DU CINÉMA VIVANT : C.R.A.Z.Y

Un cinéaste, Vallée, subventionné par notre argent publique comme tous les autres, écoute son copain, Boulay qui lui raconte sa jeunesse difficile quand, malheur de malheur !, il se découvre homo ! Lire ses aveux dans Voir. Sa famille, de classe modeste, en est fort secouée. Sa maman sans le comprendre vraiment —« Mais qu’est ce que j’ai pu faire de croche ? »— sent que son cher petit, Zacharie, aura des difficultés. À l’école, dans la rue, auprès de ses grands frères aussi. Elle va donc tenter de le protéger sans pouvoir y arriver. Son père, brave gaillard salarié, boite à lunch, gros char américain, va vivre au bord des apoplexies, de la syncope permanente, tant l’inversion sexuelle lui semble une injure. Une tare horrible. Un véritable affront à la « la nature » naturelle.


Ce conflit est presque banal au fond. Et prévisibles sont les réactions des alentours dans ce milieu pas vraiment cultivé. La question est sur-exploitée au cinéma, à la télé (aussi au théâtre). Une mode que ce milieu et l’intolérance aux différences. Eh bien, son talent comme en jachère depuis 10 ans (le noir polar « Pouvoir intime »), Vallée en sort un récit sociologique fort efficace. Moi, j’en suis sorti mélangé. On y trouve des illustrations bien connues, (les festivités de Noël) des faits réels (la mère aux grill-cheese). Vérifiables si on vient de ce milieu comme moi. On y trouve également des saillies bizarres. Déroutantes même. Des inventions surprenantes. Vallée et ses collaborateurs naviguent parfois dans le réalisme bien en aplat mais aussi, hélas, dans une sorte d’imaginaire qui sort d’on ne sait trop où !
Le récit de C.R.A.Z.Y. part au temps de l’Expo, 1967, l’action centrale, elle, se déroule à la fin des années ’80. Pas trop clair cette chronologie ici et là, pas vraiment des anachronismes mais des glissements symboliques disons « louches », des attitudes d’un « arriérisme » qui sonne plutôt faux. Malgré bien des agacements donc, des zones floues, on sort de C.R.A.Z.Y. très satisfait. De quoi ? Du puissant rythme de Vallée, de ses cadrages, toujours efficaces, de son style nerveux sans afféteries, sorte de très vive manière d’entrer et de sortir dans ce bungalow modeste où une famille s’incruste dans sa culture vulgaire et joyeuse à la fois.
Il n’y a, au fond, que deux (jeunes) personnages hélas. Celui que la drogue assassinera. Et ce héros, le cadet, le « fifi » pathétique —au don de stopper les hémorragies (!)— musicien de garage, de sous-sol, à la jeune sexualité indécise. Et qui se révélera, s’avouera sa nature invertie —devinez-où ?— à Jérusalem, lieu mythique, rêvée, de sa chère « moman » pieuse.
Chapeautant ce demi bouillon-de-culture familiale (les autres enfants n’existent pas), l’actrice Danielle Proulx, mère troublée, et Michel Côté, père enragé et débordé par son rejeton efféminé, les deux forment un couple fameux, leur apport extrêmement professionnel nous fait avaler bon nombre de lacunes. J’ai vécu des années (‘60 et ’70) en milieu relativement modeste parmi des familles d’un voisinage de classe populaire, et, surtout, j’ai vu de très près les familles ouvrières de mes cinq beaux-frères, tous des ouvriers, de là tous mes moments de gène face au récit filmique de Vallée.
Mais ne boudons pas notre plaisir, malgré ce scénario disons…troué, le film de Vallée file à vitesse forte. Il n’ennuie absolument jamais, pas une seule minute. Ce talent —« de caméra ?— » est incontestable et les prodigieux talents de Proulx et Côté sont d’une immense incarnation, ô quel fabuleux naturel ! Leur formidable jeu achève de fournir à C.R.A.Z.Y. le tonus fort. Ce dynamisme de Vallée, enlevant, fait d’images vraiment cinétiques, fait un cinéma ultra vivant. Allez-y vérifier ça, vous verrez bien.
Oublions la candeur de ceux qui croient que la pensée (magique !) évolutive fera disparaître les avatars —en famille— de la question homosexuelle. C.R.A.Z.Y se déroule en 1980-1990 mais même en 2050, la venu dans une famille d’un garçon inverti sexuellement fera encore, hélas, de violents remous. On peut gager ce qu’on voudra. La tolérance —ou faire comme si ce n’était rien !— à ce phénomène (éducationnel-à-acquérir non, inné) minoritaire (et c’est exactement pour cela que c’est difficile) est un souhait naïf. Un bon vœu pieux. Un idéal certes, le co-scénariste de Vallée, l’autobiographe Boulay, doit bien le savoir.

Une réponse sur “DU CINÉMA VIVANT : C.R.A.Z.Y”

  1. J’ai adoré crazy pour son sens réaliste et le bon jeu des acteurs. Une réussite totale, puisque ca faisait longtemps qu’un film québécois ne m’avait fait tant d’effet!

    Etienne G.-B.

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