MISÉRABLES FATALES ATTRACTIONS ?

J’ai déjà vu —à l’Usine-C— une comédienne-auteure,de Québec, se déguiser en militaire gradé, trichant sa voix de fille avec une machine au cou, se masturber frénétiquement sur scène et puis cueillir sa semence dans avec la pochette de son veston kaki… Salle muette je vous jure ! Les fantômes de l’usine de « Confiture Raymond » se taisaient au grenier. Eh oui, quoi faire, sur scène ou en images, pour s’attirer du public ? Pour renchérir sur les atroces violences des journaux télévisées ? J’avais publié à l’époque qu’un jour on verra sur une scène une actrice retirer son sanglant tampon hygiénique de sous sa jupe et… l’avaler ! Jusqu’où faudra-t-il aller pour meubler de monde une salle de spectacles ?
L’un écrivait que « les bons sentiments font de la mauvaise littérature »… Et ce sera l’escalade. En riant (le vieux Feydeau) ou en pleurant (comédies dramatiques modernes) des auteurs firent défiler, et sans cesse, le drame de l’adultère. Que de « Ciel mon mari ! ». À toutes les sauces. Jusqu’aux effets répétitifs, un temps, en théâtres d’été. Avec les temps actuels, la femme trompée ou le mari cocu, c’est « de la petite bière »; il faut fouiller plus graves tabous. Évidemment, ce n’est pas d’hier ce besoin de tragédie à partir des tabous. Un certain Grec d’avant le Christ y recourait : il a couché avec sa mère, il avait tué son père et, à la fin, il se crèvera les yeux ! Chœur de pleureuses convoqués.
Œdipe ne le savait pas. Ah bion ! Sygmund Freud en fera ses archétypes.
« Les bons sentiments… », en effet ! Récemment déferlait la vague de l’autofiction en littérature. On lut une Parisienne, directrice de chic revue d’art, déboussolée, d’un exhibitionnisme malsain, qui raconta volontiers ses habitudes pornographiques dans des parkings parisiens. Une Dame Millet ! Ou bien une pathétique psychosée —c’est bien pire que névrosée— détailler ses accidents incestueux de livre en livre, avec une complaisance aussi totale que morbide ! « Iousqu’on s’en va », hein malin Yvon Deschamps ? Réponse : il faut attirer l’monde. Au cinéma, à la télévision, surtout au théâtre si peu fréquenté, surtout, surtout à la littérature si peu lue. Attraction fatale ou crève ! L’inceste devient donc un thème fréquent. À la télé, Beaulieu en fit la trame de « L’héritage » avec un papa rongé de remords —Gilles Pelletier— face à sa Myriam —Gascon-fille— abusée. Voici que l’acteur-écrivain, Robert Lalonde, en jouerait avec pudeur de l’inceste « attractif ». Roman —ou récit— d’adolescent à l’abri d’un pensionnat, avec un papa tordu. Ces jours-ci, l’actrice-auteure, la romancière Marie Laberge, fait appel discrètement au bon vieux tabou incestueux avec son héroïne exilée en Italie, Charlotte, et un papa jadis aimé physiquement. À voir chez Duceppe.
Le « Vous allez venir voir ça ou b’in on va dire pourquoi ! » commande impérativement. Il faut batailler contre le popularisme des romans-savons de la télé, ses confessions, ses toc-shows paresseux, ses L’Écuyer ou Claire Lamarche, ses Janette Bertrand ou Véronique Cloutier. Pas un mince concurrent. Il faut absolument faire sortir des salons ces populations de fainéants. Les amener à lire. Haro !, haro sur les cochonneries tues trop longtemps, y a plus de tabous et vive la liberté ! Dans l’antiquité c’était souvent en mode poétique-allusif, esthétique-symbolique mais désormais, « on veut pas seulement l’apprendre, on veut le voir ». Attendons-nous à des illustrations de plus en plus…disons incarnées tel ce « show » du mouchoir de colonel inverti rempli de sperme à l’Usine-C ! La pornographie —esthétisée pour déjouer les censeurs à « cotations nuisibles pour le box office— meuble de cave en comble les « arts de divertissement ». Cela depuis un sacré bon bout de temps. Ciné, télé, etc. redondent en exhibition d’organes génitaux pour accouplements expéditifs. L’amour ? Pas le temps et je ne dis rien d’Internet infesté d’une érotomanie relevant d’obsession compulsive. On est donc en droit de nous questionner : quoi viendra bientôt pour scandaliser ? Faire que « tout le monde en parle » ? Vraiment étonner ? Il reste quoi désormais à montrer au domaine des tabous humains ? Mais oui !, il y a la bestialité ! Adieu bon saint François, le choix des bêtes est vaste, non ? Parions que ce sera le prochain thème à fatale attraction.
Au Québec, il y a 7 millions d’humains. Imaginons un pour cent de cas d’inceste. Cela fait quoi ?, un sur 10, 000 ? Donc environ 70, 000 victimes d’inceste. C’est 6 millions, 900 mille de non-incesteux. Gros chiffre. Pas un mot sur ces…épargnés du méchant sort ? Non. Silence. « Les bons sentiments… »,savez bien, c’est de la merde ! Alors, illustrons les marginaux. C’est pas rien après tout, voyez-vous la longueur du défilé ? 70, 000 abusés par inceste ! Du monde-à-messe… des écrans, des rideaux de scènes, aux couvertures des livres-chocs. Voilà bien le hic :depuis toujours, l’on projette de la lumière sur les exceptions. Ça vous apprendra gens ordinaires, les non « a-normes », d’avoir eu une enfance tranquille, ça vous apprendra masses insignifiantes ! Le malheur de tout cela ? À force de ne voir que « des cas », plein de braves gens en viennent à s’écrier : » Le monde va donc bien mal ! » « La terre est donc peuplé de monstres horribles » ! De candides citoyens en viennent à se barricader at home, ne vont plus au théâtre, ni chez les libraires, fuient le cinéma, restent assis béats, assommés, face aux abatteurs de tabous. On en voit fermer les yeux, ou aller se tartiner un sandwich, quand la télé jase du réel, de merde tyrannique. Au Pakistan ou à Kaboul. En Irak ou en Iran. Bonne nuit, messieurs dames, refermez bien la porte du frigo avant de grimper au lit ! Les chasseurs de tabous amènent cela. Car la licence tue la liberté !

« L’HALLOW’EEN D’ARMAND CHAPDELAINE »

On sortait dès après-souper, une fois costumés et masqués, fous comme des balais à chaque fête de l’Hallow’een. C’était un soir de bonheur que cette veille de la Toussaint, dernier jour d’octobre béni. Parade de mystère, de surprises. Un jeu pas ordinaire. Notre routine leçons-devoirs enfin cassée. Être autre chose, devenir un être imaginaire, sorti de notre pure invention, confection ardue parfois. Ah, frisson : ne pas être reconnu ! Oh le grand plaisir des enfants. Tromper, leurrer nos voisins, nos proches même souvent, un tout petit pouvoir devenant immense à nos yeux de candides fantômes, de burlesques vagabonds.

Il n’y avait ni JEAN COUTU, ni « Zeller », ni rien, avec leurs jolis costume tout faits. Pas d’argent dans ce temps-là. « Pas pour ces follleries », dit maman. Alors, nous faisions un tri dans les guenilles du hangar, dans les friperies remisées « au cas où » , de plus pauvres que nous. Vieux manteaux de drap usés, trop longs pour nos courtes jambes, chapeaux démodés, avec touffes archi-fleuries ou avec oiseaux-coucou très datés… On se découpait un loup pour masquer nos visages ou on se barbouillait de maquillage dérobé des sacoches maternelle, ou encore, avec du brun, du noir à chaussure, un bouchon de liège brûlé… et hop !, dans la rue marmailles remuantes ! Fallait voir ça : plein la paroisse, des deux côtés de nos rues, cortèges de jeunes silhouettes enfantines devenues faux vieillards en loques, nègres de music-hall, guidounes archi fardées, clowns grotesques, ou, avec un drap troué aux yeux, inquiétants fantômes tout pâles…tous tenant ferme un panier, un grand sac brun, une boîte improvisée…
Le bonheur !

Cette année-là, temps doux et donc multiplication des hordes de petits quêteurs. Avec mes amis Malbeuf et Deveau, nous formons un trio très décidé ce soir-là de remplir nos sacs de bonbons variés, de fruits et de sous noirs et blancs. Malbeuf me dit : « On va mettre notre argent en commun les gars et on l’achètera ce maudit hockey de « goaleur » qui nous manque »! Deveau a un rhume de cerveau coulant et ne cesse de soulever son masque de gorille King-Kong pour s’éponger le nez de sa manche de capot de chat sauvage mité. Malbeuf nous abandonne pour foncer vers la file de badauds qu’attendent pour assister à un « EN CHANTANT DANS LE VIVOIR » de la LIVING ROOM FURNITURE, diffusée à la radio à partir du cinéma du coin, le Château. On l’a perdu.

Deveau, lui, vire de bord file vers la rue Jean-Talon là où les tramways virevoltent aux les quatre horizons. Je reste seul dans mon long manteau rapiécé avec mon faciès grimé à la Al Jonhson du « Mamy…Mamy… » Je traverse du côté « est », où il y a plein de logements de notaires, de médecins, d’avocat…même d’un juge, le père d’un bel acteur parti comme marin : Paul Dupuis. Du onde « blode ». Je monte quatre marches de pierre taillée. Mon premier lamento, le « La charité si-ou-pla » ! La porte s’ouvre. La femme du docteur McLaren, maigre clou frisé d’argent, fait l’étonnée totale : « Gee wiss ! My friends ! Look who is there ? » Moi : « Please, the t’chariy, my lady »… dans mon anglais de quatrième année de l’école Philippe Aubert de Gaspé. Madame-la-docteur fait : « Wait t’a minute young man ». Elle appelle les siens, mosusse, j’ai pas de temps à perde moi. Maudit, voilà son mari le docteur McLaren, le journal à la main, le cigare au bec, voici, avec la servante, ses deux petites jumelles dans le couloir, en tabliers brodés, voici son fils adoptif, Jimmy dit « cheveux carottes », la bavette encore au cou…Le portique est une prison. « Please, the t’charity…please ! » Je m’impatiente. Elle claironne, trompette même : « You will have to sing, if you want candies, my dear boy ! » Oh non ? Nos détestions, ces exigences. « No time madame, no time… » , je fais. Elle rit. « Come on, just à little song, come on ». Je dépose mon grand sac, je prends la pose, j’entonne à pleine gorge : « Mamy ! Here I come ! How I love you, how I love you, mam…mmmy » !

Applaudissements. Petite pluie de jelly-beens, de gommes Chikletts en couleur et, oh !, « thank you », des cennes noires, quelques cinq et dix sous… blancs ! Je me jette dehors. Bon début ! Je monte l’escalier vers les étages. Je sonne vite, oh !, j’aurais pas dû, me souvenir…c’est la maison de la pleureuse, de madame Chapdelaine, la veuve, celle qui garde son enfant malade, son grand garçon qui a une énorme tête, on disait une tête d’eau. On sonnait jamais là, par pudeur, par pitié, par une crainte irraisonnée. Je veux fuir. Trop tard. Madame Chapdelaine m’ouvre. Son mince sourire si triste, celui qu’elle affiche partout quand on la croise aux magasins des alentours. Elle se penche, me touche… la tête… sous mon vieux chapeau-feutre tout ramolli chipé à mon père. « Merci mon petit bonhomme. On voit bien que les autres enfants déguisés osent jamais venir quêter ici, toi tu es courageux. C’est bien. Entre.» Pas envie d’entrer dans cette maison et je marmonne : « La charité si-ou-pla madame ». Elle : « Attend, je vais chercher mon grand garçon malade, il a peur de tout, il est si sauvage, pourtant il doit s’habituer à voir du monde. Attend une petite minute.» Elle part. Je pers du temps précieux, je grogne par en dedans.

J’entends des bruits sans une chambre du couloir, j’entends que la mère monte la voix : « Armand, non ! sors de là, Armand, c’est un gentil clown. Il te mangera pas, viens avec moi, on va lui donner des bonbons, tu vas voir ça, il est très gentil. Armand !, sors du garde-robe là… » Je suis mal. Je ne veux le voir de proche; nous marchons plus vite quand on voit l’infirme sur son balcon, se balançant comme un robot, penché sur la rue Sant-Denis, sa grosse tête colée sur la balustrade, sa bouche ouverte qui bave sans cesse… » J’ai peur. Voilà qu’il s’amène, avec son énorme tête, dodelinant; j’en ai peur et je m’en veux, il a un pas réticent, s’accroche aux murs du corridor sombre, il résiste dans de trop grandes pantoufles bleues, tiré à bout de bras par madame Chapdelaine : on dirait un énorme ourson tout mou en pyjama orangé, la bouche ouverte, ses petits yeux fermés de Chinois, son teint rougi, son gros nez aplati, pas de cheveux pas de cils ni sourcils. J’ai peur, oui. C’est bête. Je me juge fifi. « Dis « bonsoir » à note voisin d’en face, Armand, dis « bonsoir ». Il m’examine brièvement, visage de frayeur, son regard hébété. Une grimace puis un grognement et il court se cacher derrière sa mère. « Mon Dieu ! Si vous pouviez l’amadouer un peu, si vous l’ameniez une bonne fois avec vous, j’sais pas, prendre l’air au Parc Jarry, ou visiter votre Bain St-Denis, —elle a pris soudain un regard de désespérance— si il y avait un petit moyen qu’il quitte son balcon, qu’il puisse sortir un petit brin. Vingt minutes seulement, sans moi sa mère, qu’il puisse voir du monde, non ? » Je bafouille :
« Oui, madame, une bonne fois, là, oui, une bonne fois, on l’amènera. Au marché Jean-Talon, tenez, cet hiver qui s’en vient, à la patinoire du Shamrock, hen ? » Elle fronce les sourcils, ouvre la bouche, reste muette. Je suis idiot. Armand-tête-d’eau ne patine pas c’est sûr, il ne souhaite pas un hockey de gardien, rien, il ne souhaite rien….

« C’est quoi donc ton personnage d’Halloww’een ? , pourquoi un nègre ? » Je tente : « Euh, il y avait rien d’autre cette année dans l’armoire de la shed, juste ça, le chapeau mou, le vieux manteau décousu de mon père pis une paire de gant… blancs; ça fait que…bin, c’est ça qui est ça !» Je lui souris. Armand me sourit, trépigne, vient me prendre la main. Madame Chapdelaine a un vrai sourire, du jamais vu ! « Tu vois ?, tu as réussi à l’apprivoiser, c’est un vrai miracle mon garçon. Si tu l’amenais quêter avec toi un peu, oui ? » Armand trépigne de plus belle et dans sa triste bave je devine un peu de joie, une sorte de sourire, il me borborygme : . « Moé, oui, moé, promenade avec le monsieur noir dans le vrai trottoir, moé, oui ». Sa mère a couru vers sa chambre, est revenue avec un « makina » d’un jaune criard , fourré de mouton, des bottillons, un foulard, une tuque, il en parait encore plus rond, puis elle me met la « grosse petite » main de son fils dans la mienne : « Juste trois ou quatre maisons hen ?, vous allez vous mériter le ciel jusqu’à la fin de vos jours pour ça et demain matin j’irai dire à votre papa le restaurateur comment vous avez un grand cœur. »

Al Johnson a descendu très, très prudemment l’escaler avec l’ourson jaune à grosse tête. Arrivé sur le trottoir, j’entendis le gros citron entonner comme une chanson, inconnue de moi, il dansait sur place, m’a secoué la main, tenait ferme son petit panier vide, il ouvert davantage ses petits yeux; il y avait plein de marmailles déguisées partout…C’était si joyeux, si excitant à voir qu’ Armand en bava davantage. Ça mouillait son jaune serin. Les enfants, ça montait et descendait les escaliers avec des cris de bonheur filant des deux cotés de la rue Saint-Denis. Armand branlait sa grosse tête, semblait vraiment s’en émerveiller. Soudain mon Malbeuf, sortant de chez le docteur Saine, le sac bien bourré de friandises, les yeux agrandis de m’aperçevoir : « Eille Tit-Claude ? Qu’osse tu fa là, Batèche ? Avec qui que t’es, là ? J’rêve-t-y ? J’rêve pas simonac ! Pas lui ? » Je me suis senti un héros. J’ai crié : « Pourquoi pas, hen ?, pourquoi pas ? » Juste ça. Puis c’est mon Deveau qui traverse la rue sortant de chez le notaire Corbo, les bras en l’air : « Non mais, non mais ! C’est pas vrai, pincez moé quelqu’un ! » J’ai dit calmement : « C’te petit gars-là infirme est jamais sorti de son balcon, les gars, ça fait que vous allez y donnez de votre part, pour son panier, pour saluer son courage d’être dans l’Hallow’een, avec tout le monde ». Deveau et Malbeuf lui remplirent son panier en riant. Armand, lui aussi, riait maintenant, il leur donnait des coups de pied mais ne lâchait pas ma main, c’est dans Al Johnson qu’il avait confiance, c’était curieux non ? Un nègre ! Il riait tellement que c’était comme s’il s’étouffait ça a fait que je suis dépêché de lui faire traverser la rue et de l’amener au restaurant de mon père. Il me semblait qu’un bon verre d’orange Crush, ou de Crime soda, ça lui ferait du bien. Deveau et Morneau ne nous lâchait plus : la vraie Hallow’een b’en… c’était Armand; il était le vrai trophée, le bon cadeau des quêteux! Papa, surpris, en nous voyant recula de quelques pas. J’ai dit : « Quoi ? Je le sors pour une fois… » Gêné, papa finit par dire : « ‘Coute donc là, mon chapeau que je vois là, , il est encore bon, fais-y attention hen ! » Je souriais et faisais boire Armand, tête d’eau si heureuse !

«Loft story», mode passagère?

Nous assistons à l’assassinat des élites, au meurtre des vrais talents. Attention : ne pas confondre aristocratie et élite. Les aristocrates, ces privilégiés maudits, furent pendus et c’est parfait. L’élite dans une nation, elle, se constitue —très souvent— de personnes sorties de modestes milieux et qui —le travail s’alliant au talent— se sont signalés dans tous les domaines. Ces enfants —sortis maintes fois d’humbles demeures— méritent de triompher. Nous assistons à la fin de cette justice immanente. Nous assistons au nivelage par le bas, à « l’équarissage pour tous » (un titre de Félicien Marceau).

La sordide mode actuelle, qui ne durera pas bien longtemps, vous verrez, dresse de subites et farfelues promotions partout.

Une personne, à force de labeur, finit par se construire une réputation publique, une « notoriété » comme on dit. Oui, avec le temps, des preuves valables et l’acceptation tacite du public, des créateurs sont reconnus, deviennent, à juste titre, des vedettes. Désormais, ils sont dévalués. Place aux loustics promus experts, place aux quidams promus spécialistes. Un jour on a pu entendre une criarde commère s’exclamer : « Mon opinion est faite là, c’est quoi votre sujet du jour ? » À feu-CKVL.

Feu Robert Gravel, que j’estimais comme auteur et acteur, initia le spectacle-des-improvisateurs, sa chère « LNI ». Une fausse patinoire et on y va ! À bas les dramaturges, consacrés ou « en herbe ». Cinq mots (insignifiants bien souvent), quatre personnages; durée, trois minutes ». À bas aussi les artisans, scénographes, costumiers, maquilleurs, éclairagistes, etc. « C’est l’heure où les épiciers se prennent pour Garcia Lorca », chantait Brel. Des jeunes saltimbanques se prenant pour Albert Camus, Berthold Brecht et Luidgi Pirandello, pour Gélinas, Dubé, Temblay.

Voyez une vogue actuelle, on ouvre des colonnes éditorialisantes : « Pour ou Contre », battez-vous vain peuple ! À la télé, même nocive mode. Si vous correspondez —un psy patenté signe le permis-de-se-faire-voir— à un certain code, entrez vite sous notre coupole-à- voyeurs. Pourquoi alors cacher à ces acteurs immatures et improvisés les micros et les caméras puisque « Jos Bleau » —jeune, musclé et blond— sait d’avance, et accepte volontiers, consent… à se faire espionner ? Mystère !

Il y a que ces « adulescents » se font filmer depuis le caméscope familial si répandu :souvenir de « bébé à sa première crotte dans le petit pot ». Ça continue pour encore une peu de temps et chantons : « Mé cé pas fini ». Les foules sont titillées par la nouveauté : de parfaits inconnus sous kodaks permanents ! « Yabl’ !, ça pourrait être moé, non ? ». La lassitude est prévue à court terme, lire l’étonnant aveu du producteur Cloutier dans L’actualité.

À L’ADISC, les serviles jurés offraient un « Félix » aux « amateurs », chéris du populo. Le bûcheur Noir, Corneille ? Aux orties. Un scandale ? Oui. Mais ne vous découragez pas ceux qui étudient, qui travaillent avec ferveur, qui, en ce moment, s’acharnent à parfaire leurs talents (en chant, danse, théâtre, etc.), qui suent généreusement, ceux qui se préparent depuis des années en espérant normalement une juste reconnaissance de leurs efforts car l’actuelle crasse complaisance via radio, télé, magazines, journaux, s’achèvera. La bêtise n’aura qu’un bref temps (d’exploitation) c’est tout entendu. Ce règne de l’individualisme « inflationniste » et narcissique va s’abrutir de lui-même. C’est fatal et l’on re-découvrira avec joie les mérites des talents exceptionnels, l’élite des jeunes doués (élite, je le répète, sortie souvent de la pauvreté) s’illustrera de nouveau, comme c’est normal. C’est dans la nature des choses depuis le théâtre antique des Grecs.

Claude Jasmin, écrivain

Sante-Adèle.

NOS JEUNES FELQUISTES : DES REBELLES IGNORÉS ? C’EST ASSEZ, ÇA SUFFIT !

Page d’histoire à rétablir

NOS JEUNES FELQUISTES : DES REBELLES IGNORÉS ? C’EST ASSEZ, ÇA SUFFIT !
CLAUDE JASMIN
Le Québécois, octobre 2005

Après presque un demi-siècle, persiste encore une sorte de honte niaise. On continue, hélas, hélas, hélas, le silence total sur des garçons qui hypothéquaient courageusement leur avenir, qui agirent absolument librement et sans aucun profit appréhendé. Qui résistèrent quoi, armés de manière artisanale tout à fait comme ceux de Saint-Denis ou de Saint-Eustache au temps de la guerre anticoloniale des débuts du XIX siècle.

Ces « jeunes gens en colère », qui entrèrent dans la clandestinité, ceux des débuts de 1960 comme ceux de 1970, sont des inconnus pour les jeunes générations. Ils méritent de la lumière, non ? Ils montraient du courage, une audace terrible tant somnolaient la majorité des nôtres, sauf au RIN de Pierre Bourgault. Ils prenaient, oh oui, des risques énormes. Ils allèrent, la plupart en prison, quelques-uns pour longtemps, et en exil, tel Richard Bizier. Ils furent vendus.pour de vrais « 30 deniers », bien sonnants et bien trébuchants, furent trahis par des Judas-Jacques-Lanciault ou bien capturés par une puissante machine de répression militaro-policière avec immense filet mis en action par les agents zélés du fédéralisme canadian et par leurs inféodés au Québec même.

Les rebelles de 1837-1838, ces magnifiques « Patriotes » sont au calendrier et fêtés chaque novembre. Conspués par le haut-clergé froussard face aux « bons maîtres », interdits de sépulture chrétienne, ils sont devenus, le temps passant, des héros incontestables. Plus d’un siècle a passé, c’est bien ça ? On grave leurs noms sur des socles, on rend de justes hommages à ces héros antimonarchistes armés. Qui tuèrent parfois. Pour la cause sacrée. Pour les jeunes membres du FLQ rien, c’est un silence qui a assez duré. De jeunes historiens québécois devraient désormais enquêter et publier sur eux. On découvrira, me dit-on, des « qui-ont-mal-tourné », et après ? Dans n’importe quel groupe de libération, toujours, il y a eu des héros qui ont mal vieilli. Durant la Résistance en France comme parmi les batailleurs de l’Irlande-nord. Pas vrai ? Nul patriote n’est tenu de mener une vie exemplaire après le temps des combats. Et vive la liberté! C’est banal, normal, prévisible que certains comportements héroïques ne s’accomplissent que dans l’urgence d’un moment d’histoire, non ? Il s’agit de faire cesser un mutisme louche. De cesser d’intérioriser de façon fort malsaine la vision haineuse de nos desperados selon les vues forcément rapetissantes des ennemis de notre patrie. Je souhaite – et j’ose croire n’être pas le seul – mieux savoir qui étaient ces jeunes gens qui firent trembler pendant des mois, certaines années, les puissants et les assistants passifs de notre DILUTION ORGANISÉE. Tenez ces deux mots. Ils résument clairement ce qu’est l’Histoire du Canada. Cela depuis le goddam Durham jusqu’à la maudite tromperie faussement nommée : confédération.

Au temps des premiers bombardements felquistes, travaillant comme scénographe au « réseau français » (réseau tant craint par PET) de la CBC, je me souviens fort bien des mines d’enterrement de la riche English section de la dite Boadcasting Corporation, boulevard Dorchester à Montréal. Crispations partout. Énervements subits. Suspicions virant à la plus folle des paranos dans les couloirs, les bureaux et les salles de réunion. On peut imaginer les semblables désarrois ailleurs, à Ottawa comme à Toronto. Noyautage du personnel par des agents de la Police Montée déguisés en cadres. « Le cadre », petit, moyen, supérieur, c’est si pratique comme camouflage policier.

Ce fut un temps de panique, d’agitation bureaucratique allumée par ces quelques jeunes résistants impatients. Bombes donc ici et là ! Posées par qui ne croyaient plus aux faveurs d’une bien lente démocratisation entre les « deux solitudes ». Ainsi le Big Brother (et Big Boss) ce sinistre bloke, Gordon, proclamait scandaleusement que les Québécois, tous, n’étaient pas assez compétents pour obtenir la moindre promotion dans les grandes compagnies, publiques ou semi-publiques. Ainsi, soudainement, voici que des bombes éclataient, sans cesse, et voilà que nous pouvions lire (dans La Presse comme dans Le Devoir) des « avis de promotion » inouïs. Tiens, tiens ! Subitement les Québécois avaient des talents ! Brave et bonne conseillère, la violence ?

Quand les felquistes furent mis en cellules pas un seul de tous ces « frais promus » eut l’idée normale d’envoyer au moins des oranges ou des chocolats à ces très jeunes hommes enfermés en pénitenciers ! Oh, les ingrats. C’était de leurs actions intrépides, de la peur, que survenaient leurs neuves fonctions importantes, leurs nouvelles grosses gages. Ces jeunes garçons du FLQ avaient réveillé ces racistes francophobes, bonzes à clubs privés interdits aux nôtres, bonzes du Golden Mile, mandarins racistes des establishements. C’était donc la frousse-au-cul de ces damm blokes qui venait de permettre – à nos compatriotes doués – la fin du mépris raciste anglo et d’avoir droit à des postes de directeurs, de gérants, de surintendants, de directeurs, de vice-présidents. Ah oui, une belle bande d’ingrats ! Ou bien ils étaient tous des innocents, des mal-politisés, des aliénés à plaindre, des désinformés, des polis esclaves habitués aux reconnaisances très tardives. Eh oui, pas une seule orange donc dans ce temps-là. et, en 2005, pas encore un seul nom de ces résistants armés, nulle part, dans aucun manuel scolaire d’histoire, pas une seule mention à aucun anniversaire . anniversaire qui pourrait souligner « un tout-petit-peu-au-moins » les bénéfices cueillis à cette époque par les nôtres.

« Oui mais il y a eu des victimes innocentes », me dit-on aussi. Inévitablement. On n’a qu’à lire un peu à propos de tout mouvement d’émancipation, de révolte. Au Mexique des Zapata, des Bolivar comme aux jeunes Etats-Unis de 1776, il y eut des victimes, on peut citer mille villes et/ou pays, n’est-ce pas ? Il faut être d’une candeur rare pour imaginer une lutte, un combat armé et souhaiter qu’on n’y trouve aucun sang versé. Oui, il y a eu, hélas, cette dévouée simple secrétaire chez La Grenade Shoes, cet étudiant, kamikaze sans le vouloir, jeune et maladroit porteur de bombes sous Vallières et Gagnon, l’étudiant Corbo, 18 ans. Et cet agent de police devenu hélas handicapé, hélas aussi ce malheureux concierge, M.O’Neil, gardien d’une caserne militaire une certaine nuit de bombe. Et puis, il y a 25 ans maintenant, événement traumatisant, un député-ministre libéral, Pierre Laporte.

J’en oublie ? C’est possible. Encore une fois, cette partie de NOTRE histoire, gênante pour les timorés, qui est tue, cachée, doit désormais trouver de l’éclairage. Ces batailles, rarement meurtrières, devraient faire partie des manuels scolaires, sans aucune espèce de honte, avec vérité. En montrer avantages et désavantages, oui, ces graves inconvénients via la répression. Blocages de promotions pourtant méritée, mon cas à trois reprises à la SRC quand j’étais security risk n’est-ce pas, comme Gérald Godin, ou un Norman Lester, il y a pas longtemps. N’oublions jamais les ordres « implicites » de PET à la RCMP d’où vols des listes du PQ, (vraies) bombes, (faux) communiqués felquistes, incendiât de grange.

Oui, il est urgent maintenant qu’un chercheur sorte de l’ombre ces vaillants jeunes défenseurs des nôtres injustement enterrés vifs. Nous souhaitons ce (ou cette) amant de lucidité, de franchise. Que ce sain travail d’histoire normale se fasse dès à présent, presque 50 ans après les premiers gestes du FLQ. Ils sont des faits notoires. Facile à dénicher cette part d’histoire dans les archives des journaux. Maintenant pour rendre justice mais aussi pour faire enrager et nos adversaires néo-rodhésiens (1) et néo-chiens-couchant. Qu’ils en bavent ceux qui, salauds finis, inventent la nocivité et l’inutilité des actes terroristes en vue de notre liberté totale. Personne n’insulte la mémoire de M. Begin qui fut, lui aussi jeune, un fort actif terroriste aux aurores de l’installation de la patrie juive.

L’autre qui me dit aussi : « Oui mais le raciste Speak white montréalais des Square Heads, si insultant, on ne l’entend plus. Tout a changé maintenant, non ? » Je répond : raison de plus de revaloriser les premiers jeunes combattants de notre lutte d’émancipation. Ils furent héroïques, il ne faut plus craindre de le dire, de vanter ces gars-là, de narrer leurs actions illégales mais non « illégitimes », dans nos livres d’histoire. Seul le regard méprisant de nos vieux agents d’assimilation, celui des foremen de nos pères soumis, nous empêchant de crier : « Honneur à vous premiers combattants du milieu du 20ième siècle ! ». Et l’autre mal-décolonisé, aliéné qui me dit encore : « En 2005, pourquoi reparler de ces années noires ? » Parce que « je me souviens », parce que relater ce passé récent, c’est exactement le rôle de l’historien. Justement, en 2005, il faut en parler, il faut inscrire les faits, la courageuse action entreprise quand il y avait encore, malgré les promesses des quatre « L » (Lesage, Lévesque, Lajoie, Laporte) trop peu de progrès, et, partant, trop peu d’espoir. Les âmes délicates, les bons-ententistes à tout prix, les effaceurs des faits gênants, les révisionnistes patentés, tous ces cornichons frileux et hypocrites, ces carpettes de l’axe anglo-américain, ces lamentables cocus-contents, vous verrez, vont se pincer le nez, l’auriculaire en l’air, « Quelle horreur ! Ces bombes, pouah ! » Ce qui va ravir les anciens patrons blokes et leurs courroies dociles en fédérastie.

Au moment où le vaiseau coule, au moment où les rongeurs fédérats (afflublés du beau mot de créatifs publicitaires) se sauvent, se cachent.c’est bien, non ?, le bon moment de louanger des jeunes gens impétueux, d’un courage édifiant, et, je le répète, qui hypothéquaient leur avenir complètement. Agissant pas pour gagner des sous ô Juges Gomery de la terre, mais pour effrayer des racistes sourds à 85 % de la population les environnant; ce qui était un racisme québécois à la sauce « Afrique du sud » !

À partir de maintenant, de cet appel, j’ose espérer la rédaction généreuse d’une personne du monde des historiens. Justice sera enfin rendue. Un malodorant silence enfin brisé. Un tabou bien con enfin démoli. Tout un pan de notre histoire, celle de nos jeunes felquistes, n’a absolument rien de honteux.

Cette honte que la gent bien-pensante, languedebois-parlante, nous ordonne de nous taire sans le dire, elle fait exactement le jeu de nos dominateurs. Y compris le jeu de la horde des méprisables libéraux à commanditaires stupides, à vagues de pavillons unifoliés. Et le jeu des valets ottawaïens, des rois-nègres serviles, à la Georges-Étienne Cartier, le vire-capot, ou à la Louis St-Laurent, le tergiversationnaliste, ou encore à la PET-Trudeau, le jetsetter apatride et déraciné, enfin à la Jean Chrétien, cet ignoble Janus (à deux et quatre faces) le pire de notre histoire.

Eux tous et bien entendu de mèche avec nos adversaires les noyeurs intéressés de nations souveraines, les installateurs zélés de mosaïques et du multi-cul. instrument si pratique pour nous diluer au plus tôt : qui ?

Nous : les trop longtemps endormis Québécois bafoués, nous, la trop patiente naguère MAJORITÉ INVISIBLE, nous, les anciens mollassons « moutons », nous les ancien favorisateurs des ghettos, nous les jadis racistes invertis (nous n’étions que des crétins, c’est entendu.)., c’est terminé en 2005, enfin ! Combat essentiel en 2005 ! Eux, les à-abattre » électoralement désormais avec tous leurs parasites vénaux, des Chuck Guité graisseurs compulsifs jusqu’au « prophète indépendantiste » loufoque, le pourri revenant shakespearien du Danemark, l’Alphonso.

Je sais, je sens, que l’on va venir corriger cette part de notre histoire en 2005 et le vieil homme que je suis devenu en est si content, si léger, si fier. Je dis déjà merci à cette personne courageuse. J’ai déjà hâte à cette lumière. J’ai hâte déjà à toute la vérité. Comme je le fis, en 1965 en page de garde de mon roman populaire (ce qui enragea les abbés Marcotte de tout le territoire! ), « Pleure pas Germaine », je veux dédier ce petit pamphlet à (et peu m’importe s’ils ont bien ou mal tourné – et c’est quoi au juste « mal tourné » – ) à MM. Mario Bachand, Alain Brouillard, Richard Bizier (que je revois parfois), François Gagnon, Jacques Giroux, Gabriel Hudon (condamné 20 fois à la « perpétuité » et à qui, en 1980, je confiai mon « Contes du Sommet bleu » chez Quebecor), Yves Labonté, Denis Lamoureux (aidé à sa sortie de pénitencier par Pierre Péladeau), Eugénio Pilote, Gilles Pruneaux (rencontré à la célèbre « Taverne Royal Pub » en 1961), Pierre Schneider (aidé aussi chez Péladeau), Georges Schoeters, (émigrant du pays de Brel), Roger Tétreault, Raymond Villeneuve (encore actif chez les radicaux de la cause).

Vive TOUTE l’histoire !

CLAUDE JASMIN

(1 : « rodhésien » est l’infamante épithète publiquement utilisée pour nos racistes par René Lévesque face au racisme francophobe des anglos de son temps. C.J. ).

VAILLANT TIT-LOUIS QUI COGNE ET FRAPPE !

Pouvez-vous imaginer un journaliste qui craint pas de « fesser dans le dash » ? Besoin, non pas d’un pare-brise avec lui mais d’un coupe-ouragans tant il a du nerf. Cogner et frapper sur un tas de ses collègues, faut le faire. Eh bien, il existe cet olibrius, type rare en ce temps de complaisance corporative. Louis Cornellier gagne sa vie comme jeune enseignant dans un collège (Joliette) et, tous les samedis, à pleines pages, il critique des livres d’opinions (les essais) dans un chic quotidien de la rue de Bleury. Voulez-vous des exemples tirés de son —tout frais édité— livre titré : « Lire le Québec… » (éditions Varia) ?
À propos de feu Pierre Bourgault ? « Imbu de lui-même », « coups de gueule baclés », « redondances » ! Cornellier dit l’aimer, seigneur !, qu’est-ce que ce serait… Sur Franco Nuovo ? « Un mondain » et « pas transparent comme Pierre Bourgault », « pas tranchant comme Foglia ». Lise Payette du même quotidien de la rue Frontenac ? « Des textes sans saveur » et « d’un « humanisme banal ». Bang ! Cournoyer ? Des « chroniques ennuyantes ». La Marie Plourde ? « Un style primaire à jeux de mots insignifiants ». Re-bang ! Hein, ça nous change du silence « entre tits’namis » ? Le jeune auteur de « Lire le Québec… » publie donc une brillante analyse, subjective mais impartiale, de nos trois quotidiens montréalais.
Lecteur animé car il aime vraiment le journalisme quotidien, cela se sent malgré horions et piques, Cornellier plonge ensuite sa machine virile dans La Presse. D’abord pour faire les éloges du célèbre Foglia, qu’il nomme « un humaniste vulgaire » et qui « méduse, mélange et confond » car un esprit libre. Nathalie Petrovsky ? Elle ne fait que « surfer », n’a « pas d’idées de fond » et « pas de personnalité », avance-t-il. Tow ! Sur Lysiane Gagnon ? Avec le temps, écrit-il, « elle a rejoint la cohorte du soi-disant gros bon sens, ce qui ne veut rien dire ». Et paf ! Quand vient le tour de décrire la cohorte des « penseurs » (André Pratte, Alain Dubuc, Mario Roy, etc.), tout en vantant l’alerte du style de certains, Cornellier les fustige :des vendus ! Il n’utilise pas le mot mais les traite comme les souples scripteurs d’un honteux mercenariat, dociles aux ordres des riches propriétaire, les « Paul-et-Paul »… Desmarais. Tous, a bien raison de dire Cornellier : « de droite, anti-social-démocratie, anti-syndicaliste ». Et, surtout crassement « anti-indépendantiste » ! Pour finir, il admoneste même son admiration d’adolescent, Réjean Tremblay :
« un populiste prétentieux, un tit-jean-sait-tout », sur le « dimanchier » humoriste de La Presse, Stéphane Laporte, que je trouve si souvent génial, faraud-Cornellier cogne encore : « nostalgique et au fond inoffensif ! »
Piquant, intelligent, aux jugements raides mais le plus souvent valables, Cornellier ne cesse pas d’inviter le lectorat de ce « petit manuel » —populaire de ton, à mon avis utile aux étudiants— sur la différence entre opinions et information. Comme moi, il n’a rien à redire sur les reporters syndiqués de la boîte. Bien que…et Cornellier fait très bien de l’écrire, ce « rapporteur objectif des faits », le journaliste de la rue Saint-Jacques doit bien sentir l’orientation « droitiste » du plus large de nos trois quotidiens. Instinct de survie. Personne n’a envie de perdre son job. Ce tamis a un nom : l’autocensure. Si l’enquêteur —bien que syndiqué— sait le mépris du boss pour, disons, les voitures du Japon, il ne va bientôt préparer un reportage sur Nissan ou Honda. Est-ce clair comme ça ?
Au dernier tiers de ce bref brillant livre vient le tour de son employeur. Oh oh ! là on craint l’incrédibilité. Non, Le Devoir y goûte à sa véhémente médecine. L’insolent jeune prof fonce : la page éditoriale du Devoir ? « Pas de mordant », « de type traditionnelle »; il en rajoute : « un manque d’allant et de tranchant » ! La bien fofolle Josée Blanchette ? Au fond
« une «guindée » à « esprit petit-bourgeois ». Tow ! Il souligne avec joie et avec raison que Le Devoir et le seul quotidien —sinon péquiste— indépendantiste. Les deux Michel du Devoir ? Le David est un « flou », ajoutant « flou comme le M. C. Auger du J. de Mtl. et le Marissal de La Presse ». L’autre, le Venne ? « Sa pondération déçoit les fervents et les militants». Que penser du chroniqueur Gil Courtemanche ? « Suffisant »,« moraliste ». Pow ! Ce dernier mot est un compliment si je hais les moralisateurs. Denise Bombardier, verveuse que j’aime à TVA ? « Le goût de la pose », lance Cornellier, « comme Gil Courtemanche ». Et quoi encore sur notre Madame B. ? « Un esprit conservateur, antimoderniste » et « une défonceuse —à mentalité bourgeoise— de portes ouvertes à l’occasion ». Ça revole ! Le comique Jean Dion ? « Il finit par tanner à force de cynisme ».
Ainsi tout un florilège de verdicts cruels s’installe et, le plus souvent, on a envie de lui donner raison. À la fin, une vingtaine de pages analysent radio et télé en informations. Bien faites. Je répète donc ce « Lire le Québec… » nous vient d’un sacré iconoclaste, éléphant dans la vieille vaisselle. Adieu vieux consensus puant du « so-so-so… parle pas contre la bande de notre milieu ». Ce « petit manuel » est rafraîchissant, ouvrira les yeux des jeunes trop candides souvent qui confondent « journalisme et objectivité ». Prof Tit-Louis, fier gavroche, n’est pas un couard, ça…

SOGIDES VENDU ? PIS APRÈS ?

Permettez-moi un brin de réflexion sur la vente du géant Sogides à Quebecor. Un point de vue de littéraire. Il y a un fait têtu : « le monde ne lit pas notre littérature ». Point final ! Il y a une réalité embarrassante et qui n’a rien à voir avec un empire ou avec l’achat d’une grosse compagnie québécoise (Sogides) par une plus grosse entreprise québécoise (Quebecor).
« Les gens ne lisent pas notre littérature ». Point final.
J’ai signé plus de cinquante bouquins depuis 1960, j’ai confié mes ouvrages à une dizaine d’éditeurs. La fin de années soixante marquait la fin d’un engouement réel pour « la littérature d’ici. À cela il y a des causes nombreuses. Dubois chante : « Le monde a changé, tit-Loup ». Il a changé mal ! Le plus souvent, j’ai pu constater « sur le terrain » la bonne volonté, la fougue, une foi candide, merveilleuse, un désir ardent d’obtenir des succès de librairie. Mais un jour Alain Stanké, mon éditeur fidèle un temps, si farouche défenseur de nos livres, baissait les bras et vendait sa maison. D’autres aussitôt en firent autant. J’ai vu à l’ouvrage un dévoué Jean Royer, un dynamique Yves Dubé, un Pierre Fillion, je pourrais les nommer tous ces intrépides éditeurs : tôt ou tard, ils abandonnaient. La vraie catastrophe à propos de notre littérature est là : peu de monde se procure nos livres. En vérité Quebecor vient d’acheter —surtout— un immense et efficace réseau de distribution, ADP, pour le joindre au sien, Dynamique. Flottes de camions bourdonnante.
Mais pour la parade —la frime—, on parle avec fierté des auteurs, ceux de L’Hexagone ou de Typo (où j’ai « Pleure pas Germaine » et « La petite patrie »), on plastronne Gaston Miron ou Roland Giguère. Allons donc. De temps à autre, c’est plus que rare, certains livres d’ici se gagnent un grand public, exemples, les mémoires de Janette Bertrand ou le bon roman de Gilles Courtemanche. Oui, ils sont des exceptions hélas. Avec des tirages tout de même qui n’ont rien à voir avec l’exceptionnelle série enfantine des Harry Potter ou le « Code Machin ». Je lis très souvent des jeunes auteurs, filles ou garçons et je découvre parfois d’excellents romans, vraiment étonnants. Eh bien, ils en écouleront moins de mille hélas !
Le monde ne lit pas !
Le doué Lalonde vient de le dire dans une interview avec effarement : « Mes élève ? Ils ne lisent pas ». Voilà qui est parlé franc. Et c’est infiniment triste. Nous voyons d’honnêtes efforts pour remédier à ce mal, ils font illusion : par exemple les salons du livre subventionnés, les prix nombreux, subventionnés aussi, et quoi encore ? Brouillage de la réalité têtue.
Les gens ne lisent pas nos livres. Certains désespérés souhaitent des « salons du livre » uniquement consacrés à la littérature québécoise, Seigneur !, ils ne feraient qu’empirer le mal, il y aurait juste un peu moins de monde aux tourniquets si on élimine les prestigieux parisiens Grasset-Seuil-Gallimard et allii.
Récemment, Jacques Lanctôt se vendait aux « Intouchables », un jour ce dernier passera-t-il armes et bagages chez Québécor ? Qui peut dire : non, jamais ? Je mentionne Lanctôt (où j’ai cinq bouquins) car il était un modèle de « cabane » modeste de « petite maison » suractivée dans son étroit sous-sol de la rue Ducharme, un vaillant, allumé, inspiré. Bilan maigrichon, bénéfices invisibles et hop, « à vendre » ! Mon éditeur actuel, Beaulieu, avec sa petite maison en région, à Trois-Pistoles, qui n’a ni relationnisme, ni moyens de placarder, aucune marge de profits pour la promotion, joindra-t-il un jour l’empire-Péladeau ? J’en doute, l’ empire » est intéressé à grandir, grossir et V.-L. B. se faisait distribuer par ADP. Donc il fait partie, qu’il le veuille ou non, de Quebecor lui aussi !
Des fonctionnaires se penchent sans doute sur ce problème : « Comment faire lire nos livres davantage ? » Mon Dieu, « vaste problème », dirait un Général ! Résumons-nous : ces énormes stocks d’invendus de note littérature québécoise peuvent-ils éviter le Jean Coutu « à une piastre » ou, pire, les machines à broyer du papier ? Nos enfants, tellement mieux instruits, vachement diplômés, ayant le goût d’enrichir notre littérature, doivent donc, en partant, se convaincre que leurs romans vont vers la maudite déchiqueteuse. Et cela à très court terme. Fait têtu gênant ? Oui. Alors, finissons-en, ce géant qu avale un autre géant fait voir tout simplement une meilleure organisation des machines à remplir des étagères, celles des chaînes à la Renaud-Bray, à la Archambault, cela de Rouyn à Sherbrooke, de Rimouski à Gatineau. Et « La marche à l’amour » de Miron va rester une belle prose, magnifique, ignorée par toux ceux qui ne lisent pas notre littérature. Ils sont la majorité.

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PAPA-BOUGON SE RACONTE

Comme tant d’autres, j’aime les biographies. Ou ce qui se nomme des entretiens. J’en lis sans cesse. Mon ami Jean Faucher offre (chez Québec-Amérique éditeur) le récit captivant d’une quinzaine de rencontres avec ce mécréant papa-Bougon, aussi avec « le » personnage filmique de Denis Arcand, l’intello jouisseur du « Déclin… » ainsi que l’agonisant des « Invasions… » collaborant volontiers à son… euthanasie ! Faucher qui a signé aussi « Gérard Poirier », « Albert Millaire » et « sa » chère Françoise, l’actrice emeritus connue, est un modeste. Avec lui, c’est le jeu académique mais si efficace des questions en rafales. Généreuses. Il est l’artisan de portraits minutieux. Faucher refuse, comme font tant d’auteurs ici, en France, aux USA, de composer une sorte de roman avec ses « proies ». Non, il écoute. Et il écoute bien. Toute oreille (avec son micro) à qui accepte de se livrer ainsi en toute confiance. Manière d’éditer sans risque, éprouvée, classique ? Oui mais l’humour si particulier chez Faucher, si vif, aiguisé, taquin mais jamais méchant, est d’une épicerie bienvenue. Ce « sel et poivre —huile et vinaigre— donne à ses bouquins une vivacité qui empêche le jeu des questions-réponses de sombrer dans l’interview banale. Ce n’est pas rien.
Son « Rémy Girard », titre du volume, m’a permis de connaître mieux cet acteur omniprésent. Intimement même. Cet acteur venu du Saguenay, débutant à Québec, s’imposant rapidement à Montréal, l’an dernier, fut salué par le « Time » de New York, comme un des 20 acteurs parmi les plus prodigieux. Il vous étonnera. En un peu plus de deux décennies Girard a fait voir des dons solides de comédien. Girard ne ressemble à personne, cela en « Galilée » de Brecht ou dans du Beckett, avec Shakespeare ou Feydeau ou bien valet du Don Quichotte du grand Cervantès… avec son ami de toujours, Normand Chouinard. La télé, de « Scoop » à « Les Boys », on le sait, compte sur lui. Et aussi notre cinéma. D’un misérable Père Laloge dans « Séraphin » sacrifiant sa jeune Donalda à l’avaricieux jusqu’aux aux films d’Arcand (dont son « Jésus de Montréal » ). En passant aussi par le burlesque avec « La Florida » tant son éventail est large. Faucher, son « confesseur » haletant —qu’il aurait fait un bon prêtre mon ami Jean—, à travers le chronologique déroulement professionnel, installe ici et là d’instructives pauses. Pour sortir du métier et lui faire narrer ses grandes et petites passions, déceptions mineures, ses amitiés, ses passe-temps. Aussi ses croyances parmi son incroyance car il est athée.
« Rémy Girard » raconte donc une part de sa vie privée, ses joies profondes, ses chagrins intenses…dont le malheureux suicide sa première compagne dépressive, la fatale naissance d’un fils handicapé gravement mais qu’il accompagne généreusement sans cesse. Contrairement au Canada (anglais), le pays de Québec a l’immense chance d’avoir ses propres héros. De télé et de cinéma. Toronto, l’ignore-t-on ?, en est très jalouse. Là-bas, c’est l’ultra puissante culture populaire de l’Empire-USA qui empêche l’installation « d’étoiles » comme cela se fait, et sans cesse, au Québec. Malchance de partager la langue commune ! Cela dit, on peut craindre de perdre ce comédien un bon jour ( pour nous tous, un mauvais jour !). Déjà un Spielberg, cinéaste qui n’a pas de temps à perdre, a songé à lui. Il a tenu à le rencontrer longuement à Manhattan ! Et Paris l’a déjà fait venir sur ses plateaux de cinéma ( La pagaille, Le secret de Jérôme) à quelques occasions. Vieillissant si bien, j’imagine sans aucun mal la reconnaissance plus définitive en Europe de notre célèbre comédien. Ce sera justice.
Tout jeune, Girard l’admet volontiers dans ses entretiens , il a vite saisi qu’il n’y aurait rien pour lui du côté des « beaux jeunes ». À Québec, débutant, il devra donc jouer déjà « les pères », les rôles de maturité. S’il n’a rien du « jeune premier », Girard a tout pour personnifier des rôles lourds. Lourds dans le sens « d’ importants ». Il va en profiter. Il y a chez Girard et de la bonhomie et un charisme qui envoûte, un étonnant « naturel », époustouflant à l’occasion. C’est un don. Aussi il y a en lui de cette, quoi donc ?, gravité, pesanteur toute humaine, d’une densité singulière. Cela fait qu’immédiatement, sur scène comme au petit et grand écran, dès qu’on le voit, on y croit ! Girard n’est pas un acteur, non, par sa présence captivante, il devient ce personnage confié et y est véritablement, complètement « crédible ». Cela ne s’étudie pas même si Girard fait les éloges d’une bonne école. Préalable à la carrière. Il doit bien savoir que son art —pas d’autre mot— est un cadeau béni. Sur ce sujet il nous révèle dans le livre de Faucher que, chaque année, 400 jeunes personnes veulent entrer aux cours officiels ! Que seulement 50 y réussissent. Et que 5 sur 50, dit-il, décrocheront la timbale : celle d’avoir l’occasion de devenir un artiste doué, reconnu, louangé, employé quoi. Enfin dire aussi que Rémy Giard a le succès joyeux. On le sent heureux. Cela fait du bien. De plus il a des réponses intelligentes tout au long de plus de 200 pages. Il nous rend heureux rien qu’à l’écouter répondre à cette mitraille incessante de Jean Faucher. Rémy Girard semble apprécier sa bonne étoile. Et cette Nadine, grandes amours actuelles. Le bonheur est contagieux, il n’est pas si fréquent chez nos vedettes, pas vrai ? Lisez donc sur un comédien ouvert.

TROP TARD POUR REMERCIER ?

(LU EN ONDES À RADIO-BOOMER, 1570 a.m. le LUNDI 10 OCTOBRE : fête de l’Action de Grâce.)
Pour écouter le conte, CLIQUER ICI

Un conte inédit de CLAUDE JASMIN

Mesdames, messieurs, c’est le désarroi, la panique, aujourd’hui en cette Fête de l’action de Grâce. Drôle de fête ! Vous avez entendu le bulletin de notre Jacques ! Vous le savez déjà sans doute un bombe a éclaté au milieu de la ville à Montréal. Aux dernières nouvelles, il s’agirait d’un engin complexe d’ordre nucléaire. L’on parle, selon les premiers rapports, d’une bombe achetée sur un certain marché noir depuis l’effondrement de l’URSS en 1990. On parle d’une mafia sophistiquée. Qui a trouvé une clientèle idéale pour écouler ces armes effroyables. Bien entendu, on a pu voir et entendre le communiqué, triomphal et montré, remontré, à une chaîne de télé arabe bien connu, c’est signé : Al-Quarzoui, ce chef de guerre de l’islamisme radical. Je cite : « C’est un avertissement aux croisés décadents enragés de l’Occident. Il y a Montréal, en Amérique du Nord mais, dit ce communiqué, il y aura d’autres cibles encore plus importantes».
Mesdames, messieurs, les aéroports d’Amérique sont fermés. Le nouveau Président des États-Unis a fait connaître sa révulsion de « ce terrorisme à Montréal, absolument écoeurant », ce sont ses mots. De tous les pays du monde occidental nous parviennent des témoignages de sympathie et, des grandes puissances, des promesses de châtier sévèrement ces jeunes déséquilibrés militants qui ne font que dévoyer le Coran, religion pourtant autant respectable que les autres monothéismes. Je suis, comme tant d’autres, rivé à mon micro et, dans ce studio, j’ai le regard fixé sur les images de télé. Ce fut donc un carnage impossible à décrire. Cet engin nucléaire a réduit en cendres encore fumantes, ici, à Montréal, tout un quartier. Cela s’adonne que c’est Villeray, le quartier de ma jeunesse Adieu petite patrie chérie. Voici donc un jour de fête tourné en un fatal chantier de débris. Les dégâts vont de la Gare Jean Talon à l’ouest jusqu’à Saint-Léonard et Ville St-Michel à l’est. Au nord, on rapporte que l’Église St-Vincent Ferrier, rue Jarry n’est que décombres, au sud, cette église « vendue en condos », St-Jean de la Croix est aussi un amas de ruines. Le 11 septembre 2001 à New York paraît un accident grave mais mineur par rapport a l’explosion de Montréal de ce jour, les morts du métro de Londres, de celui de Madrid, sont eux aussi ramenés à des attentats d’une moindre gravité. Oh comme tout est relatif ! Un jour d’action de Grâces ! Jour caricaturé par la haine des fanatiques.
On ne compte plus, dit-on, les ambulance qui sillonnent les alentours de ce macabre charnier. En vain car dit-on il n’y a pas de survivants. Les pompiers ne sont pas moins futiles, et les sapeurs n’éteignent aucun feu, ils sont transformés en funèbres brancardiers. Civières remplies de tas d’os noircis ! La police, venant de partout, tente de garder à bonne distance les citoyens accourus vers les lieux du désespoir. Ainsi, nous, Montréalais, Québécois, peuple pacifique, sommes devenus à notre tour la proie du fanatisme Mahométan fou de ce début de siècle. On ne retrouvera jamais les jeunes kamikazes parmi tous ces restes humains carbonisés, impossibles à identifier. L’explosion a eu lieu ce matin, tôt. Je venais à ce micro comme toujours descendant de nos collines laurentiennes en « feux sang et or », si jolis en octobre. Je n’avais pas mis la radio dans ma Beetle ce matin, quand, aussitôt arrivé, je découvris la catastrophe. Étrange Fête de l’Action de Grâces ? Il y a cinq ans, c’était, ici, une gentille fête pour inaugurer notre « Radio-Boomer », c’était en 2005, jour de réjouissances. Ici, à Laval, au bord de la 440, comme ailleurs maintenant c’est funèbre, l’athmosphère dans les parages. Il semble faire nuit en plein jour. Et c’est, sans cesse, le flot des noires image, sur tous les canaux de télé du monde, atroces images d’un Montréal bombardé. Ainsi nous vivions insouciants, nous croyions posséder cette bonne paix des petits pays tranquilles et crac ! la mort s’installe, en quelques secondes. Ce jour d’action de Gâces, n’en doutons pas une seconde, va poser une pierre noire sur le calendrier des jours qui s’écoulaient jadis en douceur. L’automne du Parc Jarry au couleurs flamboyantes vient de se changer à un paysage pitoyable. Un pré de cendres grises ! Des parents en larmes, des amis, s’effondrent, on en voit en ce moment à genoux dans les rues des alentours du volcan maudit qui prient le ciel. Trop tard ?
Mais oui, nous vivons la plupart sans soucis très graves, nous allions au boulot sereinement et soudainement c’est l’apocalypse-à-Montréal ! La fin du monde là dans ce quartier central. On rapporte qu’on se réfugie en foules tout au haut du mont Royal, d’autres se rassemblent au Parc Lafontaine ou au Jardin Botanique. Beaucoup fuient à l’ouest vers Vaudreuil ou à l’est, vers Repentigny ou encore vers la Rive Sud . Tous les ponts sont surchargés. Rien ne garantit qu’il n’y aura pas une deuxième bombe nucléaire. Ces sales engins mal remisés étaient si nombreuses du temps de l’URSS. Ces ex-soviétiques devenus de maffieux vendeurs d’armes nucléaires, ces mafiosi russes recyclés en spéculateurs avec l’Enfer, ils sont à maudire. On a pu voir le visage de jocrisse de Ben Laden dans sa cachette pakistanaise, caverne du diable, tout souriant de cette funeste semence de mort à Montréal.
Des jeunes soldats d’ici sont là-bas justement dont mon neveu Pierre-Luc. Pierre-Luc ? tue la bête, étrangle la bête ! Tout l’Occident est ravagé aujourd’hui. Montréal a cent et mille alliés désormais. L’occident est épouvantablement angoissé. À qui le tour…? où ? Il n’y a plus de sécurité nulle part, se disent les foules atterrées. Jamais cette Fête d’Action de Grâces ne fut plus mal nommée que dans ce Montréal gravement percé, troué. Est-il…trop tard pour prendre une résolution ?, Pour mieux savoir apprécier la vie ici. Ainsi nulle pace dans le monde entier n’est donc à l’abri d’un sort aussi fatalement mortuaire ? Ainsi, nous aurions dû mieux fêter L’Action de Grâce, en 2005. En 2006, en 2007, etc. Mieux apprécier notre paix qui a régné si longtemps. Combien de jours d’Action de Grâces passés innocemment, fermés à double tour sur nos égoïsmes ? Répondre sincèrement. Sans remercier la Providence pour notre paix durable… si longtemps avant aujourd’hui. Grâces jamais dites pour une vie à l’abri des conflits de la terre, de la terrifiante pauvreté africaine. Ou celle d’Amérique du sud. Nous avions tout, nous profitions de tout, nous déambulions torse bombé : nous ne devions rien à personne. Quoi rendre grâces ?, remercier qui ? « personne », nous disions-nous. Nous venons d’apprendre que l’Action de Grâces aurait pu avoir un sens, que nous aurions été sages d’être reconnaissants, de remercier le ciel, le Créateur ou Allah, ou Jéhovah. Ou Dieu si on y croit, pour tant de confort, tant de paix.
Bon. J’irai maintenant en ville, tenter de savoir si les miens, mes sœurs de Rosemont, sont saines et sauves. Mon frères à Ahuntsic est-il bien vivant ? Le vieil oncle Léo, alité à l’hôpital Jean-Talon, ne doit plus exister, misère ! Cette tante vendeuse au kiosque à journaux du métro Jean-Talon ? pulvérisée. Sans doute. Revoir des nièces, ce cousin gentil serveur à la CASA ITALIA. Mes vieux parents sont morts en 1987, mon Dieu, ils auraient pu se faire anéantir, péter en mille morceaux sur leur balcon de la rue St-Denis. Papa, maman, pris vifs dans cette fournaise atomique « made in URSS ». Tant mieux : ils ne verront pas leur quartier bien-aimé en ruines, leur cher marché Jean Talon disparu à jamais, leur pratique Plaza St-Hubert envolée, leur église Ste-Cécile rentrée dans la terre, et, rue De Gaspé, rue Henri-Julien, nos écoles d’enfance… en fumées parties. Ils ne verront pas leurs voisins en squelettes broyés, ils ne verront pas les rues en cratères, les maisons rasées. Retraités à Marie-Rollet, ils n’entendront pas ces descriptions anxieuses que font en ce moment même tous les reporters.
Oui, il y a cinq ans, en octobre 2005, j’étais venu enregistrer un gentil conte pour illustrer cette fête d’octobre. La vie était belle en ce temps-là. Jamais je n’aurais cru devoir vite aller enquêter dans Villeray « mort et enterré ». Je m’imaginais, je suis comme tout le monde, que notre existence en ce coin du monde était sous une garantie-sans-conditions. Du bon vieux Maytag ! Celle d’une vie calme et douce. Quoi ajouter ? Rendre grâces pour ma sauvegarde. Diable, avant-hier, j’étais là, rue Christophe Colomb au Centre Le Prévost, je faisais joyeusement ma causerie dans la coquette bibliothèque, je racontais justement cette belle jeunesse des années 1940, des années 1950. Bonheur candide. Voici que mon récit est devenu caduc. Voici que c’est « la fin du monde » dans mes souvenirs. Rendre grâces aujourd’hui même, en ce jour qui s’est maquillé en mini-Hiroshima, en petit Nagasaki, ce n’est pas facile du tout. Quoi qu’il en soit, avant de descendre à ce vaste cimetière bombardé oui, murmurer au moins : merci. Merci pour la vie. Ne plus jamais oublier, au moins une fois par année, en début d’octobre, de rendre grâces si on a la chance d’être encore du monde des vivants. Bon. J’y vais. Allons voir les traces démoniaques d’une poignée qui ont la haine au cœur, quand, ici, le ciel est si beau, les couleurs des érables, oui, luisent de sang et d’or. D’un sang végétal innocent qui n’a tué personne. La nature donnant le bon exemple sur une planète dont l’Orient contient des jeunesses mal prêchées par des imans-prêtres dégénérés. Salut amis, courage camarades en cette fête d’Action de grâces bien singulière.

Fin

UNE FOLLE MERVEILLEUSE : LAGACÉ !

Retenez bien ce nom : Danielle Lagacé. Une folle inouïe. Une merveilleuse bricoleuse qui vit à Sainte-Agathe des Monts, le pays natal du poète-patriote Gaston Miron. J’en ai vu des expos durant ma vie qui s’en va. J’en ai signé des recensions. Je suis d’un temps (les années 1960 à La Presse) où pas moins d’une dizaine d’exposants défilaient dans galeries et musée en une seule semaine. Eh bien, en découvrant cette magnifique folle à Val David, j’en suis resté baba; « deux ronds de flanc » dit Paris. C’est une série d’une vingtaine d’ouvrages extrêmement, mais extrêmement, singuliers. Il s’agit de…de quoi ? de mobiles, de stabiles ? Fortes pièces suspendues aux plafonds , du papier-maché vernis, plâtré c’est selon. Qu’est-ce c’est ?, je sais pas trop, des berceaux tranchés, des canots coupés, des tombeaux ouverts, des fruits creux… des belles « bébelles », des « patentes » captivantes.
Danielle Lagacé, avec une patience folle, une minutie folle, y greffe des couleurs certes, des dessins, mais aussi des signaux comme totémiques, des mots gravés répétés, des slogans inconnus, des avertissements d’une piété tout laïque. C’est elle qui fournissait cette fascinante « chambre » de branches nouées chez Derouin cet été.

J’ai découvert une dame aux inventions capricieuses, parfois chaleureuses, parfois plus inquiétantes. Des étiquettes veulent résumer la… chose : la robe, le dôme, la barque, le poisson, …impossible de bien titrer, de bien résumer ses œuvres étonnantes. « L’arbre coronarien », lui, mérite bien son titre.
Lagacé plante dans ses suspensions de tout, des cheveux humains (!), des plumes d’oiseaux, elle plante surtout des épingles droites et cela par centaines dans ses objets inusités. Fétiches ? Envoûtement de type créole ? Voyez cela, il en résulte une série de figures de proue (?) d’une séduisante originalité. Oui, oui, retenez son nom. Son exposition, sorte de rétrospective partielle, voyage ici et là. C’est justice. Son expo ira par chez vous, par chez nous. Ne la ratez pas. Ici à Val David (à la Maison du village) cela s’achèvera le 16 octobre. Ouops, c’est raté pour vous ? Pas grave, il ne se peut pas que cette merveilleuse folle à l’imagination si personnelle, si authentique, si déroutante aussi ne se fasse pas connaître —et consacrer— non seulement au pays de Québec mais partout dans le monde. Cela est dans la veine d’une Nikki de Saint Phalle, en québécois, d’un surréalisme actuelle, à souches et à sources furibondes.
Je fus vraiment épaté, mieux, envoûté. Avec Lagacé on est bien loin des payages d’automne, sous-sous-Krieghoff, tous ces « paysages-à-maisonnettes » kioutes, art répandu désormais, si redondant. On est loin des charmantes images séduisantes et si ordinaires. Ses méditations graphiques, et très en relief, ne peuvent s’encadrer avec jolies moulures avec passe-partout décoratifs. Car cela flotte dans l’espace. Oh les insolites objets ! Uniques. Lagacé à une voix propre, elle se jette hors de tous les sentiers battus, des modes. Elle ne peut pas faire école. Comme on ne peut pas refaire un Chagall ou un Henry Moore. « Sortez moi de moi », un de ses titres, se lamente en un bandeau scripturaire. Mystérieux appel s’il en est. Vous y verrez une sorte d’intrigant primitivisme, un art naïf par une certaine part et pourtant les ouvrages montrés sont fignolés, perfectionnés. Quel alliage : poésie frustre et culture populaire ! Cette Danielle Lagacé dit s’inspirer de Miron mais aussi de tant d’autres. Ses sources de réflexion ? Thérèse de Lisieux ou bien Marie de l’incarnation, elle lit Cervantès mais aussi Yourcenar et Nelligan, dit un fascicule.
Ainsi, des inspirés sont au travail. Quelle bonne nouvelle : une fille d’ici —ou un gars— dans un atelier, en solitude forcément, nous fait signe, forge des « bidules » renversants, invente un visuel capricieux, nous fait signe de vie. Quelqu’un, en 2005, en ce moment même, rassemble ses esprits pour nous confectionner (et c’est le mot pour Lagacé) un art hors du commun. Lagacé est du mince peloton de ceux qui arrivent à une voie toute personnelle. Certains passent toute une vie, en vain, pour tenter de trouver un filon bien à soi, incomparable, au sens littéral du mot. Défi difficile. Danielle Lagacé a réussi. Souhaitons que jamais ne se tarisse ce flux étonnant chez elle. Des apprentis créateurs me demandent souvent : « C’est quoi un nom, une carrière, un ouvrage d’art marquant ? » Je dis toujours : « C’est lorsque l’on reconnaît la griffe, le style, la manière, sans même devoir aller lire la signature. Rares sont ceux qui arrivent à cela. Tous les autres sont de simples artisans (plus au moins habiles techniquement) et il y en a plein qui sombrent dans la « petite série » industrielle. Art manufacturé (oui, à la main) donc , commercial donc. Quand vous aurez vu quelques ouvrages de cette femme, vous en reconnaîtrez un de sa « blanche main » tout de suite, au premier coup d’œil, n’ importe quand, n’importe où, où que vos alliez dans un salon d’un e bon bourgeois collectionneur d’Outremont, ou dans une galerie, un musée, à Madrid ou à Londres, à Los Angeles ou à Trois-Rivières ! Cela a un nom : une véritable artiste. Une vraie. Chapeau Danielle Laqacé, la « folle » aux épingles, aux cheveux collés, aux poils de bêtes, aux plumages de la gent ailée, chapeau !

« LA FERME » LES ARTISTES ET GUY A. LEPAGE ?

Les z’artisses sont des têtes de linotte, pensent certains. Ils sont doués pour divertir, point final, « pas pour donner des opinions », s’écrient des « sérieux ». Une vedette du rock (Clapton) reproche aux Bono et autres Geldof de se mêler de politique. André Pratte, éditorialiste, affirme sa révulsion face à un Guy A. Lepage « sommant » M. Charest d’accepter un tabouret à son vaste et frénétique kiosque populaire du dimanche soir. À ses yeux M.Charest aurait eu tort de s’incliner « comme malgré lui » le 11 septembre. Ainsi, des critiques « graves » ricanaient d’une sensible Céline Dion s’énervant, pleurant même, face aux lenteurs, au manque d’action du Président W. Bush en Louisiane inondée. Non mais… de quoi se mêlent-ils ces saltimbanques ? Sous-entendu : ces gentils crétins, ces écervelés ! Chante et « la ferme », pauvre clown !
Les artistes ne sont pas des élus-en-élections, c’est un fait. Ils sont pourtant des élus du peuple quand on observe les hauts sommets de popularité, non ? Étrange comportement chez ces commentateurs à public confidentiel, à mon avis. N’oublions pas, jamais, qu’une majorité d’artistes et de créateurs doués se taisent. Que c’est un calcul. Ainsi, ces muets compacts ne risquent pas de se mettre à dos la moindre parcelle du public. Ils n’ont pas d’avis. Ils sont ni pour ni contre. Ils voguent ce de cette prudente façon sur la bonne et douce vague de bien vagues consensus. Oh les malins ! Et dans les domaines artistiques pas trop populaires, peinture et littérature, etc., ces « entretenus » par l’argent public, via les Conseils des arts, eh bien l’engagement nuirait à l’obtention de subventions, bourses, voyages à colloques et à séminaires. Nous nous comprenons, oui ?
Lepage explique que son « show de variétés » peut bien se transformer, à l’occasion, en émission d’affaires publiques. Et bravo ! Pourquoi non ? Chez son aller-égo parisien, le strident Thierry Ardisson, il arrive que le show devienne soudain une entrevue sérieuse, un débat fort captivant, par exemple avec un Nouveau philosophe, n’est-ce pas ? Chaque fois un public vaste découvre des questions importantes, un problème moderne dans la société, s’instruit davantage, pas vrai ? Pratte reconnaît la grande influence des « stars » et il parle de leur responsabilité, il se questionne à savoir « si ils en sont bien conscients ». Il recommande aux « gentils bouffons » ultra-populaires de ne pas parler « à travers leur chapeau ». Ses mots. Cela sent le préjugé.
Personne ne va nier que des artistes reconnus massivement peuvent parfois déconner. C’est le jeu. C’est le risque. Mais c’est mépriser le peuple que de s’imaginer que ces incartades ne se découvriront pas, le monde n’est pas idiot. Partout, et pas seulement à « Tout le monde en parle », les artistes font bien de livrer leurs impressions face à un conflit, à un débat qu’il soit « chaud » ou qu’il soit délicat ». Quand Pratte ose affirmer « qu’un chanteur rock, sans mandat électif, ne doit pas faire la leçon à un élu », c’est très con. Il n’y aurait que les profonds éditorialistes de sa rare espèce qui auraient droit de parole ? Foutaise. Quel mandat public a-t-il, lui ? À quelle élection participative a-t-il donc pris part pour siéger en auguste faiseur d’opinions ? Allons, allons, tout électeur, tout payeur de taxes et impôts, le plus humble des citoyens, peut bien donner son avis, sa critique, ses opinions librement, et cela partout, à l’usine ou au bureau, à la taverne ou dans un bar, à un micro offert dans la rue, dans des lettres ouvertes, en tribune téléphonique de toutes les stations de radio et aux questionneurs des sondages, non ? Pourquoi pas ? À plus forte raison si ce citoyen est un fier talentueux applaudi par les foules, qu’il a réussi à faire preuve de talents uniques dans son domaine.
La « vedette », de télé, chansons, cinéma, etc., a tous les droits. De militer pour une cause. D’appuyer une option politique. D’être « contre » une idéologie. Ou « pour » une bataille sociétale. La superstar Geldof a osé déclarer que « M. Martin n’était pas le bienvenu au G-8 tenu en Écosse », son avis et Pratte publia : « indécent » et « il n’a pas le droit de… » Franchement ! Avant Martin, il était là, après Martin, il sera là encore. Finissons-en : invité chez Lepage, le brillant artiste pourrait ne voir qu’à sa promotion en égocentrique businessman (le ploguage, l’assommante « cassette ») et la fermer. Sur tout sujet à controverse. Je suis heureux, moi, (et vous ?) de constater que des créateurs, à divers niveaux certes, acceptent volontiers de grimper dans l’arène des chaudes actualités et d’oser proclamer, défendre son point de vue. Oser ? Oui, car il y a des risques, oh oui ! Répétons-le, c’est bien plus commode et malin de se la fermer, de se taire prudemment.