SAUVER MON ÂME !

La chanson m’amusait, « Sauver mon âme ». Sans plus. Mon temps m’est compté et « le vieil homme » y songe pas mal plus sérieusement : oui, comment sauver nos âmes ? Je sors d’un millier de pages : « Mon père ». Un portrait extrêmement détaillé « d’un père d’autrefois », comme François Mauriac, avant de moirir, parlait d’ « Un Jeune homme d’autrefois ». Philippe de Gaulle, en vifs entretiens intelligents, fait comme « un modelage », coche d’argile après couche d’argile, très fin et très complet de son célèbre papa, le Général.
Un vieil ami, le réalisateur Jean Faucher — j’étais réticent— m’avait dit : « C’est très bon, lis le ». Vrai, c’est très bon. « Mon père » raconte les défauts et les talents du « Sauveur de la France libre », héraut, héros, d’une saga étonnante. Les deux tomes refermés, j’ai lu cela avec une joie rare, il reste cela : sauver son âme. Le seul et vrai et profond désir de l’homme de « l’appel du 18 juin 1940 », premier Résistant au nazisme déferlant dans sa patrie meurtrie, réfugié à Londres, craint et détesté et par Churchill et (surtout) par Roosevelt.
De Gaulle parle moins de la France que de la langue française. Il voit et prévoit les menaces. Il prophétise l’aplatventrisme actuel face à la novelle rome impérialiste qui déferle sur notre planète. Il le proclame : « l’âme d’une patrie c’est sa langue ». Affirme qu’il en va ainsi pour l’Italie comme pour l’Espagne…et comme pour les Étatsuniens ! Ces derniers n’ont rien à craindre bien évidemment. Mais nous ?
Chaque jour, comme tout le monde, je constate le recul. Les lâchetés partout. Il n’y a qu’à prêter l’oreille. Radio, télé, magazines, journaux, c’est, sans cesse, le mépris de notre popre jeune culture et c’est, sans cesse : « Place, place à l’american way of life ! Et sa langue tentaculaire. De Gaulle voulait « une Europe des patries », il faut vouloir « un monde des patries ». On ne parle pas d’enfermement dans nos murs. Au contraire. Les Québécois seraient très curieux des nouvelles (culturelles) du monde entier. Or, lisez bien : il n’y a que USA et USA ! Un colonialisme accepté —radio, télé, cinéma, journaux— un peu partout. Avec une docilité moutonnière abject. Comment sauver son âme ? Divers chroniqueurs, doués, n’en ont que pour New-York et Los Angeles-Hollywood, serviles courroies de transmissions, agents —même pas toujours stipendiés— très soumis. Comment sauver nos âmes ?
Ce manque de sauvegarde essentielle est néfaste. Nos adversaires, les énervés du normal patriotisme (solide et fort aux USA), s’écrient : « faut pas nous interner en ghettos » ! Quelle connerie ! Au contraire, nous sommes nombreux —pas assez— à vouloir mieux savoir sur les autres âmes, sur la Finlande et sur la Norvège, sur —avant tout bien entendu— nos frères d’âme et donc de langue, en Afrique française comme en Suisse ou en Belgique française. Assez de « seulement » les United States of America ! Sauvons notre âme ! Les soi-disant « universalistes » et cosmopolites déracinés, et autres « citoyens du monde » à la gomme, ne sont que les haut-parleurs d’un seul monde. Celui de l’empire dominant et dominateur, tout-puissant voisin du sud. Alors notre âme, notre langue, sont rapetissées. Toujours livrées dans nos médias en toutes petites portions congrues.
Longtemps méprisé par nos chantres d’antan, du « Paris, seul guide et bon-bec », parti-pris du temps snob d’avant notre révolution tranquille, les jeunes nouveaux chantres sont tapis désormais dans les plis de la bannière étoilée, dans les griffes de l’aigle étatsunien. Un nouveau confort de paresseux sans lucidité. Une lamentable et continuelle défaite pour notre âme collective.
Que les plus lucides entonnent l’avertissement solennel : avant peu de temps, le Québec (de ces pleutres) sera couché, bon chien. Avant longtemps, nos couards pourront se vanter d’une « perte d’âme » irrémédiable. Le Québec ne sera plus qu’une colonie de plus. Tel l’Ontario. Voir la sauce « american » de son Festival du film. Déboulade complaisante sans cesse dans l’hégémonie « all american ». Même Berlin, Paris, hélas, y résistent mal. Le fameux « papa » du jeune Philippe de Gaulle s’en énervait avec raison dès 1950, davantage encore dès 1960.
Et désespérément dès 1970. Un univers ainsi uniformisé, aux goûts, aux modes —chansons (rock ou non), télévisions, films— du géant que l’on sait, serait un univers sans âme.
La chanson « sauver mon âme » ne me fait plus sourire, ne m’amuse plus, elle est maintenant un SOS, un cri d’alarme. Vive la diversité! C’est un combat à mener de toute urgence, que les poltrons des médias, « courroies aux ordres de l’Empire, se fassent dénoncer, que l’on apprenne à les montrer du doigt, à souhaiter leur repentir, il en va de notre âme… à sauver.
( Lire sur l’âme : « De Gaulle, mon père », par Philippe de Gaulle, deux tomes, Plon éditeur)

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