L’UN MEURT, l’AUTRE TRIOMPHE ?

Jeunes gens soyez prévenus, ça donne un coup. Tu arrives à un certain âge et tu reçois une sorte de sommation de l’État :
« Bravo !, mais votre santé ? Doit-on vous retirer le permis de conduire ? Vite chez le médecin, on veut un rapport. » Ça donne un coup. Une clinique. Saint-Sauveur. Examen par mon « bon » docteur Singer —oui « bon » car il se méfie de la médecine (!), des vaines pilules, de la chimie, etc. Ce qui me plait bien. Ce matin-là, y sont aussi les sœurs Mc Garrigle (orthographe pas sûre), qui chantent si bien « Entre la jeunesse et la vieillesse… » et, justement, l’actualité affiche deux cas : l’un meurt, mon cher Guy Mauffette et un autre, jeune encore, triomphe en France, le cher Yves Jacques.
Oui Aznavour « les moins de vingt ans ne savent pas… » mais l’animateur de radio Guy Mauffette, parti en paradis promis, fut une lumière rare quand le Haut Clergé et leur valet intéressé, Duplessis, « despote éclairé », régnait. Pour les jeunes, ce Maufette nous était un verbe léger, libre, le symbole du bonheur-à-parler, une voix de velours, un ton de gouaille poétique, un timbre alerte, joyeux, des propos aériens, bref, un Arlequin enjoué, si brillant, Mauffette, un « faiseur de mots d’esprit » inouï. Il est mort, merde ! Notre amie (et amie de Mauffette) Françoise Faucher, où bientôt nous irons à son cher Lac Marois fêter encore le 14 juillet, avait songé à m’organiser une rencontre pour me…reprendre. Je lui avais confié ma gêne quand je n’avais osé aborder Mauffette dans la rue Bernard pour le remercier de tant de bonheur. C’était l’hiver, il marchait gaillardement encore encapuchonné dans sa vareuse beige, cheveux blancs, regard perdu « aux horizons rêvés » sans doute. Ma crainte de mal lui dire la joie profonde, adolescent, de découvrir un poète si vivant.
Mauffette, découvreur du fabuleux jeune Félix Leclerc (cet autre magicien exilé de La Tuque) fut d’abord acteur, puis réalisateur et, durant des décennies, un prodigieux animateur de radio (CBF et CKVL). Il a habité longtemps du côté de l’Anse, des Chenaux, de Vaudreuil (lire du Marcel Brouillard là-dessus) parmi toute une colonie d’artistes. Je l’aimais tant. Il vient de partir. À jamais. Trop tard, et comme je le regrette, pour lui dire les émerveillements via ses propos fous et sages devant l’appareil-radio de ma jeunesse. Va-t-on re-montrer à la télé (Canal D, ARTV ?) le bel acteur aux cheveux frisants, ses premiers films dont « Le père Chopin », « Les lumières de ma ville », quand Mauffette faisait l’acteur, bel adonis brun rivalisant avec le séducteur blond, Paul Dupuis ?

 Guy Maufette
Guy Maufette

Au même moment —c’est la vie— la jeunesse talentueuse récolte des éloges unanimes à Paris au théâtre, l’acteur Yves Jacques. Qui joue dans un Lepage de grand cru « La face cachée de la lune. » Fantastiques louanges pour Jacques donc. J’ai connu Yves Jacques à Québec quand feu Louis Bédard (réalisateur de mes sketches autobiographiques pour la série « Boogie Woogie 1947 ») cherchait des jeunes talents dans la Vieille Capitale. Dès que Jacques apparut en audition, ce fut le choc car nous souhaitions dénicher une grand slack bien fendant, mal dans sa peau, à allure dégingandée, à air de veau fainéant malheureux et vaniteux à la fois. Le classique « mal aimé » de notre bande du Pointe-Calumet, fin des années ‘40. Il y fut parfait. Mais, soudain, chanteur aussi, ayant même son « rock band » à Québec, Jacques nous annonce qu’il nous quitte pour aller jouer dans une neuve série à la télé de Québec. Ma peine alors et j’abandonnais à regret « son » personnage. Un jour, courageux, il s’exilait à Paris. Là où la concurrence est féroce. Les talents abondent aux portes des studios. Il obtenait rapidement quelques succès, il est si doué. Cette fois, c’est le triomphe ! Les observateurs parisiens ont la dent très dure, les objets de comparaison sont immensément divers. Il gagne donc cette « grande cagnotte » dans un texte québécois, celui de Lepage, grand génie imagier reconnu dans le monde entier et, désormais, il faut s’attendre à tout, il fera florès et « feu des quatre fers », c’est à n’en pas douter. 2005 est un chiffre à marquer, vous verrez, dans 10 ans, bien avant même ?, Yves Jacques sera une vedette incomparable, je le jurerais. Gardera-t-il cette esquisse que je fis de lui à une table de « La Moulerie » d’Outremont ? Ce petit dessin, nez crochu, long menton, dessin-caricature (sur nappe de papier avec café noir, vin rouge et mine de plomb ! )… alors que je lui reprochais encore en rigolant de nous avoir tous lâché en 1980, l’équipe entière, dont mon jeune « héros », Marc Labrèche en excellent alter ego, son premier rôle de télé. Marc frais sorti d’une école d’art dramatique comme lui, Yves ?
Oui, l’un meurt, adieu donc mon vieux Guy Mauffette, l’autre triomphe : bravo jeune Yves Jacques ! Oui, c’est la vie, sa loi.

3 réponses sur “L’UN MEURT, l’AUTRE TRIOMPHE ?”

  1. Cher M. Jasmin,

    Merci pour ce bel hommage à notre cher « oiseau de nuit » envolé à tout jamais!
    Comme vous, j’avais toujours hésité à lui adresser la parole, que ce soit chez son ami annonceur-libraire François Bertrand ou à la librairie Hermès chez cette merveilleuse dame dont le nom m’échappe actuellement… Toutefois, peu de temps après le décès de Félix, j’avais réussi à surmonter ma réticence, profitant d’une séance de dédicaces qu’il avait accordé à l’occasion de la sortie de son petit recueil « Le soir qui penche », afin de lui exprimer ma reconnaissance de nous avoir éveillé à tant de merveilleux poètes dont il était lui-même un si digne représentant. Ce fut alors un moment magique dont je me souviendrai toute ma vie! A peine lui avais-je adressé la parole, les quelques personnes présentes à ce moment se sont toutes retrouvées autour de lui pour savourer sa verve poétique à jamais inoubliable nous raconter des bribes d’anecdotes durant près d’une heure au sujet de ses « aventures » à partir de Claude-Henri Grignon jusqu’à Félix en passant par ses auteurs favoris dont Léon Bloy!
    J’aimerais vous faire part de la dédicace qu’il m’avait alors rédigée:

    « Comme au temps du Cabaret…
    Comme au temps de la radio…
    Le soir qui penche,
    Merci et… à déjà! »
    (Il avait également ajouté l’esquisse d’un petit oiseau survolant une marguerite.)

    Mes hommages à vous aussi de toujours nous rappeler ces merveilleux personnages qui, comme vous, demeureront inoubliables chez ceux qui refuseront toujours d’oublier d’où l’on vient, car « tant et aussi longtemps que le coeur se souvient, ceux que nous aimons y demeurent » pour paraphraser votre confrère Gilles Archambault.

    Je vous souhaite un bel été!

    Pierre Samuel

  2. Beaucoup aimé votre texte monsieur Jasmin.
    Vous devez être en vacances et c’est tout-à-fait légitime mais mon dieu que j’ai hâte que ça finisse, vos textes nous manque à moi et ma famille.
    Reposez-vous bien et n’arrêtez jamais d’écrire sur le net, c’est juste un p’tit peu de pression je le sais bien mais ça décrit très bien notre appréciation.

    Claude G.

  3. Monsieur Jasmin , bonjour .

    Il est passé 2h00 du matin et je viens tout juste de terminer la lecture du Le Laboureur d’Ondes de Luc Dupont.

    Ça m’a pris quatre ou cinq séances de lecture avant de fermer ce livre unique sur la vie et l’oeuvre radiophonique de l’Oiseau de Nuit Guy Maufette.

    Ce fut tout un périple que d’avoir traversé une vie si exceptionnelle et si riche . Quelle belle lecture !

    À tout près de 78 ans , j’ai revu en simultané mon propre parcours de vie et ce que je me suis souvenu de choses que j’avais oubliées.

    Je m’en vais me coucher heureux de ce que j’ai appris sur Guy Maufette , ce grand poète des ondes que j’avais écouté bien des fois .

    Après avoir fermé le livre , je suis allé sur l’internet et je vous ai retrouvé avec votre commentaire .Je vous avait perdu de vue , façon de parler , et je vais vous lire encore en visitant votre site que j’avais égardans mes signets.

    Bonne santé et merci pour les beaux et bons mots sur le grand rêveur Maufette.

    Paul-André Trépanier .

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