LE BOXEUR DE SAINT-HENRI

C’était la Fête du travail, c’était un cinq septembre, comme aujourd’hui ?, et congé pour beaucoup de monde. Mais pas pour nous, les jeunes étalagistes chez « Savage display ». Le boss m’avait fait confiance pour le « show room » chez « Tooke les chemises » à Saint-Henri. Une grosse manufacture. Je lui avais imaginé une belle vitrine avec comme « motif à chemises » une arène de boxe avec deux boxeurs, deux mannequins portant des chemises Took. Le boss avait dit : « Okay, oui, mais avec un seul boxeur dans l’arène, et triomphant, un « winner », les poings gantés levés et vêtu d’une belle chemise Tooke ».
Bon. On a nos outils, l’arène, les câbles, le beau mannequin de papier-maché, en route ! Un cinq septembre et pas de congé à Saint-Henri; l’usine est remplie de midinettes débordées, courbées. Je fonce au « show rom » avec les importants patrons et, en passant, je la vois dans une allée, courbée. Elle ? Oui, elle, Gisèle de la rue Agnès, cette si jolie brunette penchée sur sa machine à coudre. À coudre des poignets, des collets. Tout un été, nous nous étions tant aimés, tant embrassés et tant collés à Pointe-Calumet. Nous avions tant dansé sur « On the mood », surtout sur « Blue Moon », collés, collés.
Elle ici ! Celle que j’avais quitté assez lâchement; vous savez bien, on ne répond plus à ses téléphones, on joue les disparus. Oh mon Dieu , jeunesse bête quand je m’imaginais, niaiserie à vingt ans, en 1950, futur « grand artiste » qui ne pouvait donc plus fréquenter une simple ouvrière. Ma honte encore aujourd’hui. Je passe près d’elle dans son allée, les bras pleins de mes accessoires, je détourne la tête, je ne la connais plus ! Oui, ma honte encore aujourd’hui de cette « Fête du travail » bafouée. Nous installons vite, vite, l’arène pour rire, les faux câbles, le beau boxeur en belle chemise Tooke sous quatre puissants réflecteurs. Les acheteurs seront ravis. J’ai du génie ! J’irai loin, un jour, je ferai du « window display » jusqu’à New-York. À Paris peut-être ? Un « winner » comme mon beau boxeur de plâtre. Pourquoi non ?
Le boss de la manufacture me félicite de l’idée « boxeur-en-chemise ». Il est content. Mon employeur, M.Savage, est fier de moi. On ouvre une bouteille de mousseux bien pétillant. On trinque, cliquetis de nos verres. Les portes des ateliers s’ouvrent soudain, oh le vacarme des machines !, une contremaîtresse en sarrau bleu s’approche de notre groupe. Silence des fêtards, elle dit : « Euh, patron, je m’excuse de vous demander pardon, mais il y a une ouvrière, là-bas, vous voyez celle en chandail rose devant la troisième colonne, elle dit qu’elle connaît le décorateur, qu’elle aimerait bien le saluer, lui dire deux mots. » Silence plus pesant dans le chic « Show room ». On me regarde, l’air de dire : « Quoi, ce « créatif » doué fréquente donc de simples midinettes ? » Le patron répond : « Non, non, pas question de lui faire perdre du temps, on a assez de commandes en retard comme ça. Allez dire à cette fille que notre décorateur, avant de quitter, ira la saluer ». On m’observe en silence, et, j’en ai honte encore aujourd’hui, j’ai osé dire : « Votre ouvrière doit faire erreur, je ne la connais pas, moi, le chandail rose ». Mon boxeur triomphant sous les réflecteurs semblait me regarder avec curiosité. Ma gêne. J’ai vu la « foreman » en bleu se pencher sur Gisèle en rose, lui parler à l’oreille. Gisèle a levé la tête, m’a jeté un regard. Si triste que je me suis détourné.
Et puis le moment est venu de remballer nos outils. Monsieur Savage m’a dit : « Venez par ici, Claude, il y a un escalier derrière, on sera dehors plus vite ». J’ai hésité un instant. Nous nous étions tant aimé Gisèle de la rue Agnès et moi. Défilaient des images de plages dorées, de chaudes salles de danse, de savoureux embrassements et caresses dans les dunes chez Pommerleau, sous la lune. « Blue moon », tout un été d’amours juvéniles ! La porte des ateliers était restée ouverte, j’entendais les mugissement infernaux des machines à coudre, l’enterrement de la « Fête du travail ». J’étais mal. Le père Savage voyait-il mon malaise ?, il me dit en souriant : « À moins, Claude, que vous vouliez aller dire un mot à la midinette rose »? J’ai été lâche une dernière fois : « Mais non !, je vous le redis, je connais pas cette fille ». Un chien, dehors, éclata en furieux aboiements. Trahison stupide ! Il n’y a pas eu de coq pour chanter trois fois, il y a eu la sirène de l’heure du lunch. Des ouvrières se levaient. J’ai dit : « Boss, vite, faut y aller, on pourra plus grouiller dans minute, regardez-les toutes qui se lèvent, s’en viennent ! » Le chien de la ruelle aboya de nouveau. J’ai regardé mon boxeur de Saint-Henri, moins triomphant on dirait, il me paraissait maintenant un stupide fendant et vaniteux !
Je me sauvais. Je m’imaginais un génie fameux déjà. Mais bientôt, adieu « window display » !, pas de New York, pas de Paris, je ne serais que le modeste décorateur de La Roulotte de Buissonneau pour les enfants de « balconville » dans les parcs de la ville. J’avais renié une fille aimée, Gisèle. J’en fus tourmenté longtemps, mais quoi ?, aucune existence humaine n’est parfaite, me dis-je. N’empêche, à chaque « Fête du travail », à chaque 5 septembre, ce souvenir revenait me hanter. Je disais toit bas : « Pardonne-moi la belle Gisèle de chez Tooke à Saint-Henri, j’étais un grand dadais, un jeune prétentieux ridicule ». Et « Blue mon » jouait dans ma tête. Adieu lune bleu, adieu « Blue moon ».

INCONSCIENCE ?

Le snob répugne à l’admettre : nos journaux quotidiens sont une part de notre patrimoine vivant. Le quotidien lu, à lire, fait partie intégrante de nos existences, vieux ou moins vieux montréalais. Un fait. La presse actuelle change, elle évolue et c’est bien. Rien à dire sur les nouveautés, graphiques et autres, c’est bien. Je m’adresse ici aux dirigeants et aux propriétaires de nos quotidiens. « Ce bon vieux journal » que, enfant, je voyais lire avec tant de plaisir par les « grands », mes parents, mes voisins. Les rédacteurs actuels, responsables, se tirent dans le pied. C’est une sorte d’inconscience ou quoi ? Peu à peu, si ces « chefs de pupitre » ne se réveillent pas, le suicide s’accomplira. On américanise les pages arts et spectacles sans vergogne. Bien sûr je souhaite trouver des lecteurs qui vont appuyer ce que je dis et protester avec moi. De là cette lettre « ouverte » s’adressant aux proprios.
De quoi je parle ?
Combien le remarquent, j’y tiens, les cahiers « arts et spectacles » se consacrent de plus en plus depuis quelque années énormément aux artistes étatsuniens. Le lectorat de nos quotidiens est de langue française pourtant ! C’est d’une bêtise profonde « d’américaniser » de plus en plus les jeunes nouveaux lecteurs, d’encourager cette « américanisation ». Et je n’ai rien de l’anti-empire-USA primaire, ni ne suis adversaire farouche de tout ce qui se fait chez nos riches et puissants voisins. Non, non, une information de base, beaucoup de « brèves », c’est de bon aloi, et utile. Un seul exemple ? Un lundi, le 22 août : toute la « une » (La Presse) des arts est consacrée à un show des Rolling Stones, au verso, un « trio », voué aux vedettes-USA, tournez la page, photo et texte sur l’album « Getting away… » de « Papa Roach », en bas, photo et texte encore sur un « show-bio » consacré aux Beatles… et « très moche », dit l’article. Continuons : à droite des horaires, cinq colonnes « all-USA » avec photo géante encore pour illustrer une vaine tendance-USA, le « girl crush ». N’en jetez plus !
Cette néfaste servitude dessert les quotidiens et les patrons-proprios devraient se réveiller, sonner l’alarme car à cette aliénation inconsciente, le gagnant sera un jeune lectorat tout anglifié par ses inconséquents rédacteurs. Cette jeunesse américanisés ira ensuite aux vrais sources où journaux et magazines ne manquent pas. Toronto sait bien le funeste sort de ce voisinage USA ultra-commenté et admiré complaisamment.. Oui, le jeune américanisé par nos quotidiens « populaires » ( Le Devoir n’en est pas) délaissera ces simples échotiers, ces « courroies de transmission » bien dociles.
L’avenir de notre presse au Québec est en français, non ? Le journal doit avoir le bon sens, « l’instinct de vie ? », assez fort pour l’admettre. Je ne recommande pas l’inflation niaise de certaines publications d’ici, modestes en moyens financiers, qui gonflent ridiculement les moindres potins sur nos artistes. Foin de ces gonflements artificiels ! Cependant si on veut cesser de se suicider, de se tirer dans le pied, on aurait un intérêt vital à envoyer les reporters se rendre en France plus souvent qu’aux STATES. Voyez les « samedis » arts-spectacles de La Presse, c’est, à pleines colonnes, la matière amerloque, à pleines pages, à pleines chroniques. Or ces ultra-riches organisations-USA n’ont absolument pas besoin de notre humiliant aplatventrisme. Leurs hénaurmes investissements sont fort bien amortis chez eux. Nos sommes, frenchies nonos, de l’aimable grenaille, du surplus, cela a un nom : dumping. Les USA doivent se bidonner de cette servilité, à « voyages-payés-par… ».
En 2005, découvrez jeunes chefs avachissement américanisés qu’il y a d’autres cultures vivantes, populaires, que celle des USA, qu’il y a le Mexique aussi, qu’il y a surtout l’Europe et qu’avant tout, l’avenir du quotidien (de lange française) dépend d’un seul fait têtu : le français et, partant, de la culture française.
Méprisée les colonisés de l’auto-racisme. Tous les participants culturels de la francophonie comptent sur nos journaux. L’anglophonie, elle, n’a nul besoin de nos éclairages complaisants, de nos promotions aliénantes, elle a ses armes qui sont, et sans notre participation, ultra puissantes, on le sait trop bien.
À bons entendeurs, mes saluts

Claude Jasmin
(écrivain)

« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Note: La lecture de ce conte sera diffusée plusieurs fois le lundi 15 août, fête des Acadiens, à la station « radio-boomer » de Laval. Il est aussi publié dans le quotidien Le Soleil.
Claude jasmin a quitté, avec l’animateur Nicolas Deslauriers, CJMS-Country pour cette nouvelle radio de Laval. Au 1570 sur la bande AM et sur Internet, tous les mercredis de 8 h à 9 h l’auteur y fait des commentaires.


« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Chaque année, le 15 du mois d’août c’est la fête nationale des « plus anciens descendants » de la Nouvelle France. Une des « filles du pays acadien » était une Robichaud. Baptisée Yvonne, née au bord de l’océan atlantique, dans cette jolie petite ville dont Michel Conte fit une chanson : « Shipagan ». J’aimais entendre se confier ma « belle petite vieille » Yvonne, j’aimais l’écouter jaser, si bien se souvenir chaque fois qu’elle me « contait » son pays acadien.

Enfant, Yvonne fut… donnée ! Cela se faisait souvent jadis. Pour amincir les grosses familles. Mon Acadienne, son papa pauvre mort prématurément, s’en alla vivre chez des parents qui étaient, comme on disait, en « meilleurs moyens » que les autres. Elle se fera instruire et bien, chez « les bonne sœurs » au temps où les « bonnes sœurs » enseignaient si bien. L’adolescence à peine achevée, Yvonne sera déportée encore, loin de son Acadie natale car, brillante jeune fille, elle sera secrétaire (de celles que l’on disait « particulière ») aux Communes, à Ottawa. Bilingue et forte en français —grâce aux religieuses de son pensionnat de Tracadie. Devenue montréalaise par mariage, c’est elle, Yvonne, qui mettra de l’ordre dans mes textes de romans comme de mes séries télévisées. Elle fera du « au propre ». Mes écrits en avaient grand besoin. Yvonne me confia : « Avant de quitter Shipagan j’avais planté un cerisier près de la galerie et, quand j’y retournais, en vacances, je le re-voyais, toujours grandissant, j’étais contente : il restait cela, ce cerisier de mon enfance là-bas ».

Yvonne racontait bien « la mer, l’île de la Mecque, l’île Sainte-Marie, ses voisines dans la houle océane, les plages de sable, celles du Petit et du Grand Goulet, les hommes partis pêcher en mer, les épouses nerveuses, la fois du cheval noyé quand la glace fut trop mince, les cueillettes de coques en abondance par chez nous », me disait-elle, les pique-niques au delà des tourbières, les repas de crabes, de homards. Et cette léproserie voisine de son couvent ! Mais oui. Un bateau venu de la Caraïbe échoué à Tracadie y avait amené ces victimes de la lèpre. « Il y avait un grand mur, me contait Yvonne, écolière, on y perdait parfois notre balle, si les lépreux nous la revoyait on osait plus y toucher ». Elle riait de tant de candeur.

En 1980, j’y suis allé à Shipagan avec Yvonne. Elle semblait si heureuse de retrouver « sa petite patrie ». Je revois ses yeux embués, ses sourires, sa quête de souvenirs partout , ses retrouvailles avec des restes de parenté. Quand je la questionnais : « Yvonne, avez-vous le mal du pays, de votre pays d’enfance ? » Elle détournait la question, me parlait plutôt d’un passé moins lointain, de ses ministres en bons patrons, des députés parfois volages d’Ottawa, de son père adoptif, le Robichaud élu si souvent, de « messieu » Arthur Sauvé de Saint-Eustache des Deux-Montagnes, « un bien bel homme ». Aussi du fils-Sauvé alors dans l’armée, le brillant Paul Sauvé. Aussi de « messieu » Duplessis qui aimait la fleureter et la taquiner en visite au bord de l’Outaouais, lui, le « cheuf » venu « rameuter son butin ».

Yvonne, fière, lumineuse, en ancienne libre jeune fille, me parlait de sa première automobile, de sa marque de cigarettes préféré, du ski « de joring » dont elle raffolait dans les douces collines de la Gatineau. Du lac Meech. Elle allait devenir impétueuse et très indépendante « vieille fille » quand s’amena, important commis de banque, un beau « cavalier » soupirant. Le Raymond de la tribu des Boucher, exilé comme elle venu, lui, de Lotbinière, fils de Calixte Boucher pilote de cabotage. La belle « déportée » acadienne, ma Yvonne, succomba et ce fut la fin de sa vie libre. Mariage. Adieu majestueux édifice gothique, marbres luisants, bureaux des importants, filières à garnir, les rapports, ses notes de sténographie, les mémorandums infinis, les claviers des vieilles Remington. Oui, fin de sa longue belle jeunesse. Ce sera la traversée de la rivière Ottawa pour un logis à Hull, aux odeurs de la compagnie d’allumettes des Eddy pas loin. Début de ses pérégrinations car le Raymond, son beau commis de banque, montait en grade; ce sera encore des dérangements obligées. Quatre enfants. Une fillette hélas morte très tôt, deux garçons. Et une fille, ma fidèle compagne. Ma Raymonde.

Mais j’y revenais, j’y tenais : Yvonne, parlez-moi de 1755, ce premier historique « nettoyage ethnique », ce « dérangement » funeste des Acadiens. Chez vous, on en causait comment ? » Chaque fois Yvonne regardait à l’horizon, se taisait un temps et puis me reparlait de son petit cerisier planté sous la galerie pour qu’il puisse témoigner d’elle partie vers l’ouest à seize ans. Chaque fois que je disais le mot « déportation », elle avait un geste las, celui de quelqu’un qui chasse des mouches collantes. Cette Histoire avec un grand H, c’était quoi pour ma vaillante copiste Yvonne chez elle, enfant ? Un lugubre conte noir raconté à voix basse ? Un goût de vengeance, une peur à jamais, une cicatrice mal fermée ou bien une incroyable fable triste que tous ces colons installés sur des terres fécondes enfin défrichées avec leurs chefs refusant de prêter allégeance à Londres. Tout un peuple que l’on osera disperser aux quatre coins du monde. Ô la perfide Albion ! Et si je lui disais « Chttt, chttt ! Yvonne, écoutez, à la radio, votre chanson ! —on faisait jouer la si belle « toune » —aussi de Michel Conte— récemment reprise par l’acadienne Marie-Josée Thériault : « Évangéline »…Yvonne levait les yeux de ses notes de correction sur mon texte, se taisait. Dans ses yeux, je voyais la nostalgie d’une ancienne fillette, les cheveux blancs devenus, qui songeait seulement à son joli cerisier planté près de la galerie à Shipagan. Si j’insistais, si je disais : « Ce fameux poème de Longfellow, vous l’aimiez ? » Yvonne marmottait :
« C’est le passé tout ça, on n’y peut plus rien, pas vrai ? » Elle fut révoltée plutôt de cette « Sagouine » aliénée, celle d’Antonine Maillet : « C’est faux, c’est des mensonges ! On parle mieux que ça là-bas ! » Je souriais.

Un jour, je m’en souviendrai toujours, il faisait au dessus du lac un soleil éblouissant, je lui avais dit : « Yvonne, je viens de terminer un nouveau roman, pour le « nettoyage » du brouillon, je compte sur vous. » Et elle, mon Dieu que j’en avais eu mal !, elle avait regardé ce ciel aveuglant, m’avait dit les yeux trempés: « Euh…je regrette, non, j’peux plus, depuis un an, j’vois plus très clair. J’ai besoin d’une loupe pour lire, vous m’excuserez, trouvez-vous quelqu’un d’autre ». J’avais lu dans ce regard troublé toute la tristesse du monde. Yvonne, je ne le voyais pas, vieillissait comme tout le monde. Puis, ce sera l’abandon de son appartement « gagné », au Village Olympique. Elle pleurait de cette dernière « déportation », tellement en colère, révolté, l’on fit son entrée dans un centre pour très vieilles personnes. C’était sa mort comme annoncée. Beaucoup plus tard, sur le long balcon de « Marie-Rolet » à Rosemont, une fin d’après-midi, — mon attachement aux racines !— je lui parlai encore de « sa mer qu’on voit danser », des crabes, des filets plein le quai de Shipagan, de la marina remplie de « Doris », ces barques rondes qui se dandinaient, des coques partout, du Petit Goulet, de notre dernière pèlerinage au Nouveau Brunswick… Yvonne resta muette, arrimée à une chaise berçante, dérivant doucement vers la fin de son roman —puisque toute vie est un roman— se pencha vers la rue Saint-Zotique, chercha mon bras de sa main tremblante, pointa un index : « Claude, regardez en bas, là, là, proche du gros sapin du parterre, ce serait pas un cerisier, ça ? » Ému, je lui dis : « Vous y songez encore, hein, à votre cerisier de Shipagan ? » Yvonne sursauta :« Qui donc vous en a parlé de mon cerisier ? J’en ai jamais parlé. À personne ». Je n’ai rien dit. Peu de temps après ce sera les adieux définitifs, Yvonne dans la terre avec son Raymond, fils de pilote de cabotage. L’ Acadienne dans son cercueil sous un tertre de pelouse sur le mont Royal.

Je m’ennuie parfois de mon « acayenne », il m’arrive de songer à une fillette « donnée », à une fillette déportée et à son cerisier devenu tordu, noueux, donnant de jeunes fruits malgré tout. Un cerisier près d’une galerie chez la p’tite Yvonne Robichaud de Shipagan.

GREEN : « THE END OF AN AFFAIR » ?

  • lettre ouverte au Devoir
  • Dans Le Devoir du 11, votre journaliste Alec Castonguay signait un captivant papier en commentant un texte du jeune écrivain René Boulanger dans « Le Québécois ». Ce dernier dénonce la « ruse politicienne » (nomination de Madame Jean, mariée à un vil séparatisse !) de Paul Martin. Action politicienne d’une rectitude politique qui, c’est probable, lui reviendra en vilain boomerang ! Castonguay nous révèle que le parti NPD, via le député M. Crowder, décrète la néo-monarchiste Michaelle Jean innocente. Mais pas Lafond, son « prince consort ». Car le NPD nous fait dire « qu’il ne faut pas juger Mme Jean coupable par association ». Donc M. Lafond est coupable, pas son épouse. C’est bien noté ? Va-t-on, au Canada anglais, exiger la séparation du couple… de force ? Le Globe and Mail a mis « un homme » là-dessus, dit Le Devoir.
    L’époux-néo-royaliste est-il devenu un « secrurity risk » ? Boulanger nous renseigne : aménagement menuisier en 1990 chez le couple pas encore vice-royal. À St-Henri rénové, en Petite-Bourgogne gentrifié) travaux fait par un felquiste ! Par Jacques Rose, accusé de l’assassinat politique de Pierre Laporte. Beau bureau avec bibliothèque à cachette (double-fond) dit Boulanger, un jeune ex-collaborateur du vieux cinéaste. Nous savions « l’art des cachettes menuisées » felquistes quand la police fut tournée en bourrique par un placard à double-fond lors de la Crise d’octobre.
    Castonguay du Devoir, jeudi dernier, ramenait aussi des déclarations du mari de la Vice-Élysabeth. Dans un ancien « Voir » le documentariste (s’appuyait-il sur un Jacques Ferron alors délirant) croyait au meurtre par des sbires d’Ottawa. Eh oui ! Non pas par des Jacques Rose et Simard, rue Armstrong à Saint-Hubert. À ce sujet, j’ai un peu fréquenté Laporte comme président par intérim des « Écrivains Canadiens », Laporte étant aux Affaires culturelles sous Jean Lesage. Je cherchais à éliminer cette SÉC et ça grognait dans « Landerneau féréraliste ». Je tentais de fonder une sorte de syndicat-de-cadres affilié à la CSN, encouragé par M. Pépin. M. Laporte, ex-loueur patroneux de tracteur aux « amis libéraux » et puis ministre et dîneur en steak house ( rue Saint-Laurent) avec des pégrieux notoires, n’avait pas froid aux yeux, n’avait absolument rien d’un peureux, je peux en témoigner. Donc, il prenait bouche avec moi, vilain séparatiste détesté par les Frégault, Klingklang-Casgrain, etc. Chaque fois installé à ses côtés au bar du Club Canadien je sentais le « journaliste-voyou », selon Duplessis, le crâneur, l’ex-ennemi juré du snob et faux populiste, Duplessis. En octobre 1970, ce rude Pierre Laporte, M. Lafond, a voulu à tout prix fuir (deux fois) et il mourut en s’égorgeant avec sa chaîne de cou que devait retenir fermement ses ravisseurs. Les témoins (Rose, Simard) finiront-ils un jour par avouer le fait ?
    Mais revenons à « l’affaire Jean et Lafond » : Mélanie Gruer du bureau de Paul Martin, dit Castonguay, nie la révélation de M. Boulanger et elle affirme qu’il y a eu visionnement des films de M.Lafond, que « rien ne pose problème ». Pas un mot sur l’article du « Québécois ». Bon, maintenant lisons très attentivement les réactions des « Canadians » du ROC à propos du neuf « Couple royaliste » en ce chic palais aux rives de l’Outaouais.
    CLAUDE JASMIN,
    Sainte-Adèle,
    le 11 août 2005.

    CHANTEZ : « TANDIS QUE LE LOUP N’Y EST PAS » ?

    L’expression « pas sorti du bois » à Val David, chez le peintre-graveur René Derouin, a un sens. Beau. Simple. Impressionnant. L’autre après-midi nous nous sommes turlutés l’ancienne chanson de nos enfances : « Promenons-nous dans le bois tandis… » Non, pas de loup à « in situ », montée Gagnon, à 3 petits kilomètres de Val David. Le polyvalent Derouin y a initié un stimulant « chemin de croix ». Tout laïc. Sauvage, où chaque station offre paix de l’âme, calme total, silence, contemplation. Oublions vite, dans le programme, le « jargon de cuistre » de la conservatrice-muséologue engagée, il s’agit d’une modeste expo collective où un lot de créateurs invités (certains d’Amérique latine), sans gros moyens, a pu installer entre les arbres chétifs laurentiens des marques. Des signes visuels. Allez-y voir : une captivante récréation sylvestre étonnante, je vous le garantis.
    Quelle belle promenade en sentiers balisés qui peut durer au moins une couple d’heures où chaque « mini-temple » offre à méditer, à sourire, voire à s’inquiéter un tantinet ( ces têtes coupées répandues ). Ici et là des hauts parleurs camouflés font entendre bruits, cris bizarres, douce musique, interjections à l’occasion surprenantes. Nous sommes sortis de ce petit bois derouinesque, à Val David, enchantés, ma compagne et la superbe actrice, Monique Miler, pas moins envoûtée que moi. Pas d’autre mot.
    Je me suis vu parfois en petite « Alice au pays des merveilles », oui, un enfant, ou en « Petit poucet » (du conte de Charles Perrault), perdu en forêt mais, à Val David, sans vraie anxiété. Plus important, ce labyrinthe, aux tapisseries-lambris 100 % naturalistes, m’a offert de mieux REGARDER. D’aiguiser encore davantage ma vue. Je me surprenais, au milieu de sentiers de gravier ou de planches à mieux VOIR. Tout. Mieux voir soudain ces mélèzes séchés, ces humbles rochers moussus, ces racines ébréchées, nues, saignantes.
    Une école-du-regard chez Derouin ? Oui. S’y promener est une sorte de plongée (en apnée forestière) : ici des mini-miroirs au sol ( avec des mots en braille !), qui changent de couleurs au soleil, là, une tente-théâtrale avec bannières « à l’amour » toute tissée (« un mois et demi de labeur », m’a dit Derouin) de branches coupées, ici, sous des épinettes, un lot de poissons cuits nagent dans l’air, là, des oiseaux d’argile modelée pendent au vent, mobiles enfantins. En ces décors bruts on peut lire sur des lutrins ou sur un banc discret des poèmes ! J’ai mieux vibré à Pierre Morency, à Gaston Miron, aux images toujours étonnantes d’un Claude Beausoleil, cela à cause de l’ambiance du site. C’est vraiment un lieu inédit et on croirait à un projet d’enfant tant l’idée est vieille (cabanes dans les arbres) et simple et candide ! Aucun ouvrage géant, imposant, coûteux, vient nous détourner du décor ambiant en ce boisé valdavidien tout commun au fond. « C’est exactement ce que je souhaitais », me confirma Derouin lui-même à la sortie, « pas de ces grosses sculptures imposantes ».
    Enfin, j’invite les cœurs libres, les esprits libres, les âmes avides de nature à aller marcher ce « chemin de croix païen » à Val David. Faire cela et aussi, en vous en allant, aller jeter cent et cent coups d’œil aux poteries exposées dans des jardins (comme chaque été) au beau milieu du village. La terre cuite y est montrée sous mille et un facettes. C’est souvent un artisanat de « petite industrie » (moulage e coulages) mais, ça et là, on peut faire des découvertes, et s’acheter un coquet vase à fleurs, ou bien un joli gobelet d’agile émaillée, pièce unique, pour une poignée de dollars.