LE BOXEUR DE SAINT-HENRI

C’était la Fête du travail, c’était un cinq septembre, comme aujourd’hui ?, et congé pour beaucoup de monde. Mais pas pour nous, les jeunes étalagistes chez « Savage display ». Le boss m’avait fait confiance pour le « show room » chez « Tooke les chemises » à Saint-Henri. Une grosse manufacture. Je lui avais imaginé une belle vitrine avec comme « motif à chemises » une arène de boxe avec deux boxeurs, deux mannequins portant des chemises Took. Le boss avait dit : « Okay, oui, mais avec un seul boxeur dans l’arène, et triomphant, un « winner », les poings gantés levés et vêtu d’une belle chemise Tooke ».
Bon. On a nos outils, l’arène, les câbles, le beau mannequin de papier-maché, en route ! Un cinq septembre et pas de congé à Saint-Henri; l’usine est remplie de midinettes débordées, courbées. Je fonce au « show rom » avec les importants patrons et, en passant, je la vois dans une allée, courbée. Elle ? Oui, elle, Gisèle de la rue Agnès, cette si jolie brunette penchée sur sa machine à coudre. À coudre des poignets, des collets. Tout un été, nous nous étions tant aimés, tant embrassés et tant collés à Pointe-Calumet. Nous avions tant dansé sur « On the mood », surtout sur « Blue Moon », collés, collés.
Elle ici ! Celle que j’avais quitté assez lâchement; vous savez bien, on ne répond plus à ses téléphones, on joue les disparus. Oh mon Dieu , jeunesse bête quand je m’imaginais, niaiserie à vingt ans, en 1950, futur « grand artiste » qui ne pouvait donc plus fréquenter une simple ouvrière. Ma honte encore aujourd’hui. Je passe près d’elle dans son allée, les bras pleins de mes accessoires, je détourne la tête, je ne la connais plus ! Oui, ma honte encore aujourd’hui de cette « Fête du travail » bafouée. Nous installons vite, vite, l’arène pour rire, les faux câbles, le beau boxeur en belle chemise Tooke sous quatre puissants réflecteurs. Les acheteurs seront ravis. J’ai du génie ! J’irai loin, un jour, je ferai du « window display » jusqu’à New-York. À Paris peut-être ? Un « winner » comme mon beau boxeur de plâtre. Pourquoi non ?
Le boss de la manufacture me félicite de l’idée « boxeur-en-chemise ». Il est content. Mon employeur, M.Savage, est fier de moi. On ouvre une bouteille de mousseux bien pétillant. On trinque, cliquetis de nos verres. Les portes des ateliers s’ouvrent soudain, oh le vacarme des machines !, une contremaîtresse en sarrau bleu s’approche de notre groupe. Silence des fêtards, elle dit : « Euh, patron, je m’excuse de vous demander pardon, mais il y a une ouvrière, là-bas, vous voyez celle en chandail rose devant la troisième colonne, elle dit qu’elle connaît le décorateur, qu’elle aimerait bien le saluer, lui dire deux mots. » Silence plus pesant dans le chic « Show room ». On me regarde, l’air de dire : « Quoi, ce « créatif » doué fréquente donc de simples midinettes ? » Le patron répond : « Non, non, pas question de lui faire perdre du temps, on a assez de commandes en retard comme ça. Allez dire à cette fille que notre décorateur, avant de quitter, ira la saluer ». On m’observe en silence, et, j’en ai honte encore aujourd’hui, j’ai osé dire : « Votre ouvrière doit faire erreur, je ne la connais pas, moi, le chandail rose ». Mon boxeur triomphant sous les réflecteurs semblait me regarder avec curiosité. Ma gêne. J’ai vu la « foreman » en bleu se pencher sur Gisèle en rose, lui parler à l’oreille. Gisèle a levé la tête, m’a jeté un regard. Si triste que je me suis détourné.
Et puis le moment est venu de remballer nos outils. Monsieur Savage m’a dit : « Venez par ici, Claude, il y a un escalier derrière, on sera dehors plus vite ». J’ai hésité un instant. Nous nous étions tant aimé Gisèle de la rue Agnès et moi. Défilaient des images de plages dorées, de chaudes salles de danse, de savoureux embrassements et caresses dans les dunes chez Pommerleau, sous la lune. « Blue moon », tout un été d’amours juvéniles ! La porte des ateliers était restée ouverte, j’entendais les mugissement infernaux des machines à coudre, l’enterrement de la « Fête du travail ». J’étais mal. Le père Savage voyait-il mon malaise ?, il me dit en souriant : « À moins, Claude, que vous vouliez aller dire un mot à la midinette rose »? J’ai été lâche une dernière fois : « Mais non !, je vous le redis, je connais pas cette fille ». Un chien, dehors, éclata en furieux aboiements. Trahison stupide ! Il n’y a pas eu de coq pour chanter trois fois, il y a eu la sirène de l’heure du lunch. Des ouvrières se levaient. J’ai dit : « Boss, vite, faut y aller, on pourra plus grouiller dans minute, regardez-les toutes qui se lèvent, s’en viennent ! » Le chien de la ruelle aboya de nouveau. J’ai regardé mon boxeur de Saint-Henri, moins triomphant on dirait, il me paraissait maintenant un stupide fendant et vaniteux !
Je me sauvais. Je m’imaginais un génie fameux déjà. Mais bientôt, adieu « window display » !, pas de New York, pas de Paris, je ne serais que le modeste décorateur de La Roulotte de Buissonneau pour les enfants de « balconville » dans les parcs de la ville. J’avais renié une fille aimée, Gisèle. J’en fus tourmenté longtemps, mais quoi ?, aucune existence humaine n’est parfaite, me dis-je. N’empêche, à chaque « Fête du travail », à chaque 5 septembre, ce souvenir revenait me hanter. Je disais toit bas : « Pardonne-moi la belle Gisèle de chez Tooke à Saint-Henri, j’étais un grand dadais, un jeune prétentieux ridicule ». Et « Blue mon » jouait dans ma tête. Adieu lune bleu, adieu « Blue moon ».

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