VIVE LE « MÉMÉRING » !

En fin d’après-midi, trois fois par semaine, parfois davantage, je grimpe quelques rues et je me retrouve dans un joyeux groupe, pour commérer. En gang. Hon ? Oui, oui, pour jaser, pour écouter et parler à des voisins. Quoi ? Il y en a pour qui c’est la partie de …bridge, non ? D’autres, comme mon éditeur à Trois Pistoles, V.-L. Beaulieu, celui du très effrayant, absolument insupportable « Je m’ennuie de Michèle Viroly », c’est le bowling ! Eh oui, très régulièrement.
Cependant, la belle saison venue, c’est la fin de ces rencontres informelles où l’on commère volontiers. Sur tout et rien. C’est la fermeture de cette école de « chefferie » (en cuisine) et donc la fin du comptoir ouvert, où l’on vend les « devoirs des élèves ».Qui sont les mémères ? À part moi, belette agitée, y viennent un ex-libraire goguenard, un ex-hôtesse de l’air, une prof de gym, un ingénieur retraité heureux, une jeune alerte « repriseuses », une très vieille d’allure de mentalité très jeune, la fidèle Favreau du Lac des Français, un sosie d’une Marthe Thierry rajeunie, un rare fonctionnaire non-nostalgique, un ex-prof de l’Uqam, deux ex-gendarmes jovialistes…Et tant d’autres, dont ce si beau vieillard de 93 ans. Aussi un bonhomme rondelet aux quatre carrières derrière lui et encore plus bavard que moi, qui reviendra de son exil (snow bird) à Menton !
On y voit aussi des enfants trépigneurs qui reluquent les gâteaux de cette école. Nos pépiements tapageurs durent entre 30 et 50 minutes, tant que Fidèle-Robert ne déverrouillera pas la porte de son magasin à potages, à plats préparés divers. Il marque la fin des mémérages à 17 h pile ! Besoin de dire ici qu’il est sain de causer, de s’abandonner aux plaisirs de bavarder librement. Jadis, c’était autour de cordes à linge des jardins arrière des maisons, non ? Il y a, enfoui en nous tous, ce naturel besoin d’échanger de vains propos, juste pour « socialiser ». Les cafés d’antan et d’aujourd’hui y veillent, non ? Les parvis de nos églises, jadis, aux caucus hebdomadaires indispensables.
Le snobisme est interdit en ces lieux. Le sauvageon, l’asocial, s’y trouve mal à son aise. De tels lieux publics n’offrent aucun attrait pour le misanthrope, c’est sûr. Je suis assez convaincu que le bougon, celui du genre mutique, celle ou celui qui se refuse hermétiquement à ces moments de potinages en apparence futiles, se prive d’une forme de sain épanouissement. Il se prive d’une sorte d’information légère qui fat le piquant du « vivre ensemble ». À ces rencontres de moins d’une heure, un bon lot de petites nouvelles, plus que régionalistes, vint égayer l’existence ordinaire. Cela repose et des catastrophique actualités quotidiennes et des horribles « faits divers » que, tout de suite après ces achats de « bouffe étudiante », notre groupe ira entendre tout à l’heure. L’être humain, membre d’une communauté, où que ce soit, éprouve normalement l’envie d’écouter les autres, cette curiosité quand elle ne sombre pas ans la calomnie ou la médisance, porte le beau nom de solidarité.
Sans cet ingrédient précieux, la vie deviendrait le perpétuel « chacun pour soi ». Un égotisme muré. Les dédaigneux de nos commérages légers où souvent l’on badine, sont parfois des timides, le plus souvent des petits bourgeois hautains. De fameux prétentieux. « Happy hour » clament commercialement des enseignes au néon ! Encourageants de ces apprentis-cuistots, sans même une once de martini, nous nous divertissons, « heure heureuse » à la brunante, de ces impromptus. Des moments gais où se mêlent éclats de rire mais aussi parfois, de la compassion. Là comme ailleurs, il arrive que circulent de bien tristes nouvelles.
Chaque fin d’après-midi dans ce couloir d’école, je pense, je revois ma mère qui posait son panier de linge lavé, levait la tête vers la galerie d’en haut, souriait, entamait un échange nouveau : « Pis, madame Morneau ? Ça s’arrange un peu la bronchite de la petite ? (tiens, commérons, qui deviendra la mère du romancier Jean Barbe ) ».
Le divertissant feuilletonesque de la vie ordinaire débutait. Équeutant les fraises, assis pas loin, j’écoutais heureux. C’était mon école. J’emmagasinais. Pour recréer la vie, l’écrivain a besoin de beaucoup écouter la rumeur touffue des vies des autres.

2 réponses sur “VIVE LE « MÉMÉRING » !”

  1. J’aime beaucoup cette magnifique éloge à la vie simple, aux bonheurs simples. Je ne suis pas étonné. Cela se voit dans vos écrits. Vous avez mille fois raison sur la valeur de ces commérages. Toutes ces petites histoires, ces petits commentaires apparemment sans valeur sont autant de grains de sable qui forment le ciment d’une société. La vraie vie se passe là. C’est aussi dans ces séances de placotage qu’on met ses propres convictions à l’épreuve. « L’affaire Mongomery, moé j’pense que… ». Pas de grande analyse, pas des opinions bien définis reposant sur des faits, mais le vent qui vient du peuple. Pas de grande théorie, mais beaucoup plus à apprendre pour qui sait écouter… et vous savez visiblement écouter. J’adore aussi.

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