DIALOGUE DE SOURD ?


J’ai acceptéde jaser tous les matins au micro d’une radio pop de Montréal. Un besoin. Une incapacité à décrocher des actualités une bonne fois pour toutes ? Ça se peut. Maintenant une voix me parle. La mienne ? Oui et non. Dialogue de sourd, je le deviens, de plus en plus, sourd, c’est ma détresse.
Cette voix hausse le ton :

-Ta vie s’achève et te revoilà à mémérer, à jouer aussi le polémiste alors que tu devrais, à ton âge, savoir bien la futilité de ces débats en ondes, non ?
-Oui mais… j’ai tant aimé ça le papotage libre de la radio.
-Tut, tut, tut ! Qu’en est-il, au soir de ta vie, de tes grands projets d’antan, de ce livre « important » que tu voulais faire ?
-Ne me décourage pas, par pitié !
-Tu vas devoir faire un bilan de ta vie dans moins de temps que tu penses, non ?
-Ne me tourmente pas !
-Bon, tu as mis ton quartier de jeunesse, Villeray, sur la carte et puis après ?
-Je sais, je sais, j’avais lu, à 30 ans, le beau « Rivage des Syrtes » de Julien Gracq et je voulus rédiger un tel rivage mais…
-Mais quoi, mais quoi ?
-Merde, tu sais bien, non ?, jeune, on a de grands rêves et l’existence nous tasse, nous pousse, nous charrie, on fait ce qu’on peut, dit la chanson, pas ce qu’on veut.
-Des prétextes, des excuses, as-tu honte d’avoir renié une parie de ta jeunesse ambitieuse ?
-La paix ! J’avais des charges. Une famille, les enfants, et tout le reste. Les distractions pleuvent, tout le monde sait ça. Et puis je visais trop haut, peut-être. On a les talents qu’on a, non ?
-Jasmin, tu as été un paresseux, un jouisseur, un polygraphe ordinaire, avoue-le.
-Vrai, oui, juste. Je tenais à « mon livre par année ». J’étais pressé. J’étais pris, mes dix métiers, dans le maelström de la vie courante. Qui peut vivre juché dans les nuages, qui ?
-Tu ne m’échapperas pas, tu as perdu beaucoup de temps à vouloir installer une certaine image de toi, la grande gueule, le polémiste à tout crin, l’illustrateur gouailleur d’une enfance de petit voyou, des poses… en radio, en télé et la littérature, la tienne, en a pris de sales coups, voilà la vérité. Trop dure à avaler bonhomme ?
-J’avale, j’avale. Fiche-moi un peu la pax, alter ego cruel, oui, j’aimais la vie, ma vie, trop ? J’ai pensé à mes petits conforts, à mes petits plaisirs et je n’ai pas vraiment fait attention à mes ouvrages, bon, je m’accuse de tout ce que tu voudras, il y a que la vie réelle m’excitait, que j’aimais bien rigoler, boire et manger (et fumer), vrai, je ne me suis pas jeté à fond sur ma carrière, je n’ai pas bien soigné mes envies de publier, je tiens comme responsable de ce bilan peu flatteur, la vie elle-même. J’ai préféré souvent une plage, une colline, le vélo ou la nage, une excursion avec mes petits-fils, une vacance prolongé avec ma brune, des loisirs, un voyage futile, les causeries futiles entre bons amis, camarades, si amusantes. Oui, me distraire, me divertir. Oui, j’oubliais la pérennité, l’œuvre immortelle, la promesse faite au jeune homme ambitieux jadis. Je tenais à ressembler à tout le monde, aux miens. Sale instinct grégaire, diras-tu ? Oui, je me fichais de la postérité.
-Belle franchise mais il y a trahison d’un enfant aux grands yeux émerveillés, toi, non ?
-Ne me tourmente pas ! Aveu des aveux : je n’étais pas si sûr (que tu crois) d’avoir un talent exclusif, rare. Je me consolais en me répétant qu’un pommier ne peut donner que des pommes.
-Baratin, tu mens !
-Non, non, je le jure, il m’est arrivé, et tout dernièrement, de tenter « le grand ouvrage de ma vie », avec l’idée de la mort, de la vie éternelle, de l’âme, du sens de la vie, cela a tourné en un « autre » roman, juste « un de plus », en librairie bientôt, qui se nomme « Rachel ». Je donne « mes » pommes ?
-Bon, bon, je lirai ça, je verrai bien si tu améliores un peu le rapprochement nécessaire, vital, du vieil homme avec l’enfant émerveillé qui se faisait candidement de belles promesses.
-Miroir, petit miroir, sois un peu indulgent pour celui qui devient vraiment « un vieil homme »…et de plus en plus sourd, tu veux ?

Une réponse sur “DIALOGUE DE SOURD ?”

  1. Bravo,
    J’ai adoré ce petit texte, bien que je considère que votre alter ego est bien cruel. Il aurait dû se faire critique littéraire. J’en suis à 47 ans à mon premier roman et je n’ai même pas le semblant du début d’un commencement du talent que vous avez. (P.S. Si vous n’avez pas peur de vous blesser les yeux, ça devrait parraître en janvier sous le titre « Des cendres sur la glace » chez Guy St-Jean Éditeur), et pourtant, c’est exactement le genre de questions que je me posais. J’avais toujours voulu écrire un livre, mais comme vous le dites si bien et de façon si amusante, on remet cela accaparé par la nécessité de vivre. Mais il y avait ce salaud qui me harcelait et me harcele encore. « Alors, ce livre, tu l’écris ? ». Je l’ai fait. J’ai tellement aimé que j’en ai écrit deux autres. Mais comme vous, je trouve que ce n’est jamais exactement « le boutte du boutte » (enfin, disons le boutte de mon boutte. Même si votre alter ego est un salaud, je l’encourage fortement à continuer de vous harceler. Vous entendre, c’est bien, vous lire, c’est mieux. Au plaisir.

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