessants, piétons musardant, taxis, limousines, vieux tacots, embarquements, débarquements. caléchiers goguenards à percherons poilus et très bavards, guides à gesticulations forcenées. Ce Vieux-Port de Québec, que l’on continue de revaloriser, vit vivement.
Soudain, la vérité vraie sous les gras nuages, dans un recoin de bâtisses épargnées, un très vieux vieillard casse la croûte et bout du rouge sur une galerie branlante ! J’aime Québec. Deux fois deux jours et l’impression, à chaque départ, d’un petit scandale personnel : devoir quitter cette émouvante beauté architecturale, oser tourner le dos à l’historicité de nos commencements quand Samuel Champlain faisait construire sa maison, ses dépendances, des palissades, son petit fort et qu’il rêvait qu’un bon jour, là, il y aurait une ville, une vraie.
Québec a bien changé. Le mot « bien » ici importe.

  • Le Soleil a publié ce texte le 12 août 2004
  • Voir aussi: J comme dans juke box
  • Une réponse sur “OH CHÈRE « VIEILLE CAPITALE » !”

    1. Tout change, mais tout ne change pas bien. Vous avez bien raison, M. Jasmin et vous avez bien raison de dire que Québec a bien changé. J’aime bien votre petite note sur le moment du départ, l’impression de trahir cette « belle » aux formes envoutantes, de l’abandonner pour pire, de résister à ses avances pourtant si adroitement formulées. Je ressens chaque fois la même chose. J’ai toujours dit que si je devais vivre dans une ville un jour, ce devait être Québec. La grande différence entre le Vieux-Montréal et le Vieux-Québec, c’est qu’à Montréal on a l’impression que tout ce « vieux » a été transplanté pour donner un peu de couleurs à cette ville. La modernité est là, toujours présente, visible, envahissante, s’infiltrant dans chaque fissure du pavé montréalais pour prendre plus de place. À Québec, on a encore l’impression de marcher sur les pierres que Champlain a foulées. Le Vieux ne se laisse pas envahir par le neuf (du moins nous en avons l’impression). Pourvu que Québec, le Paris-des-pauvres, ne devienne pas aussi blasée et arrogante que Paris, celle des riches.

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