ALBERT, ÉVA ET LES AUTRES

Je me souviens, il a surgi très subitement comme « sorti de la cuisse de Jupiter », les dents sorties, longues, cheveux luisants de blondeur, la diction pétaradante, l’articulation flamboyante. Il ne nous ressemblait pas. Migration inconnue ? À cette époque de « tranquille révolution », Albert gesticulait à fendre l’air (sa devise !) et on ne savait pas grand chose sur ce jeune troubadour aux allures de Cyrano…qu’il allait un jour incarner d’hallucinante façon.
Dorénavant le Québec d’aujourd’hui peut tout apprendre sur le comédien Albert Millaire car mon ami, Jean Faucher, l’a confessé à fond. Son livre d’« ENTRETIENS » (Québec-Amérique éditeur) raconte d’abord le gamin impétueux d’une modeste veuve, au pauvre pays montréalais du « Bonheur d’occasion ». Fils d’un tavernier prospère (rue Ontario) mais mort jeune, Albert-orphelin sera mis en pension au collège à l’Assomption. Un tout jeune « rhétoricien » qui osera dire « non » à une belle profession libérale, à la prestigieuse prêtrise. Pour, folie ?, embrasser… le sacerdoce des planches ! Millaire —ils ne sont pas si nombreux en ce temps-là— osera donc plonger dans un métier à haut risque, foncer vers un avenir ultra fragile. Cela se nomme une vocation. C’est l’époque du tout nouveau Conservatoire bien conservateur, de la formation sérieuse.
Jean Faucher, éminent confesseur (laïc), saupoudrant ses questionnaires d’un humour irrésistible, le fait parler à cœur ouvert. De tout. Des questions graves, car Albert vient d’échapper à la mort !, comme des sujets légers tel ce séjour de bohémien, avec un bazou, avec épouse et deux files bambines, dans Paris-les-Halles ! Captivante lecture. C’est un pétillant «petit manuel d’histoire », celle de notre jeune et puis moins jeune théâtre. Millaire nous initiait à Beckett ( cher « Godot » ) comme à Roch Carrier. Millaire ouvre des salles, en confirme d’autres, au TNM par exemple, s’installera longtemps chez Shakspeare à Stratford-on-Ontario, fera du cinéma, de la télé dramatique. En bout de piste, il passe de la mise en scène de théâtre à celle d’opéras. Enfin s’adonnera aussi au cinéma québécois.
Ces « ENTRETIENS » n’évitent pas la chronologie, comment l’éviter ?, mais ils s’émaillent de révélations « révélatrices » : chicane avec Gascon, avec d’autres, chagrins légers, déceptions graves … trahisons parfois. Merci mon ami Faucher, vous auriez fait florès, cher Jean, en « abbé de cour », confesseur des grands à l’époque des Saint-Simon ou des Sainte-Beuve.
L’histoire d’Éva Senécal se déroule, elle, un demi siècle avant Cyrano-Millaire ! Françoise Hamel-Beaudoin vous racontera un temps de grande misère intellectuelle en province. Émouvant son « récit de vie » de la fille d’Octavie-la-fertile et d’Isaïe-le-mutique, née en 1905 à La Patrie, village dans des confins de l’Estrie. Vous lirez l’atroce destruction d’une âme subtile car Éva ose aimer la poésie dans un pays dur et dans un temps implacable où la vocation littéraire est tenue pour une aliénation.
On est bouleversé de suivre le tragique débat d’Éva essayant de survivre littérairement parmi des gens enfouis dans le merdier (soues à cochons partout ) des existences chétives. Éva détonnait, se sauvera à Sherbrooke, journaliste dans l’ombre du papa-poète de Clémence Desrochers. Émouvantes amours contrariées de « vieille fille » sensible, vous assisterez à le lente et fatale immolation d’une femme quand « être femme » en ce temps-là, signifiait : tais-toi, écrase –toi ! « La vie d’Éva Senécal » (Triptyque éditeur) est un conte très noir, très instructif, il fait frissonner d’horreur, il est meublé des silences imposés. Lisez cet effrayant gaspillage d’un esprit empêché.