UN(E) BOMBARDIER GRIMPÉE DANS LES RIDEAUX ?

Visage paniqué, ma camarade Denise Bombardier grimpée dans ses rideaux, montée sur ses grands chevaux, grondait fort à sa caméra (de TVA) que c’est épouvantable de nous entendre « jaser sur les perrons des portes » ! Qu’il faut que cesse ce joual persistant, grossier ! Qu’il faut faire taire (cacher ce sein que…) ces ignobles humoristes dont ce vulgaire Patrick Huard (à un gala-cinéma) ! Et qu’il faut fustiger tous ces profs ignares, ces étudiants au français bâtard. Qu’il fallait imiter toutes ces crapules (que l’on fait parader au tribunal de M.Gomery ou aux comptoirs de bienfaisance) en bel habit gris rayé trois pièces qui disent jamais, ces jolis Seigneurs, « tabarnac » ni « sacrament ». Quelle hypocrisie !
Voyant ma chère Denise blanche de terreur, je me suis aussitôt souvenu de l’actrice Hélène Loiselle dans « Les belles-soeurs », incarnant une précieuse-ridicule d’icitte, « revenue » de Paris en braillant des : « J’ai honte de nous autres ! J’ai tellement honte ». C’est feu Pierre Bourgault qui avait raison, affirmant publiquement que les Québécois parlaient bien mieux que jadis. Anciennement, souviens-toi chère Denise, tu allais à tes cours de diction chez la Mme Audet, en dehors du ghetto de la rue Saint-Hubert, c’était partout : « Taisez-vous vain peuple ! Silence tout le monde ! Vous parlez tout croche. Vous nous faites honte, descendants des porteurs d’eau et des scieurs de bois » !
Les gens se taisaient, intimidés : mes grands-pères quand j’étais enfant, mutiques prudents. Mon père. Ma mère moins. Mes oncles. Plus tard mes neveux, mes cousins. Un pays muré, livré au clergé arrogant, aux notables instruits. Tu le sais bien Denise ! Dès la mort du duplessisme, moi et des compagnons nombreux (à Liberté, à Parti-Pris,ailleurs) nous gueulions face à ces radiocanadiens-sauce-Henri-Bergeron :« Parlez ! N’importe comment mais, de grâce, parlez ! Nous finirons bien par nous corriger ! D’abord exprimez-vous ».
Nos ligues du bien « perler » français enragèrent car ces zélés « surveillants » linguistiques (ignorant tout de la vraie linguistique) perdaient de l’hégémonie, hon !, leurs augustes sanctuaires se fissuraient. « Pouah !, protestaient-ils, la liberté sentait le peuple ». Cette race de correcteurs vigilants déteste moins le malparler (on dit la malbouffe) que le peuple; ils ne l’avoueront jamais. Ce mardi soir-là, on avait l’impression que Denise Bombardier, à son pupitre de TVA, faciès de religieuse bougonne, mine d’institutrice célibataire constipée, souhaitait un retour à ces intimidations hiérarchisées; celles des « Oui, m’sieur l’curé. Oui, m’seur l’marguillier. Oui m’sieur l’docteur, oui, mon bon maître qui avez fait vot’ cours classik ! » Que l’acteur Patrik Huard fasse… ou non, à un gala- cinéma, sa caricature d’un délinquant-punk ne changera rien à la langue parlée. Il y a dix, vingt niveaux de langue. Le plus « populaire », disons-le, le plus vulgaire, ne vient pas d’un effort de populisme, non, ce français-de-misère vient d’un peuple dominé. Colonisé durant plus deux siècles. Tout est politique, ignares p’tite dames patronnesses (Brel !) honteuses, étouffez-vous avec votre honte stupide ! S’attaquer aux effets, oublier les causes (d’un langage défectueux certes, pire qu’ imparfait), est indigne des instruits (donc des chanceux du srt).
Pour les individus —et on sait cela depuis Freud— exactement comme pour les collectivités, il y a, « à suivre », une histoire. L’histoire, mas oui, répond de tout, qui l’ignore encore ? Certains de nos chics aliénés inconscients avaient donc honte de cette réunion télévisée. Pourquoi encore ? Parce qu’un certain Frédérique Mitterrand (venu de Paris), y assistait. Les cons ! Craindre le jugement de ce pédant (si piètre ex-animateur, insupportable nasillard à postillons de cuistre, qui fut jeté, charitablement récupéré en fonctionnaire de TV-5) …c’est du colonialisme crasse !
En vérité, la langue française, comme toute autre langue, est assez vigoureuse pour se faire brasser, maganer à mort, secouer, revirer à l’envers. C’est l’usage d’icelle (par le peuple) qui a toujours gagné. Toujours ! Sur le dictionnaire, sur les codes, les règles, c’est ainsi depuis même le latin martyrisé et puis « éjecté », scandalisant les conservateurs puristes des anciens temps.
Aucun danger grave : si, émigrant ou en séjour (d’études ou d’affaires) en francophonie, l’on ne vous comprend pas, la nécessité de communiquer vous fera (et très vite, vous verrez !) vous adapter. Il n’y a qu’à s’ajuster. Même un petit voyou (surdoué) de la rue Delorimier, le peintre Riopelle, exilé à Paris (ce n’est qu’un exemple parmi des milliers ) se fit, et vite, fort bien comprendre. Comment ? En s’adaptant. De la même manière, celui qui s’installe parmi nous pour y demeurer se prête au même exercice. Qui est une loi naturelle. Ces nombreux jeunes talents actuels qui s’épanouissent ces temps-ci à Pari, ils obéissent tous à cette loi bien naturelle. Et vieille… vieille comme Samuel de Champlain, au début des année 1600, apprenant la langue des aimables malins Hurons. Ou celle des méchants et agressifs Agniers, plus tard nommés Mowhacks par l’Anglais conquérant.

ENTRE LA ST-VALENTIN ET PÂQUES !

Février, dernier bout de l’hiver, fuit. Patienter un peu encore. Jeune, février s’achevant c’était la fin du triste carême, la fin de ces jours de privations, de retenus, longue phase de préparation pour le grand jour de toute délivrance : Pâques !

Son dernier droit à l’hiver que cette fin de février. Nous autres, « les enfants d’antan », avions tellement hâte à ce « Jour de Pâques », survenant parfois à la mi-mars, trop souvent en fin de mars. Nous soupirions. L’hiver avait été si long ! On pensait moins à « Christ ressuscité » qu’à la nature qui allait renaître.

Certes, nous étions pieux à cette époque, élevés dans cent et mille piéticaileries. Alors la « St-Valentin » nous semblait une fête louche, païenne, une fête pour « les grands » à risibles « petits cœurs » en cartons sanguinolents, à fleurs-au-poignet pour veiller au salon-des-grandes-sœurs, les bons jours de fréquentation. Pouah ! Nous autres, les gars, dans Villeray comme ailleurs, fin février et début de mars, c’était l’étrange sport de casser avec des pics et des haches la glace sale et épaisse des trottoirs. La venue des jeux nouveaux, sortir nos sacs de billes, de « smokes » — on disait aussi « marbres » — dans la cour d’école et on gueulait : « QUI A DES SMOKES, QUI A DES SMOKES ? LAST ! »

Fin-février et aller plus souvent à la patinoire publique. Pour les filles : jolies brunettes, troublantes noiraudes, aguichantes blondinettes. Leurs jolies jupettes écourtichées, de doux velours, tuques multicolores, collets, mitaines « d’angora » blanc, minous affriolants. Gants « de suède » chic pour la fille du notaire, celle du docteur. Filantes silhouettes frisées à pompons partout, les faire virevolter, les tenir solidement par la gracile taille, patiner les angles en douceur. Fiers cavaliers sur valses de M.Strauss. Hein, quoi, jouer au hockey ? À 10 ans, oui, mais à 14, 15 ans, vive les filles patineuse ! L’hiver allait s’achever.

Pâques allait s’amener. La lumineuse fête : attente fébrile ! Il y aura des petits poussins jaunes à tente sous dans les vitrines de certains magasins, des fleurs de papier crêpelé aux jambons du boucher. Pâques : promesses de lapins aux bruns doux sucrés, croquantes friandises, pour 5 cennes, coupes de gelly-beans. Un seul Œuf géant à partager : « On est pas riches, séparez-vous ça ! » Justice, crient les mains tendues, les becs ouverts de nos cadets ! Pâques-promesses ? Bientôt se passer des bottes, des couvre-chaussures variés, légèreté-de-l’être retrouvée ! Bientôt marcher en souliers, entendre nos talons ferrés cogner le macadam. Enfin, la saison des douceurs : jeunes pousses de verdure dans les vieux arbres de notre rue, les érables de la ruelle, les peupliers de la cour à Dubé. Observer mes sœurs tant s’énerver : « il y aura du linge à étrenner ! » le Jeudi Saint à la visite des « Sept églises » du quartier et, nous décoiffant à la sortie de chaque temple, nus irons tête nue ! Oui, tête nue enfin !

Les garçons feront le pèlerinage : pas par piété, pour « fleureter ». Nos accortes jeunes voisines étrenneront donc : petit manteau de printemps, robe fleurie légère, guêtres neuves, gants de chevreau, souliers en « cuir patent » scintillants sur le pavé dégagé de sa glace. Février court ! Il y avait la religion partout, souvent, ponctuation de fêtes-congés bienvenus dans nos mornes existences. À l’affiche, cette foi simple de charbonnier, ces cérémonies nous rendant le cœur léger, confiant. Il y avait le bien et le mal. Une vie nette. Avec ciel, purgatoire, enfer. La sécurité immuable. L’autorité des parents.

Mars s’en vient : sortirons cordes à danser, balles au mur, et cerceaux, bolos, toupies de bois —à pine-de-cognac— et bilboquets. Nos rues pleines de cris d’enfants turbulents, joyeux, en ce temps-là ! Mais avant ce dimanche pascal, il y avait la Semaine Sainte, à églises remplies, à cagoules violettes sur les statues, haut cierge pascal, les sept douleurs à l’orgue du jubé, Voile de Véronique en vedette. Quatre jours de cérémonies pour la sainte Passion du prophète Nazaréen. Tous les matins, chants de tristesse grégorienne, l’agonie du bon Dieu, les vieilles de la paroisse, chapelets aux doigts, barrées de signes de croix à répétition, prient en lancinantes invocations. Moi « itou », l’enfant de chœur à l’encensoir. Oraisons pour nos malades et nos mort, pour les séparés, exilés aux Etats-Unis, grands cousins, neveux de nos parents, enrôlés pour les plages normandes. Prières pour tout et pour rien, un petit mal aux reins, une grave tuberculose. Cela nous rendait légers. Nous pensions sans cesse aux autres. Merveilleuse solidarité de ce temps disparu. Vendredi Noir d’avant Pâques : on guettait le ciel à trois heures de l’après-midi, on souhaitait un firmament de fin du monde en mémoire du crucifié-sauveur. Candeur de cette époque des enfant ultra-catéchisés : s’imaginer que Dieu nous enverrait un clair signal. Cela arrivait certaines années, oh alors, notre vive satisfaction mortuaire. Le nez en l’air, on imaginait la déchirure du Voile et Jésus sur le Golgotha à son dernier cri : Eli, Eli, lamma sabactani, ce Père, père, pourquoi m’abandonnes-tu ? On frissonnait. Nous savions tout cela par cœur.

Le dimanche s’amenait, délivrance, confusément, nous sentions que la vie quotidienne allait changer. Le printemps cognerait aux portes des maisons, l’air serait plus doux, jusque dans les classes de notre sévère école. Un midi de mars, une brise nous caresse et l’acre odeur des craies de tableau en fut chassée. L’espoir. D’abord mars et puis Pâques, oh, de chez le boucher, M.Royal, deux poneys fringants livrent les beaux jambons rituels. Clap, clap, clap : « Eille les filles, les gars, regardez au coin du Rivoli ! » Nous courions voir la voiturette décorée :ses chapeaux, papiers de soie roses et rouges, les fleurs jaunes et violettes, les guirlandes aux attelages.
Le février-à-28-jours filait à toute épouvante, comme il va filer encore en 2005 et Pâques viendra. Mes sœurs ne veillent plus au salon. Elles sont des grands-mamans et je suis un grand’ père.
Devant moi, sur une commode, un long pot rempli de billes multicolores. Elles me font signe d’aller jouer dehors. Mais avec qui ? Mes amis d’enfance sont morts, mon frère. On ne casse plus la glace sur les trottoirs avec des pics et il n’y a plus de poneys à fleurs de papier de soie rose. Reste l’espérance, février galope, s’en va au grand galop, fuit comme la voiture de monsieur Royal.
Février s’en va, ce sera mars demain. Déjà ?

FATALE ATTRACTION : LA NOIRCEUR, LA MORT !

« Interdit de rire » pour le monde des graves intellos, des profonds philosophes et des écrivains très engagés. Tous ces « seurieux » proclament :« des cons » ceux qui rient. Qui osent rigoler sainement quand la vie n’est un bien laid caca ! Tous sont des inconscients « de l’épouvantable malheur de vivre ».
Il y a donc ce que le bonhomme-Freud, génial souvent, a nommé : « L’instinct de mort », une pulsion irrésistible. « Nous, le peuple » (premiers mots de la constitution-USA) oui, « nous, le peule », nous avons besoin de rire. Pendant que nous rions, les « graves » étalent leur « fatal malheur d’être venu au monde ». Lire tout Schopenhauer, pas mal Nietzsche, assez Sartre. Cette « vénérable noirceur » a ses chantres très respectés, les Emil Cioran, Milan Kundera, Samuel Beckett et, actuellement, des dramaturges, des cinéastes à la mode, des auteurs névrosés. Voire complètement psychosés : tell cette Catherine Millette et sa bête porno bestiale et publicisée, telle cette Christine Angot, vénéneuse reine de l’autofiction morbide. Plus grave, tous ces sinistres prédicateurs obtiennent la cote chez ceux qui critiquent « seurieusement » ces prophètes de malheur effroyable, ces chroniqueurs négativistes. J’ai vu, simple exemple, le maladif machisme de « LE CRI, GERTRUDE » au théâtre Go, récemment : une misogynie dialoguée crasse. Malsaine. Bien écrite !
Voici, et fort bienvenue, une fameuse purgation pour ces lecteurs des constipés-de-la-vie : Nancy Huston, née en Alberta. Qui est une romancière cotée, jeune blessée se sauvant, écrivant en français, ayant fui ses parents qui ne l’aimaient pas. Elle ose, culot unique, publier : «Professeurs de désespoir». Une formidable attaque frontale contre les écrivains pessimistes complaisants. Depuis ce dépité vieux-garçon, Arthur Schopenhauer et le noiraud Nietzsche. On va lui faire payer cher car la « république des pessimistes », ultra puissante, (ça ne va tarder) va la traiter durement. « Une sale réactionnaire, une salope d’extrême droite ».
Le formidable succès, ici comme ailleurs, de l’humour, avec ses basses vulgarités, prouve que Nancy Huston ne perd pas son temps. Ces drôles grossiers sont des satellites inconscients sans doute, de ces PROFESSEURS DE DÉSESPOIR. N’oubliez pas ce titre. Faites-le venir à votre bibliothèque publique s’il n’y s’y trouve pas déjà. C’est un instrument de salubrité publique et urgent ! Nos comiques donc en passeurs de défaitisme ? Oui. Involontaires ? Je ne parle pas de Deschamps. Ou de Lemire, évidemment. La rigolade fait florès. Le « cash » sonne fort ! L’humour actuel découle de tous ces vieux « curés laïcs », de leurs sombres avertissements : « La vie est une odieuse tromperie. Une merde, et une futile erreur. »
Nancy Huston vise juste avec son livre lucide « Professeurs de désespoir », édité chez « Actes-sud / Leméac ». Cette désespérante mafia-anti-vie est un club sélect à liste restreinte. Le peuple, sain en bonne part, a le bon instinct d’aller d’instinct vers la vie, la confiance, l’espérance, la joie. Et le rire. Ces « preachers du grand vide » et du « À quoi bon » sont de stériles « vieux garçons » pour la plupart, hélas, ils ont enfanté des tas de disciples. Car ils ont du talent, du génie parfois. Leurs angoisses a souvent donné des ouvrages forts : romans, films, dramaturgies. On peut être des nostalgiques de « la natation pré-natale en liquide amniotique »ou en manque d’affection maternelle, désespéré de naissance et avoir beaucoup de talent pour écrire. Ou pour réinventer la langue. James Joyce (autre sinistrosé) !
Des ados chercheront partout les moqueries grossières, celles de « L’Album du peuple », par exemple, ou celles des magazines aux folichonneries iconoclastes. Rédigés, dessinées aussi, par des « adultes » refusant de s’intégrer à tout courant de vitalisme, de ces « ados très attardés », microcosme de la caricature-tous-azimuths. C’est souvent une consolation à la
piaffante impatience des ados que d’aimer tant voir démolir les « installés ». Collégien, j’ai connu un tel gourou (de quartier, à café). Poète inédité, raté, il bavait les gens « connus », évidemment. Jeunes artistes, en quête d’un petit peu de notoriété, nous aimions sa rogne. Innocents. Ce « Grand guignol » à notre télé subventionnée qui va de « Les Bougons »- c’est la vie, à « Cover Girl »- travestis donc mesquins vicieux, de « Détect. Inc. »- tous des écervelés idiots, à « Vice caché »- tous des tricheurs, oui donc, ce guignol est utile à boucher des programmes. Voyez ce monde : tous des crapules. Le public abasourdi, ici comme ailleurs en Occident, observe cette planète noirâtre, se questionne : « Comment en sommes-nous arrivés à cette imagerie de caniveau » ? Eh bien, lisez « Professeurs de désespoir » d’une Nancy Huston intelligente rassembleuse de liens. Analysée elle-même, elle examine nos « noirauds » pathétiques, elle a étudié leurs s biographies : un macabre ramassis de vieux-bébés braillards ! Ils se dénichèrent une épouse du genre esclave infertile, soumise (pour Cioran comme pour Beckett). Se faire bichonner, leur projet. Noirs chauves poupons jamais sevrés ! Ils sont d’une misogynie de jaloux, jouant le Dieu apocalyptique : « Suicidez-vous donc » ! Leur dépit inconscient de ne pas pouvoir enfanter… inavouable. À lire sans faute et j’y reviens : on va la faire payer cette Nancy Huston ! Des attaques ? Plus malin : le silence sur son livre !

LETTRE GRANDE OUVERTE (à Victor-Lévy Beaulieu)

J’ai lu ton « Je m’ennuie de Michèle Viroly ». D’une seule frippe. Sur le cul, je suis ! Tableaux d’une crevaison nationale annoncée. Noire murale, tu as brossé une sombre fresque ! Je voudrais bien m’allier à ton ouvrage d’ illustrer un pays perdu, une nation déliquescente, trop arrimée à la… « béessitude » (ton bon mot !). Mais…
Ton « Je m’ennuie de Michèle Viroly », c’est est horrible, mon vieux Vic ! Insupportable. Ton bref pamphlet récent (La Presse) annonçait ce sinistre « petit manuel » de la pourriture environnante actuelle. Oserais-je dire bravo pour ce « Je m’ennuie… », dire bravo à un chirurgien désespéré, toi ? Ton triste « Bleu du ciel », avec asile de fous, ados perdus, curés désaxés, pute à ex-champion-vedette, en montrait des prémisses. Mais la télé n’est pas le lieu adéquat pour les sonneurs d’alarme, oh non ! Le jeune Avard mange au même râtelier que toi, ses sinistres « Bougons » sont de cette farine, avec des rires pour faire avaler la déréliction, mai mêmes désolants paysages humains. Verra-t-on bien tous ces liens, dont ceux avec les minables ratés de « Détect Inc. » du pessimiste Meunier. Toutes ces tragédies, ces déguisés dans du Goya de misère, caricatures détraquées, telles ces « folles » québécoises de « Cover girl », les couples maganés de « Vice caché », les pitres-portiers d’un bar style St-Laurent street, tout un Québec actuel à travestis divers. Monde très « proche parent » de tes Jack de Trois-Pistoles. Des cousins germains, du risible crétin de Chapeau, M. Gérard Laflaque à nos vulgaires rigolards humoristiques .
L’humour ici est, oui, le masque du désespoir, madame de Stael. Dans ton « Je m’ennuie.. », différence : personne n’a envie de rire, l’humour ne protège plus. Adieu prudent ingrédient, pratique garde-fou pour obtenir subventions et avances sur recettes, ces montreurs de marionnettes aux gaines pourries sont malins, eux, pas toi. Cher Victor, toi en vaillant vigile, en observateur sagace ?, tu vas le payer cher. Car tu ouvres carrément des plaies béantes, des viscères, les vannes sociétales (veine) sont crevées. Ton « Je m’ennuie… » vomit, gueule, bave la totale. Attention : le roman « Je m’ennuie… » n’a rien de régionaliste. Méfions-nous du cadre basdufleuvien. Ce roman parle de l’Occident repus, blasé, à la sexualité gravement fêlée.
Beaulieu, fils-héritier d’un Samuel Beckett ? Oui. Même poubelles. Vic, tu glisses volontairement dans l’insupportable et ton jeune Malcolm Hudd ira se rhabiller ? On suffoque en lisant ça. Ton cruel délire, celui d’un « TV-Hebdo », lu par ton Jack déboussolé, piétiné, déchiré, Seigneur ! Oh les cruels lambeaux d’un Michel Jasmin à Denise Bombardier, du gros Giguère à Coalllier, de Claire Lamarche à madame Bertrand, de Landry, à Duceppe, de Dumont à Chrétien- Martin, grand carrousel d’impostures pour enluminer notre aliénation avec rêveurs à championnats, au bowling paroissial, ou bien ceux d’un golf bien tondu, d’un casino à poker-machines, à loterie « nazionale » ?
Victor-Matamore, ton cul sur le bord du Saint-Laurent, tu ne crois donc plus à rien ? Qu’à tes rives fleuviennes de sombres blocs erratiques ? Qu’en tes « animots couleurés » : tes mots d’un jargon inventif sonnant et trébuchant ? Lisant « Je m’ennuie… » , j’imaginais un jeune cinéaste (un fou !) décidant de mettre en images tes lascives merdeuses noyades. Prévoir alors le refus net des institutions, Sodec et Téléfilm. Tu la joues sans masque, malheureux. Aucune politesse. Avec tes sangs coulés, tes spermes éparpillés, tes malodorants pus répandus partout, tous ces excréments étalés, ces crottes de mouches en beurrées épaisses, notre cinéma (des Institutions) ne s’en relèverait pas ! Ni notre télé-miroir. Le fol Irlandais, James Joyce, ne se filme pas davantage.
Notre « société des spectacle » c’est « juste pour rire », ou bien c’est « on ferme », « on vous jette ». Le rire jaune est interdit, place aux machins à caisses sonnantes, des « Dangereux » à « Nouvelle France ». Victor, tu maganes ma candeur. Reste donc à lire, en cachette, ce « Je m’ennuie… » mais ton effrayant roman restera un témoignage discret. Il ne sera lu que par une minorité puisque… le monde ne lit pas. Tu le sais bien. Ta stupéfiante malédiction d’ordre eschatologique —lisez ça, c’est Apocalypse à Trois-Pistoles—, fera fuir notre bourgeoisie aveugle. Au menu de nos vies ? Hygiène, santé-hantise, la peur, l’hypocondriaquerie, une société névrosée —« au plus vite, on veut deux CHUM en ville ! » ! Mangez mieux, fumez pas, polluez pas et roulez en… mini-Hummer ! Très lue, ta prose réveillerait-elle nos aliénés ? Oh mon Victor, ton roman nouveau attriste les têtes heureuses dans mon genre, les optimistes indécrottables de mon acabit. Il a mis mes naïves espérance sous le boisseau pour un long temps. Rivé sur tes infirmes, multi-poqués, d’un village fictif, qui verra le panorama de notre décadence occidentale, celle qui grimpe jusqu’en Chine. Avez-vous vu ce docu-télé d’un mec amerloque installant ses « fast food » en pays slaves ? Pouah !
Nous sommes loin du jeune Beaulieu, que j’ai connu, croyant à l’avenir, innocent ex-petit commis de banque, jeune exilé rôdant dans Montréal-Nord, cherchant à qui se raconter. Vic, le compère Foglia t’a nommé « Le plus grand écrivain québécois » et le doyen-juge Martel a publié : « Un chef d’œuvre ! » On va contester tes titres. J’ai vu à TVA deux jeunes abusés écrapoutis, face à un Paul Arcand ahuri de leur récit insoutenable en enfance écrabouillé. J’ai vu, en cour d’assises, les atroces blessures d’enfants bafoués à papa-satanique, à maman diabolique. Ton « Je m’ennuie de Michèle Viroly » n’est pas faux, c’est le roman véridique de tant d’existences actuelles. L’individualisme est devenue la seule foi. Oh Vic, tu renies le Camus du « Il ne faut jamais désespérer les hommes ». Je t’en veux. Comment te pardonner ? Nos haïssons le messager de malheur, Cassandre ! Où nous réfugier maintenant ? On devine trop bien ton affreux terminus couvert de vermine, rongé par les vers. À bas le vieux Molière : corriger les mœurs… mais en épouvantant ? Ton Jack, homme-moignon, piteux-mâle-tronc, tueur incestueux, sodomite trépané, masturbateur sur son bicycle-camaro, ton monstre-de-paroisse, risible champion aux quilles cassées, dépasse les Frankeinsteinn, les Dracula. Tu viens de signer une histoire de « fantasy » d’horreur. Révulsant. Ton roman vomi, jure-moi quand même que tu te dénicheras un tonneau et une vieille lampe à l’huile de baleine du pays basque de chez vous, que tu feras ton Diogène un petit peu patient. Ça ne se peut pas autrement. Cassandre étouffe. Et ta fausse Viroly qu n’y peut rien finira par pleurer !

VIVE LE « MÉMÉRING » !

En fin d’après-midi, trois fois par semaine, parfois davantage, je grimpe quelques rues et je me retrouve dans un joyeux groupe, pour commérer. En gang. Hon ? Oui, oui, pour jaser, pour écouter et parler à des voisins. Quoi ? Il y en a pour qui c’est la partie de …bridge, non ? D’autres, comme mon éditeur à Trois Pistoles, V.-L. Beaulieu, celui du très effrayant, absolument insupportable « Je m’ennuie de Michèle Viroly », c’est le bowling ! Eh oui, très régulièrement.
Cependant, la belle saison venue, c’est la fin de ces rencontres informelles où l’on commère volontiers. Sur tout et rien. C’est la fermeture de cette école de « chefferie » (en cuisine) et donc la fin du comptoir ouvert, où l’on vend les « devoirs des élèves ».Qui sont les mémères ? À part moi, belette agitée, y viennent un ex-libraire goguenard, un ex-hôtesse de l’air, une prof de gym, un ingénieur retraité heureux, une jeune alerte « repriseuses », une très vieille d’allure de mentalité très jeune, la fidèle Favreau du Lac des Français, un sosie d’une Marthe Thierry rajeunie, un rare fonctionnaire non-nostalgique, un ex-prof de l’Uqam, deux ex-gendarmes jovialistes…Et tant d’autres, dont ce si beau vieillard de 93 ans. Aussi un bonhomme rondelet aux quatre carrières derrière lui et encore plus bavard que moi, qui reviendra de son exil (snow bird) à Menton !
On y voit aussi des enfants trépigneurs qui reluquent les gâteaux de cette école. Nos pépiements tapageurs durent entre 30 et 50 minutes, tant que Fidèle-Robert ne déverrouillera pas la porte de son magasin à potages, à plats préparés divers. Il marque la fin des mémérages à 17 h pile ! Besoin de dire ici qu’il est sain de causer, de s’abandonner aux plaisirs de bavarder librement. Jadis, c’était autour de cordes à linge des jardins arrière des maisons, non ? Il y a, enfoui en nous tous, ce naturel besoin d’échanger de vains propos, juste pour « socialiser ». Les cafés d’antan et d’aujourd’hui y veillent, non ? Les parvis de nos églises, jadis, aux caucus hebdomadaires indispensables.
Le snobisme est interdit en ces lieux. Le sauvageon, l’asocial, s’y trouve mal à son aise. De tels lieux publics n’offrent aucun attrait pour le misanthrope, c’est sûr. Je suis assez convaincu que le bougon, celui du genre mutique, celle ou celui qui se refuse hermétiquement à ces moments de potinages en apparence futiles, se prive d’une forme de sain épanouissement. Il se prive d’une sorte d’information légère qui fat le piquant du « vivre ensemble ». À ces rencontres de moins d’une heure, un bon lot de petites nouvelles, plus que régionalistes, vint égayer l’existence ordinaire. Cela repose et des catastrophique actualités quotidiennes et des horribles « faits divers » que, tout de suite après ces achats de « bouffe étudiante », notre groupe ira entendre tout à l’heure. L’être humain, membre d’une communauté, où que ce soit, éprouve normalement l’envie d’écouter les autres, cette curiosité quand elle ne sombre pas ans la calomnie ou la médisance, porte le beau nom de solidarité.
Sans cet ingrédient précieux, la vie deviendrait le perpétuel « chacun pour soi ». Un égotisme muré. Les dédaigneux de nos commérages légers où souvent l’on badine, sont parfois des timides, le plus souvent des petits bourgeois hautains. De fameux prétentieux. « Happy hour » clament commercialement des enseignes au néon ! Encourageants de ces apprentis-cuistots, sans même une once de martini, nous nous divertissons, « heure heureuse » à la brunante, de ces impromptus. Des moments gais où se mêlent éclats de rire mais aussi parfois, de la compassion. Là comme ailleurs, il arrive que circulent de bien tristes nouvelles.
Chaque fin d’après-midi dans ce couloir d’école, je pense, je revois ma mère qui posait son panier de linge lavé, levait la tête vers la galerie d’en haut, souriait, entamait un échange nouveau : « Pis, madame Morneau ? Ça s’arrange un peu la bronchite de la petite ? (tiens, commérons, qui deviendra la mère du romancier Jean Barbe ) ».
Le divertissant feuilletonesque de la vie ordinaire débutait. Équeutant les fraises, assis pas loin, j’écoutais heureux. C’était mon école. J’emmagasinais. Pour recréer la vie, l’écrivain a besoin de beaucoup écouter la rumeur touffue des vies des autres.