GRANDE FÊTE POUR MON PÈRE MORT

Un dimanche récent, trois pères fêtés : moi, le vieux papa, mon fils, Daniel et mon gendre, Marc. Tours de mini-moto, petits cadeaux, vin rouge sous les épiceas à Val David. Feu sur l’herbe, juteux poulets rôtis et, à la fin, baignade dans le petit lac Doré, pas loin. Ce jour-là, j’ai un peu parlé du mien-de-papa. Un « père absent » ? Oh non ! Ultra-présent dans son sous-sol aménagé en gargote populaire, rue Saint-Denis, proche des cinémas Rivoli et Château. Ce fut sa fête « posthume » la veille de la fête-des-pères car un coup de fil m’annonçait son entrée —triomphale— au prestigieux Musée nationale des beaux-arts dans la Vieille Capitale.

Une céramique d'Édouard Jasmin

Lui ? Papa ? Ce petit restaurateur examiné tous les dimanches de septembre 1974 à juin 1976 à la télé par des millions de Québécois via cet acteur au talent fort, le Jacques Galipeau de « La petite patrie ». Ce MNBAQ ! Sur Grande Allée ma chère ! Fameuse fête pour mon père ! Le Musée de Québec vient donc d’acquérir plus d’une douzaine de ses plats ouvragés en terre cuite. Papa qui est mort en mai 1986 ne verra pas ça mais une partie de lui va donc lui survivre. Voici un conte, son histoire. 1935 : moi, enfant pré-scolaire, grimpé sur ses genoux, je lui commandais sans cesse des dessins et, habile, papa dessinait tous les objets de la maison, rue Saint-Denis. Ce papa-là m’épatait. Aux Fêtes il confectionnait ses cartes de bons vœux, en vendait dans son petit caboulot entre deux hamburgers ou deux grill-cheese. Puis, vieilli, dans la cave derrière ses comptoirs, papa inventa une série de tableaux « au sable », reliefs singuliers avec visions cocasses. Vers 1955, je fis une démarche que le très populaire « Petit Journal » accepta. Un « reportage premier » parla ainsi de mon père : « Cet homme ( voir notre photo) peint, la nuit, des femmes étranges ». Ce titre fit frémir sa Germaine d’épouse, ma mère, on le comprendra !

Retraité, le restau fermé, papa installa dans la chambre des « filles parties » (on a revu un des mariages familiaux à ARTV récemment) son atelier de « céramiste-du-dimanche » avec son four. L’histoire débutait vraiment. Quel récit exemplaire que cet homme âgé qui, débarrassé de ses devoirs de pourvoyeur, car nous étions neuf à table, décide de se faire artiste à 100 % Mon père alla montrer ses céramiques naïves à la Centrale d’artisanat. On lui en prit. Un prof du cégep voisin, l’acadien Léopold Foulem, le découvre et Foulem fonce partout en chantant ses louanges. Ce prof agrandira sa réputation d’artiste dit primitif, tel le barbier Villeneuve, fera connaître papa à Toronto à la réputée « Prime Gallery, et, à la fin, à New York à la prestigieuse Clark Gallery. 57 ième rue dans Manhattan ! Où on lui organisa une expo avec joli carton d’invitation en couleurs ! Papa, hélas, mourut avant le vernissage. J’ai publié un roman de ce père trop pieux et si doué, avec « Pâques à Miami » où je raconte cette mort bête quand New York s’apprête à le faire connaître aux connaisseurs.

Il y a deux ans, grimpant l’escalier du très stimulant Musée d’Art Populaire à Trois-Rivières —que l’on finissait de rénover—, bedang !, en haut d’un escalier, face à face inattendu avec papa qui me souriait dans un poster ! Trois-Rivières montrait trois de ses étonnantes céramiques. Au téléphone, pour cette belle fête-des-pères, le prof Foulem m’a dit : « Ce lot des ouvrages en terre cuite de votre père sera installé dans une cage d’escalier prestigieux au Musée de la Grande Allée à Québec. Ce jour-là, j’ai reposé l’appareil sur son socle, j’ai jonglé avec les images jaunies de l’album ratatiné : ce petit restaurateur de la rue Saint-Denis triomphe donc. J’ai songé longuement à ce papa rêveur, mal installé dans la réalité, composant pas très bien avec la charge d’une trâlée d’enfants, rêvassant si souvent, la pipe au bec, ses vieux Geographic Magazines sur les genoux. Incroyable : lui désormais bien coté, montré, dans un grand musée ? Ce père embarrassé, né sur une ferme à Saint-Laurent (comme tant de Jasmin), a vécu une existence si chétive, si longtemps avant qu’il décide de s’exprimer ouvertement. Quelle belle leçon pour tous les « empêchés de la vie » qui arrivent à l’âge de la retraite, non ? Édouard Jasmin n’a jamais pas pu voyager. Trop pauvre. Il a fait mieux, il a inventé dans la glaise un étonnant voyage : ces centaines de céramiques aux paysages insolites. Ma fête-des-pères fut donc cela : la consécration officielle d’un modeleur imaginatif, fier autodidacte qui débuta sa vie d’adulte au milieu des gâteaux Vachon et de « la crème à glace » JJJoubert. Qui refusa son sort, qui décidait, vieilli mais encore courageux, de laisser sa griffe aux rebords d’images d’argile. Le voilà donc je n’esn reviens pas, installé dans un vrai musée, bien loin de ses saucisses à hot-dog dont il oubliait parfois de retirer l’enveloppe de cellophane, sa clientèle de zazous sacreurs enrageaient du fait.

Et moi, ce dimanche-là, avec la hâte d’aller à Québec cet été, je lui disais tout bas, regardant voleter les flammes du bûcher de Val David : « Bonne fête, papa pas mort ! »

Entrée sur Édouard Jasmin dans le site du Musée d’art virtuel – en anglais-

2 réponses sur “GRANDE FÊTE POUR MON PÈRE MORT”

  1. Merçi de se témoignage, vous ne pourrez jamais deviné comment il me fait chaud au coeur, moi qui arrive bientôt au porte de la retraite et qui cherche encore un sens à la vie.

  2. J’ai toujours admiré votre style d’écriture et surtout votre franc parler. J’ai suivi toutes les émissions de «La petite patrie» où vous étiez personnifié par Vincent Bilodeau.

    Votre site web est un geste de grande générosité de votre part et je vais le référencer sur le site que j’ai créé et que j’entretiens depuis bientôt quatre ans, Le Village virtuel des 50 ans et plus.

    Je vous souhaite longue vie à profiter de votre jeunesse.

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