PALESTINIENS ! BONNE ANNÉE !

Au début Dieu créa …non, je me trompe, au début, après la guerre, 1945, des militants juifs, justement catastrophés par l’effrayant antisémitisme allemand, décidés à refonder une patrie, écœurés des promesses de la Perfide Albion, passèrent à l’action. Avec terrorisme comme il se devait. L’affaire-État-hébreux-à-ré-inventer déboulait. Pour longtemps dans le cauchemar-actualité. Installé avec précarité sur de bibliques terres, Israël-chasseur ouvrit des camps pour les chassés, les Palestiniens. Comme toutes les nations humaines (tel les Québécois) le monde araboïde en fut fort secoué mais désuni. Jeux d’intérêts à sauvegarder. Pétrole à vendre ! Des Juifs modérés criaient :
« Partageons le territoire, frères sémites ! » Rien à faire : les chefs révoltés de cette Palestine dépecée rageaient : « Il faut rejeter tous ces Juifs sionistes à la mer » !
Voici 2005. Et cette guerre qui ne s’achève pas. À Tel Aviv, les conservateurs (droite religieuse) au pouvoir viennent de pactiser avec les libéraux de gauche pendant que l’on enterrait la figure emblématique du chef des rebelles, Arafat. Espoir ? En Égypte comme en Tunisie, partout, des Arabes observent les activistes palestiniens. L’ex-terrorisme juif a changé de camp. Des jeunes filles (et garçons) se suicident : « Allah où akbar ! » Le monde à l’envers : les juifs-errants de l’Histoire agrandissent leur patrie retrouvée après, pas des siècles, des millénaires ! Guerres gagnées : jusqu’à Jérusalem. Ce nouvel État juif ouvre des rallonges, nommés « colonies », au nom d’une inévitable (?) expansion. Ouvre aussi des abris chétifs, zones-refuges pour les vaincus. À nos gazettes, nous lisons : occupation, bouclages, barrages, démolitions, miradors. Récemment : murs d’enceinte. À nos téléjournaux nous voyons : tanks en patrouilles, barbelés, perquisitions. Et intifada : jeunes David à frondes versus des Goliath en furieux vengeurs, attentats sauce kamikaze, couvre-feu capricieux, harcèlement à postes douaniers, otages, explosions sanguinaires, confiscations, hélicoptères à mitraille, tirs à vue. Quoi ? Pardon ? Vous dîtes qu’Allah est grand. Hum… Bref, c’est le délabrement palestinien. Là-dessus, se répand l’islamisme intégriste et ses fanatismes. Madrid brûle-t-il ? Le Maroc maroquine-t-il ? Bien. Viendront, et vite, ces aviateurs musulmans endoctrinés. À Manhattan. Crésus-Ben-Laden reste introuvable. W. Bush mène la guerre en… Irak. Pourquoi là ? Dictateur à juger ! Et les autres despotes ? Bof !
Voici 2005 ! Haïti coulait hier. Puis l’Indonésie se noyait ! Coups frappés par la nature, l’innocente meurtrière ! « Comment va le monde, mossieu », questionnait un dramaturge ? Cette vive plaie ! Une Palestine aussi rassurée qu’Israël, est-ce que tout ira mieux et fin des étriperies ? Et des jeunes suicidés aux ceinturons de mort ? Voici donc 2005. Voici sans cesse des mots et, pire, des maux :plaques tectoniques remuantes au fond des mers… Mais les plaques politiques se soulevant ? Tous ces Palestiniens déplacés, comme on avait déplacé —pour les gazer par millions— tous ces pieux Juifs errants ? En 1938, à huit ans, à l’école paroissiale, nos billes au fond d’un gousset, nous lisions placidement notre manuel d’histoire. Nous voulions croire que « le mal » était affaire du passé. Non, à dix ans, soudain j’ai entendu le mot fasciste. Et puis le mot nazisme. Ce dernier installa des tas de Palestine : Autriche, Tchékie, Pologne, Pays-bas, France aussi.
L’histoire, ça n’était donc pas terminé ? Il y a moins d’une quinzaine d’années, M. Fukuyama, un Japonais instruit remettait ça. « Fin de l’histoire », qu’il criait quand le soviétisme s’écroula.
Bienvenue 2005 ! De ce funeste tsunami à raz-de-marée, un Victor Hugo aurait fait un gigantesque poème, la poésie se fait rare hélas, c’est la plate télé qui affiche à froid : plus de 50,000 morts ! On est là, assis, tranquille devant le Dieu-Hertzien ! Demain ? Une autre école de jeunes morts en Tchéchénie ?, un aréna en Israël ou bien encore un monde de plagistes noyé ? Un autre Palestinien suicidé en criant :Allah est grand ?, oui, grand à rendre fou tous ceux qui le vénèrent ? Tel Aviv dort mal, toujours nerveux. Tiens, cette fameuse fragile « faille » sous notre fleuve Saint-Laurent, hein ? Me voilà donc infecté par l’eschatologie partout rampante sur la planète-intégriste ? Cette religiosité des désespérés. L’espérance gagne sans cesse chez les têtes heureuses. Résistance toujours ! Je vous souhaite une belle et bonne année nouvelle.
Prudemment.

Conte de Noël | «LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »

pour RADIO 98,5FM Montréal
diffusion le vendredi 24 décembre 2004 8h

Écouter l’enregistrement –format Windows Media

«LE P’TIT JÉSUS DE PRAGUE »
Par Claude Jasmin

C’était un vendredi 24, comme aujourd’hui. Un décembre du temps de la guerre. « Demain samedi, demain Noël ». La mort rôdait. Ça allait mal : les nazis allemands partout en Europe, pire encore, l’oncle Ernest, missionnaire en Chine, avait été fait prisonnier des Japonais. Ma p’tite sœur, Marielle, disait qu’à son école les sœurs affirmaient que les Japonais étaient de grands experts en matière de torture. Ma grand-mère qui loge à l’étage, en fut très secouée. Ma mère répétait : « Pauvre Albina, si faible du cœur ». Il y avait aussi que notre docteur avait dit à ma mère : « C’est fini, madame Jasmin, vous pouvez plus avoir d’enfants ». Ça, chez nous, c’était une sorte de lourd secret. On en parlait pas.

Or, ce vendredi-là, le malheur a frappé, en pleine veille de Noël : grand-maman s’est écroulée. À midi. Crise cardiaque fatale. Raide morte juste au dessus de nos têtes, dans sa cuisine. Nous, la trâlée, on prenait notre dîner autour de la table. Il y avait d’abord eu la cloche d’alarme qui avait retenti dans chambre de mes parents. Mon père pris par son restaurant du sous-sol, c’est ma mère qui était montée à toute vitesse. Elle avait trouvé notre chère « mémeille » Jasmin sur le plancher, une aiguille à coudre dans la main, un verre de jus d’orange sur le plancher. Redescendue, elle avait crié dans la porte de la cave : « Édouard ? Ferme vite le restaurant! Ta pauvre mère est tombée, a bouge p’us, rien, est morte ! » Papa avait vite monté l’escalier de la cave. Il avait rien dit. Il s’était comme jeté dans chaise berçante, les yeux fermés bi’n durs.

Drôle de congé de veille de fête, on était tous à table, on avait arrêté de mastiquer nos saucisses. Un silence pesant. Mon frère Raynald, s’était mis à pleurnicher sans trop comprendre ce qui nous arrivait, il avait cinq ans.

M’man y avait donné un beigne plein de sucre en poudre et il avait mordu dedans !

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Mon père avait fini par se redresser, blanc comme un drap, avec maman, il était monté à l’étage voir sa mère morte. J’avais plus faim de rien : ni biscuit aux dates, ni beignet, ni jello rouge, ni pudding chômeur, rien. Grand-maman Jasmin nous faisait de si belles étrennes au Jour de l’an. J’aurai donc rien cette année ?

Plus tard, pendant que Lucille et Marcelle lavaient la vaisselle, j’avais suivi maman au salon. Elle s’était accroupie auprès de la crèche pour y installer un beau p’tit Jésus-de-cire. « Bi’n oui, mon garçon, c’est celui de ta grand’mère, elle en aura p’us jamais besoin. C’est importé de Prague et ça coûte les yeux de la tête ». Il était si beau, tout nu les p’tits bas levés en l’air, peau couleur pêche, les joues roses, les yeux bleus, les cheveux frisés blonds. Je me disais : c’est pas du vol, c’est à cause du secret de famille, le « p’us jamais de p’tit bébé pour ma mère ».

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Maman la débrouillarde arrêtait pas : elle avait appelé d’urgence un prêtre de Sainte-Cécile, le docteur Mousseau, l’entrepreneur de pompes funèbres, Sansregets. Elle allait et venait, répétant : « Eh oui, mes enfants, c’est fini, plus aucune grand-mère à c’t’heure ! Bête hein la vie ? Vous buvez une orangeade et… crac ! Vous raccommodez une robe et… schlac ! Une veille de Noël : nous faire ça ! » Ma mère est allée mettre de ses tourtières dans l’armoire sur la galerie, de ses beignets entre les fenêtres de la cuisine. J’avais dit : « Moman, c’est la fin des beaux cadeaux ? À jamais, non ? » Elle s’était enfin assise, m’avait comme fixé, moi, son plus vieux : « T’ l’ sais, grand-maman était pas pauvre, ça fait que… bin ça se peut que le chalet que ton père a visité à Pointe-Calumet, ça se pourrait qu’on puisse l’acheter pour y passer nos étés ». Puis elle a pris son visage grave : « Écoute moi bien maintenant, j’ ai parlé avec ton père qui est d’accord, tu vas te rendre à la Gare Jean-Talon pour annoncer à ton oncle Léo la mort de sa vieille mère. »

J’avais rien dit sur le coup. Vrai que j’étais le chouchou de mon oncle Léo, vrai que des fois il m’employait comme « helper » sur son train Montréal-Québec, Québec-Montréal. Il était cantinier sur le Ci-Pi-Ar. Il m’accrochait un grand panier en m’enfilant une courroie autour du cou et je me promenais dans les wagons en criant : « Crime soda ? Orange croche ? Biére d’épinette ? Nectar mousseux, cinq cennes ! Sanouiches, baloney, dinde, jambon, poulet ? 15 cennes ! Gâteaux variés, Jos-Louis, Croquettes, Mae-West ? 10 cennes ! » Ça me faisait de l’argent de poche. Je couchais à Québec, mon oncle Léo avait sa chambre dans la rue St-Louis. On allait luncher dans rue St-Jean. Il me payait un « clobe-sanouiches », le « de luxe », avec un pepsi, le « jumbo ». La dernière fois, veille de la Fête du Travail, j’avais vu le Premier ministre Duplesssis en personne, fumant son cigare. Il m’avait pris une « Orange croche » et m’avait donné un dix cennes. Neuf.

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Maman, avec mes sœurs, coupait les croûtes des sandwiches : « Claude, vite, va t’habiller propre, son train entre en gare vers quatre heures, t’as pas de temps à perdre ». J’avais dit : « M’man, une fois à la gare, comment j’vais lui apprendre ça… à quel moment au juste ? » A m’avait dit : « Tu jugeras ça sur place ! » J’étais mal un peu, j’avais ajouté : « Ça devrait pas être papa, non ? » Maman m’a coupé : « Tu connais ton père, pas fort du cœur comme sa mère, ultra sensible, si t’as pas le courage d’y aller, j’irai moi ». J’avais dit : « Non, non, donne-moi l’argent pour le tramway, six coins de rue pis il a neigé toute la nuit ». J’ai ouvert la main. Ensuite, j’étais allé mettre mon « blazer » bleu marine avec l’écusson brodé du collège et… en route.

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Dans mon tramway il y avait un ivrogne joyeux, maigre et chauve qui circulait entre les bancs d’osier en gueulant : « Le tit-Jésus ? cé du jambon ! Le tit-Jésus ? c’est du jambon ! » Les gens scandalisés lui donnait des coups de pied. Il riait. Une fois rendu à la gare Jean-Talon, il y avait un monde fou. J’aimais notre gare, le granit luisant, du marbre rosé, des lampes torchères, la grosse horloge avec les chiffres romains, les barreaux de cuivre doré des guichet et au fond, les grilles, les quais. Un haut-parleur grésillait : « All aboard, all aboard ! En voiture, les passagers pour All-Banny et Niou York, barrière numéro 9, gate number nine : en voiture ! all aboard ! » Ça me faisait rêver d’entendre ces annonces de départs. Un jour, que je me disais, je voyagerai, j’irai très loin, je verrai du pays. Soudain, une voix chuinta : « Porte numéro quatre, gate number four, pour le train venant de Québec ». Bon, ça y était, mon oncle Léo allait m’apparaître. J’ai marché vers les quais. Comment y annoncer ça, que je me répétais. J’aurais voulu me voir ailleurs. Les gens de Québec filaient de tous les côtés.

J’ai fini par l’apercevoir avec sa casquette marine du Ci-Pi-Ar, poussant son diable-à-roulettes chargé de caisses de bouteilles vides. Me suis approché, j’ai dit : « Bonjour mon oncle ! » Il s’est figé : « Tit-Claude ?, qu’est-ce que tu fais icitte ? » J’ai dit : « Rien, c’est ma mère, j’ai une nouvelle à vous annoncer. » Il a sorti son mouchoir s’est épongé le front, m’a offert un manchon de sa charrette. J’ai poussé, la langue sortie. Il riait mais moi, non ! Au bout d’une allée, on était à son « locker », il m’a dit en déchargeant ses caisses : « C’est quoi donc ta nouvelle ? » J’suis resté muet. La voix de Bing Crosby, à tue tête, me dérangeait avec son « I dream of a white chrismass… ». « Y est rien arrivé de grave chez vous, j’espère ». Là, j’ai bafouillé : « Il y que… ben, mémère, votre mère, était p’us en bonne santé, vous l’saviez hen, son cœur, pas vrai ? » L’oncle Léo m’écoutait d’une oreille occupé à cadenasser la porte du placard. « Bon, viens, faut y aller tit-Claude ». Il avait ajusté et réajusté sa casquette, j’étais mal, j’ai dit en marchant vers la sortie : « Je pense que vous allez devoir prendre un congé du Ci-Pi-Ar mon oncle, mémère va pas bien du tout. » « Quoi donc, c’est si sérieux que ça ? », qu’il m’a dit, marchant en revêtant son grand paletot noir. J’ai marmonné : « Ben…on pourrait dire que c’est la fin, mon oncle. Oui, la fin. » Il a grimacé, a ralenti le pas, il a comme allongé la babine du bas, j’ l’ voyais comme un p’tit gars qui fait un « potte ». Qui boude. J’en avais pitié.

On a marché vers les automobiles stationnées dehors. Il fallait que je tienne ma promesse, que je fasse mon annonce, c’était ma mission et je cherchais comment y arriver. Je suis monté à bord de sa Chevrolet rouge vin. Je jugeais que mon père avait été lâche, que c’était pas à un gars de 11 ans d’annoncer une mort pareille. Je lui en voulais à mon père.

Rue Jean-Talon la Chevrolet roulait vers chez nous car mon oncle passait toujours saluer mon père quand il rentrait de Québec. J’aimais descendre au restaurant écouter ces souvenirs de jeunesse sur leur ferme, les entendre rire, les voir s’attendrir en buvant des cafés. Là, j’étais décidé à parler, j’ai dit : « Mon oncle, aussi bien vous avertir, mémeille,a sera p’us là, en haut, à l’étage, ils l’ont transportée ailleurs ! » J’osais même pas le regarder. Un tramway chassait la neige qui tombait à gros flocons et actionnait sa sonnette au coin de Saint-Laurent. Pis j’ai ajouté : « C’est pire que vous pensez mon oncle, on peut dire, ah oui, « le bout de son rouleau ». Comprenez qu’ a remontera p’us jamais au dessus de chez nous. » J’avais les larmes au yeux. Ni à l’église ni à l’école, nulle part, on enseignait pas ça aux enfants : comment annoncer une mort. Surtout une veille de Noël. Je savais plus trop comment m’y prendre, ça fait que j’ai débité tout d’un coup : « C’est fou hen, mon oncle ?, on est là, un bon jour à ravauder une robe, pis bang ! On meurt! On est là, on boit un jus d’orange, pis, badang !’on tombe en pleine face ! »

Au coin d’Henri-Julien, mon oncle a ralenti : « Claude, « qu’est-c’est que c’est » qui est arrivé au juste, parle donc? » Ma honte encore. J’étais un incapable. Mon père allait être obligé de tout lui dire. J’aurai don’pas pu servir d’amortisseur, rien. Je me suis forcé : « C’est que, b’en, disons que votre mère, mon oncle, b’en, est partie ! » Il a marmonné : « Où ça ? Partie comment, où ?, à l’hôpital ? » J’avais la bouche sèche : « Non, mon oncle, non, l’hôpital, ca servirait p’us à rien ». Il a lancé son casque du Ci-PI-Ar sur le siège arrière, il a grogné : « J’sais b’en qu’y a son cœur, qu’était p’us soignable, vous l’avez descendue chez vous, en bas ?, c’est ça ? » J’ai fait « oui » de la tête et c’était pas un vrai mensonge parce —m’man l’avait dit— mémère allait être « exposée » dans notre salon.

Au coin de Jean-Talon, feu rouge, stop. J’ai admiré le sapin géant lumineux dans le parterre de la fleuriste, Mme Larose, pis un autre, « plusse » décoré encore, chez Mme Bourré, la corsetière. Je voyais le pharmacien Besner balayant farouchement la neige, le haut parleur de sa vitrine crachottait : « Dans une étable/Que Jésus est charmant/Qu’il est aimable/dans son avènement » ! Il y avait de la joie dans l’air, ma mémère morte, ça dérangeait pas. Personne. Le feu a passé au vert, mon oncle a tourné sur St-Denis. Arrivé devant le 7068 , mon oncle est sorti en trombe, il a vite vu l’écriteau : « Restaurant fermé, cause de raison majeure ». Il s’est comme jeté dans notre entrée, a ouvert la porte d’un geste vif. Je le suivais, penaud, la radio de la cuisine jouait gaiement : « Les anges dans nos campagnes» et mon oncle Léo s’est enfourné dans le salon. Il a regardé la crèche que papa façonnait en papier-rocher chaque année, il s’est agenouillé comme pour mieux voir le p’tit bébé de cire. Il a dit : « Mais ! C’est le p’tit Jésus-de-Prague de maman ? »

Il l’a pris dans ses gros doigts en se relevant. J’ai entendu la voix de ma mère se rapprochant dans le couloir : «C’est toi mon Léo, eh oui, elle a bu un jus d’orange, a reprisait une robe…», là, prenant mon courage à deux mains, j’ai dit vitement : « Mon oncle, votre mère est morte, à midi ! ». Il a refermé sa main, ça a fait crounch ! Un p’tit crac ! Il avait écrasé le p’tit Jésus de Prague! En entrant dans le salon, ma mère a vu le Jésus de cire pété et mon oncle qui sanglotait comme un bébé. Elle lui a repris le bébé de cire broyé et me l’a donné, je savais pas trop pourquoi.

Je suis allé dans ma chambre et j’ai sorti ma colle à avion. J’entendais parler ma mère : « Léo, tu connais ton frère le grand émotif, j’ai pensé que notre Claude pourrait te faire l’annonce ». Mon oncle Léo a marmonné : « Il a bien fait ça Germaine, il a bien fait ça ». J’ai regardé mon avion « spit-fire » en balsa, me suis dit : « faut que les Allemands nazis se fassent tous écrapoutir, qu’ils paient pour nos tués sur les plages de Normandie ». On aurait dit que j’avais déjà oublié ma mémère. La radio jouait le « Dans une étable/ que Jésus est charmant… », j’ai regardé le bébé de cire éclaté comme le signal que maman aurait p’us jamais de bébés. J’ai repensé à grand-maman morte, qui se fera enterrer, on est comme mou au temps des Fêtes, j’suis v’nu pour chialer mais j’ai pensé à ce chalet au bord d’un lac que sa mort à mémère allait permettre et j’ai ravalé mes larmes. J’étais donc comme tout le monde, je pensais à moi d’abord; j’étais pas différent des autres et j’aimais pas trop ça. Les yeux rougis, mon oncle Léo est venu voir mon « spitfire » de papier de soie. Il a tripoté l’hélice à élastique, mon tube de colle, pis des morceaux du p’tit Jésus-de-Prague fracassé. Il m’a souri, m’a dit : « Tu sais pour ma mère, je savais qu’elle achevait sa vie. Pas vrai que son cœur tenait rien qu’ à un fil ? »

Ça m’a fait du bien.

fin

AUSSI – CONTE DE NOËL – 2005 À STE-ADÈLE, UN VIEIL ANGE BOSSU !


ANDRÉE RUFFO, UNE FOLLE ?

J’enrage quand on veut éteindre la lumière. J’enrage quand on agite les codes. Le code de déontologie face aux effrontés, le code d’éthique et tac quand l’énergumène s’ouvre la trappe quelque part. Nous avons entendu les râles des prudents installés. La juge Ruffo ? À la trappe!, vite ! Faisons la taire ! Il en pleut partout de ces bons apôtres en discrétion, corporatistes aux fesses serrées. Moi je l’aime cette folle, les naïfs et les candides dérangent la paix confidentielle des paresseux tranquilles. Des réfugié accroupis (Rimbaud) qui ne tolèrent pas les fervents.
Ils réussissent toujours ces cramponnés aux codes de bonne conduite. « Andrée Ruffo est une folle » : elle a osé protester, se scandaliser des lenteurs de la bureaucratie tortuesque. Celle de son propre clan. Quelle indélicatesse. Hon ! Ça ne se fait pas, cracher dans la soupe, mordre la main nourricière. Arrachez-lui sa toge à cette franche ! « Taisez-vous donc, maudite folle ! » Le ronron bureaucratique, qui ne protège pas l’diable la jeunesse mais engraisse les fonctionnaires chez Dame Justice, ne supporte pas les fous. Ceux qui disent tout haut que le roi-DPJ est tout nu !
J’enrage en observant la célérité des bonzes pour dégommer cette empêcheuse de tourner-en-rond. Je sais bien qu’elle a tort, je sais bien qu’elle aurait mieux fait de la boucler, je devine qu’elle nuit aux augustes procédures —entrelacs, arabesques inouïs— du système… Ah, le système ! Le public n’est pas fou. Il imagine facilement l’embarras face à Andrée Ruffo. Des profs, Garant de l’université Laval, si-ou-pla) ), des collègues, des supérieurs galonnés, tous crient : « elle est folle ! » En des termes savants, bien entendu. « Nous, le peuple », resterons étonnés quand on la jettera. « Quoi, en voilà une qui dénonce publiquement les lenteurs, la paperasserie, les délais, l’injustice faite aux enfants mal protégés …on sort le balai de l’éthique ? Puant ! « Non, non, elle sait pas se taire, on vous le dit c’est une maudite folle ». J’enrage. J’en ai connu des fous (et des folles) merveilleux qui osaient critiquer le sale modus vivendi ici et là. « La porte » ! J’ai vécu de ces expériences, en milieu télévision publique (on m’a montré la porte puis on se ravisait par peur du scandale), en milieu littéraire, journalistique. Chaque fois qu’un « bouffon » ( car les installés affublent de ce mot l’audacieux qui sort-du-rang) parle vrai, on dresse rapport. Le monde des rapports ! Il faut alors poster une anonyme enveloppe brune. Même à Washington, mossieu Nix-con ? « Critiquez mais en cachette, dénoncez mais intra muros ». Sinon extirpation du corps nocif ! Compris ? Non, la folle-Ruffo : « indélicatesses variées durant dix ans » ! Elle récidivise ? On lui montre la sortie. C’est toujours l’actualité du fabuliste génial Lafontaine : le « On le lui fit bien voir » du naïf qui ne craint pas de salir son nid, nid des planqués bien rémunérés, instructeurs du « taire et faire taire ».
J’enrage. J’aime les candides, j’aime la juge Ruffo et ses imprudences. Faut-y être niaise pour tourner le dos à la fructueuse « carrière ». Oh, les carrières « les deux- yeux-farmés-bin-dur » (Ducharme) ! Fermez-la et soyez ambitieux ! Laissez se rouiller les rouages des moutonniers. Elle est vivante Andrée Ruffo, elle refuse le placard des commodes abris. Elle est saine, elle n’a pas peur et « nous, le peuple », on voit bien qu’ils se débarrasseront de cette merveilleuse folle. Ça ira plus vite que de bien réparer les destins fragiles de la planète-délinquance. Le Conseil de la magistrature s’énerve : le juge Therrien a connu cette médecine, la juge Moreau-Bérubé aussi. Être juge comme une statue : interdit de faire une pub Via-Rail, candide niaise piégée, interdit de figurer à un Salon de naturopathie. Une statue, aussi bien dire une morte. Le mot « discipline » s’écrit bâillon ! L’ange en bête ! Inhumanité forcée. Les beaux mots d’impartialité, intégrité, indépendance est une mascarade pour intimider les francs-tireurs. Archi-connu comme tactique. Aimez la soumission, la déontologie. Sodome puriste, vous changera en statue de sel. Silence, la cour en comité : le 29 octobre le Conseil (à magistrats) recommandait la destitution de Ruffo ! J’enrage. Les pompiers-du-désordre-établi ont une hache près de la porte. Qui sera le prochain fou, la prochaine folle ? Dehors ! Dormez en paix citoyens, l’ordre veille…veille sur le désordre organisé. À quand la prochaine occasion d’entendre critiquer les trous-de-justice ? Quand la prochaine, le prochain fou, qui fera passer, avant la carrière, la vérité ? J’enrage…

J comme dans juke box

– Québec

Me voici une fois de plus dans cette vieille cité. Cher Québec ! Le Musée de la Civilisation ouvre au grand public une neuve expo. Avec 26 objets anciens extirpés de ses caves et greniers. Avec 26 écrivains invités. 26 textes affichés pour raconter les vieilleries récupérées, époussetées par le musée populaire fondé par LE FAMEUX Mossieu Arpin. On aura deviné qu’on voulait suivre l’ordre alphabétique, les 26 lettres de l’alphabet . On m’a offert, lettre J, comme dans Jasmin : un juke box. Ma joie, mon bonheur ! Objet vénéré de ma jeunesse dansante, meuble précieux pour les ados de l’après-guerre. Machine fabuleuse où pour 10 sous on obtenait « blou moune» ou «star dost» ( j’écris au son comme dans mon jeune temps ), ou bien, un slow, un « collé » ,« Thirèza » .
Mon vieux juke boxe sera donc, honneur au discobole ! , aux cimaises du Musée du bord de l’eau, oui, le tout neuf , lumineux, si joli édifice «des bords du Saint-Laurent» (Vigneault), tout en bas des falaises du Vieux Québec ! Si vous passez par là, par le port, venez voir 26 paquets de mots d’écrivains pour narrer 26 « cossins » insolites aux valeurs relatives….
Je viens d’arriver et j’écris donc d’un pupitre du Delta, hostellerie moderne, j’y vois mille milliers de lumières sur la ville, en bas, l’eau toute marine d’une piscine chauffée avec fumée sur neige, brume organisée. Demain, je m’installe rue St-Pierre dans une auberge éponyme rénovée, redécorée, demain, on coupe un ruban. Pour décembre donc cette bizarre expo pour redonner vie aux 26 … « objets inanimés, avez-vous donc une âme» ? Est-ce de Valéry ou Péguy ?
Chose certaine, Québec a une âme : des l’arrivée, chaos de couleurs vives, architectures bigarrées, rues capricieuses, offrandes de haltes variées; une animation modérée, pas de ce stress montréaliste, dans l’air. Ce je-ne-sais-quoi de la vieille capitale qui fait toujours chaud aux yeux de l’ex-voyou de Villeray. Promenades d’avant ouverture : au 39, rue Saint-Louis, avec ma fille, nous ouvrons une porte de verre et l’espace s’offre en exhibits renversants. Le Président de la France n’y était-il pas, il n’y a pas longtemps et cela a fait naître une expo d’art innuit à Paris ces temps-ci. Entrez dans ce petit musée (www.inuitart.ca ), vous pourrez admirer les prouesses de gens hélas chargés de préjugés pourtant très capables d’un art moins primitif qu’on croit, pas si naïf, fait de détritus, de pierre, d’os de baleine, de poils de phoques, de corne de caribou…
Ah! c’est vraiment une fête du regard, un spectacle vraiment renversant. On comprendra la fascination de M. Chirac.

J'écris donc d'un pupitre du Delta moderne, mille milliers de lumières sur la ville, l'eau marine  d'une piscine chauffée...

Maintenant, je sors du bain tourbillon, du sauna, de cette vaste baignoire d’eau chaude sous un ciel très noir et.…je tape ce texte tout ragaillardi, mais demain, c’est parti… cette fois, pas de cet art somptueux dans sa candeur inventive, non, au Musée de la Civilisation, un art que l’on déniche où l’on peut, où l’on veut. Un juke box ! Pour moi ce sera à partir de demain le retour très nostalgique dans le boogie wogie, le fameux jietterbug de nos 15 ans, ce temps fou quand nos parents nostalgiques des valses s’arrachaient les cheveux face à nos «gigotages», nos trépidations… Exactement, comme, de nos jours, devant un certain rock, ces nostalgiques du boogie woogie s’énervent de trop d’agitation. Eh oui, rien ne change: la jeunesse a soif de remuer. Ce J pour juke box se rangera donc parmi 25 autres exhibits…témoins du temps qui passe. Venez voir rêvasser Michel Tremblay ( à la lettre T) ou Denise Demers (à la lettre D) , Louise Portal, pour P, ou le poète Morency, pour M. Vous y verrez et une « chaise à pisser » ( Guy Fournier, évidemment) et un grille-pain rare, celui de l’Assemblée nationale du temps de Grand Maurice ( bien entendu narration de Jean-Claude Germain) !
Mercredi matin, retour en métropole, mercredi matin, rentrée en Laurentie sur nouvelles neiges…et du temps pour guetter d’autres mots, d’autres futurs objets qui seront « rangés dans des musées »… mots de Claude Léveillée pour un vieux piano mécanique dont il ne joue plus hélas ces temps-ci. Claude, reviens-nous, nous t’en prions. De neufs juke-boxes te veulent !

  • Voir aussi sur Québec OH CHÈRE « VIEILLE CAPITALE » !