LA MORT ET LA FOLIE

LA MORT
Enfin la voir mieux. Qui ? Quoi ? La mort. On la voit si peu, si mal, on veut tant oublier ce fait inéluctable, cacher sans cesse le vrai —ce réel : notre fin— aux enfants. C’est fou, cette nuit ou à l’aube, j’étais mourant dans ce songe, ma fille me voyait mais mal, d’un côté d’une rue encombrée. Un accident ? J’étais adossé, blessé, sur un pan de mur. Je lui faisais des gestes et elle tentait, au soleil, de mieux me voir. Je grimaçais, je tentais vainement de la bénir. De la bénir ? Au réveil, je sais bien d’où vient ce rêve en images angoissantes. De deux sources, la toute récente et horrible collision, en plein soleil aveuglant, de mon gendre et aussi, à la télé, il y a quelques jours, ce pape qui remue bien mal à son balcon. Un pape en crise fatale.
Il me restera surtout cela, cette séquence (si vraie, dans le gigantesque, pléthorique album romain de la mort de ce Jean-Paul 2.) Ce Polonais-pape qui tentait une bénédiction « urbi et orbi » et qui, impuissant, souffrant, affolé, essayant de résister, se touchant le front, se cachant dans sa main, la bouche toute tordue. La mort en direct ! L’agonie, montrée, offerte, publique, sur un bacon quoi. La mort à l’ouvrage ! Il me restera donc ces images stupéfiantes : les efforts pénibles une fois que l’on se trouve dans les bras même de l’ultime Faucheuse ! Je sais, je sens que l’on doit parler d’elle mieux, plus souvent, l’accepter cette inévitable fatalité. Abolir ce tabou actuel où l’on nie, dissimule, masque la fin de la vie. Ne plus craindre de dire à l’enfant que c’est la loi même de la vie, qu’au bout du chemin elle sera là et lui aussi. Cette terrible issue, cette fatalité qui, dans un songe, vous prévient : elle vous empêchera —que vous soyez simple loustic ou… pape, de bénir une dernière fois votre enfant !
LA FOLIE
Durant l’agonie du saint voyageur exemplaire, je lisais « Folle » de madame Arcand. Un nom de cachette, un « pseudo » répète-elle dans son bien triste récit. Récit… non-fiction donc ? Certes la jeune auteure a sans doute tricoté des « fions » de son invention. Sinistre description d’un rejet, d’une « déception d’amour », comme on disait jadis. Cette Nelly Arcand a un bon talent pour raconter, son premier bouquin, « Putain », l’affirmait clairement. Avec ce genre de livres, nous sommes éloignés du questionnement spirituel sur la mort. « Folle », de sauce mode- ouellebecquienne, c’est la complaisance dans pipi-cul-caca-merde-sperme-voyeurisme et onanisme. La « folle », ayant cessé de se prostituer, accrochée à la cocaïne, tombe amoureuse hélas d’un beau jeune reporter, un Parisien, exilé au Québec. Un arrogant encore plus égocentrique que la jeune ex-pute qui, célébré par le succès de son « Putain », étudie à l’Uqam le confus psy Lacan !, voyage jusqu’à Prague, eh ! L’auteure parle-t-elle si souvent de névrose par ignorance du terme plus grave : la psychose ? L’héroïne (on espèrerait un roman, pas un récit, tant c’est accablant !) admire son malheureux masturbateur compulsif, tolère son vice au bord de la pédophilie, incessante activité fébrile via son ordinateur à sites pornos.
On a le droit en littérature, de décrire tout, même le plaisir (maladif ?) d’entendre haleter en cadences les laiderons impuissants à séduire et qui se masturbent dans le noir au cinéma L’Amour de la rue Saint-Laurent, c’est deux ou trois impressionnants passages de « Folle ». Aucun sujet n’est mauvais en soi. Tout propos peut former de la littérature solide. Nelly Arcand, douée, rend bien parfois le gouffre de sa dérive à « chair triste ». Ah ! une morale dans cette débauche ?, chez ces dominateurs psychosés, sans cesse à la recherche de proies nouvelles. L’ex-putain, jolie, mignardant à la télé, est donc (récit) une jolie québécoise, ex-putain-escorte, qui n’a aucun instinct. Elle aime ce sire décadent plus jeune qu’elle ! À 30 ans, elle est si vieille (!) pour ces suborneurs virtuels de Lolita. Rejetée donc par ce « pédo » à filles-enfants, Nelly Arcand rôde autour de lui, parc Lafontaine, et elle planifie son… suicide. Une mort niaise qui n’a rien à voir avec le pathétique débat (à son balcon) d’un pape désespéré de mourir, lui.
Fin de « Folle », Seuil éditeur. L’insignifiance ? À la lettre. Je ne verserais rien en librairie pour lire une déchéance de cochonne sotte, ma biblio publique sert à épargner l’obole à la déréliction. Il y a quoi ? La curiosité? Le voyeurisme? Le dicton vrai : « les monstres attirent les foules ». Et ces accidents en voie publique. C’est laid à regarder et c’est infiniment triste. Besoin de reluquer l’horreur chez l’autre. Se rassurer au fond : « Moi au moins je ne suis ni putain d’abord, ni folle ensuite ». Plaignons les parents, proches ou lointains, de cette confessée volontaire, pitoyable. Et enrichie. À quel prix ? Celui d’un effeuillage tragique. Célébrée aussi. À quelle condition ? Putasser encore et toujours, le « vite déshabille-toi et couche-toi là ». Arcand en déboussolée qui se plaint, râleuse, Nelly Arcand récite, n’imagine rien ?, accepte complaisamment d’étaler sa propre et intime déliquescence.
Je crains en effet son suicide.

Une réponse sur “LA MORT ET LA FOLIE”

  1. Peu à dire sur Nelly Arcand que je n’ai pas lue. La mort en direct. Sensationnalisme? Oui un peu, c’est certain. Et pourtant. Je viens de perdre mon vieux père à peine deux semaines avant le départ du Pape. Images difficiles d’un homme aimé (mon père)s’éteignant lentement entouré des membres de sa familles. J’ai vu ses efforts ultimes pour livrer son dernier message, ses râles de douleur, sa bouche tordu entrouverte pour tenter d’arracher encore un souffle additionnel à cette vie qui veut fuir. Oui images difficles que j’ai revues quelques semaines plus tard en voyant ce Pape agonisant et pourtant cherchant encore et encore à dire quelque chose, à laisser une marque additionnelle. On m’aurait prévenu auparavant que je trouverais les images de la mort de mon père difficiles et pénibles que je me serais probablement caché pour ne pas les voir. Et pourtant, aujourd’hui je sais j’aurais regretté. J’aurais regretté de ne pas avoir cueilli cette dernière parole, j’aurais regretté de ne pas avoir été là lorsqu’il a levé sa main pour la dernière fois à la recherche de son fils. J’aurais regretté.
    Curieusement, dans les derniers insants de la vie de ces deux hommes, tous deux se ressemblaient. Physiquement et psychologiquement. Même posture, même douleur, même dos vouté. Incroyable. Nous avons été surpris de cette ressemblance soudaine. Comme si la mort rendait les deux hommes semblables, vénérables chacun dans l’excellence de leur vie.
    Fallait-il exhiber le Pape dans ses derniers instants? Oui, car il y avait beaucoup d’humanité dans ce départ. Nous aurions regretté autrement.
    Fallait-il laisser mourir le Pape en cachette?

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