« LE SAM’DI SOIR À CHÂTEAUGUAY »

Je m’ennuie de la prose candide, modeste de « Beau dommage ». Le bruitage actuel, où les mots sont broyés, n’est même pas de la musiquette, c’est du bruit. Sam’di soir dernier, revenu du « très québécois » nouveau Almodovar (LA MAL EDUCATION », longue jasette chez un couple d’ex-gitans. Petits-bourgeois venus d’une roulotte tenace, celle de la vie. Diane et son Jean-Guy sont revenus de Thaïlande juste avant le fléau océanique. Nous causons « jeunesse nouvelle », Jean-Guy ex-prof —au collège Ste-Marie puis à l’Uqam— m’explique le monde actuel : « Tu t’inquiètes vraiment beaucoup pour tes cinq petits fils qui vont accéder au marché de l’emploi mais, que veux-tu, nous étions quelques rares milliers sortis des collèges. Maintenant ils sont des dizaines de milliers à sortir de nos universités ! »
C’est vrai et « mes» jeunes en sont encore plus nerveux. Grappes fournies au moindre portillon ! Mon ami Jean-Guy insiste, sourit de confiance, moins angoissé que le vieil auteur : « En 1955, 1960, les portes s’ouvraient partout, on embauchait à tirelarigo ! Une sorte de free for all ! Temps nouveau : tout le monde, ou presque, a accès aux études supérieures ». Voici donc venu un temps —à bénir ou à maudire ?— quand la jeunesse déboule aux porte des employeurs. Sortez, sortez votre c.v. Tous ces diplômes ? Vains chiffons ? Certificats pour rire ? Je vois des jeunes filles et des jeunes garçon, mieux équipés que nous, du moins apparemment, et qui se cherchent longtemps….un job. Ou un trou, une planque, un petit métier, un bout de carrière, sinon un destin au moins un petit coin pour obtenir ENFIN, ENFIN —car ils piaffent d’impatience chez maman-papa— un salaire ! Des gages même chétifs. N’importe où, pour faire n’importe quoi.
Cher Yvon Deschamps, adieu au bon BOSS et au job steady ? Fin d’un monde quand on entrait à vingt ans dans une boite pour en partir, 30 ou 40 ans plus tard. Avec la montre en or. Ou pas. Fin de ce temps d’antan, sécuritaire ? 2005 : plein de jeunes gens qui épluchent des minces listes d’offres. En bout de paperasses un îlot pour le (la) super-instruit, le (la) bollé. Pour le commun de la jeunesse : le vide souvent. Le vieil homme que je suis devenu s’énerve, oui, mon inquiétude, ce samedi-soir vient de là. Ce sera quoi pour les enfants de mes enfants ? Emplois précaires, le job-à-bref-contrat? Des « jobbers » mais instruits ! Un peuple de pigistes ? Pige ici, pige là. Claude Dubois chante : « Le monde a changé tit-Loup, le monde a changé. » Bon, bon.
Poursuivons, « les pieds dans l’eau au bout du quai… », les parents s’énervent. Je me souviens des miens en 1950, de ma mère qui se ronge les sangs et vocifère : « Grand flanc-mou de paresseux ! Toi pis ta bande à cafés, à bières, à restaurants-de-bohémiens, à filles-de-théâtres. Vas-tu finir par te lever le matin et aller te trouver de l’ouvrage ! » Lancinante mélopée durant des mois et des mois d’un chômage involontaire. Alors je dis :« Bon courage » jeunesse. En ce moment même, elle, ou il, rôde et quête : « Du boulot si-ou-pla ! ». Oui, courage ! Vous verrez « enfant grandi », on se débrouille tôt ou tard. Le « flanc-mou de fainéant », méprisé par sa mère inquiète, a beaucoup travaillé, un peu partout, très longtemps, et il travaille encore. Et « le sam’di soir, (l’été) à Sainte-Adèle, les pieds dans l’eau au bout du quai »… « Je chante pour du pain, je chante pour de l’eau » (Charles Trenet). Oui, bon courage jeunesse !

2 réponses sur “« LE SAM’DI SOIR À CHÂTEAUGUAY »”

  1. Bonjour, Comme à l’accoutumée, Claude Jasmin écrit vrai, humain, avec émotion. Quoique je n’aimerais pas élever des ados dans le monde d’aujourd’hui, je suis d’avis que le futur est beau pour eux. De tous les temps, la jeunesse a très bien remplacé la viellesse et ils feront de très grandes choses. Ils ont tellement d’outils à leur disposition. Si on regarde au travers de la foule, on voit beaucoup de jeunes sages, fins, productifs.
    Gaston Perron

  2. En faisant une recherche sur le Web pour trouver des détails concernant un peintre de Joliette, j’ai découvert par hasard le site de Claude Jasmin. Et, curieux que je suis, je me suis empressé de lire le plus récent texte en liste: LE SAM’DI SOIR À CHATEAUGUAY.
    J’aime bien Claude Jasmin. Beaucoup de gueule, de l’argumentaire à revendre, aucune indifférence, beau parleur et bon scribe. Saisissant la réalité et questionnant son sens, il nous oblige à reprendre conscience de notre condition, particulièrement notre condition de Québécois.
    Jasmin fait allusion dans son texte aux années 60 et 70. Il en est nostalgique et on le comprend. Nous étions sur le point de nous forger un modèle de société, ouverte et généreuse et particulièrement plus humaine, mais on a beau avoir les plus beaux projets encore faut-il les réaliser ! Nous n’avons pas terminer ce travail. Et nous sommes même sur le point de laisser aller ce qu’on y a investi, et ce qu’on devrait léguer. L’éclatement des valeurs, l’individualisme, le culte de la personnalité amplifié par les médias, la consommation et le matérialisme galopant, nous sommes bien loin de la vision d’une société démocratique et de partage qui suscitait l’enthousiasme et à laquelle nous croyions à l’époque et dont nous aurions pu, au moins, laisser le portrait à nos enfants.
    Trop rêveurs et peu vigilants, favorisant l’avoir plutôt que l’être, nous avons failli à la tâche.
    Il n’est pas trop tard pour sauver la face. Consacrons le temps qu’il nous reste pour reparler de cet idéal aux jeunes générations et leur transmettre la leçon de nos erreurs afin qu’ils puissent, à leur tour, bâtir un modèle qui saura résister.

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