UNE FOLLE MERVEILLEUSE : LAGACÉ !

Retenez bien ce nom : Danielle Lagacé. Une folle inouïe. Une merveilleuse bricoleuse qui vit à Sainte-Agathe des Monts, le pays natal du poète-patriote Gaston Miron. J’en ai vu des expos durant ma vie qui s’en va. J’en ai signé des recensions. Je suis d’un temps (les années 1960 à La Presse) où pas moins d’une dizaine d’exposants défilaient dans galeries et musée en une seule semaine. Eh bien, en découvrant cette magnifique folle à Val David, j’en suis resté baba; « deux ronds de flanc » dit Paris. C’est une série d’une vingtaine d’ouvrages extrêmement, mais extrêmement, singuliers. Il s’agit de…de quoi ? de mobiles, de stabiles ? Fortes pièces suspendues aux plafonds , du papier-maché vernis, plâtré c’est selon. Qu’est-ce c’est ?, je sais pas trop, des berceaux tranchés, des canots coupés, des tombeaux ouverts, des fruits creux… des belles « bébelles », des « patentes » captivantes.
Danielle Lagacé, avec une patience folle, une minutie folle, y greffe des couleurs certes, des dessins, mais aussi des signaux comme totémiques, des mots gravés répétés, des slogans inconnus, des avertissements d’une piété tout laïque. C’est elle qui fournissait cette fascinante « chambre » de branches nouées chez Derouin cet été.

J’ai découvert une dame aux inventions capricieuses, parfois chaleureuses, parfois plus inquiétantes. Des étiquettes veulent résumer la… chose : la robe, le dôme, la barque, le poisson, …impossible de bien titrer, de bien résumer ses œuvres étonnantes. « L’arbre coronarien », lui, mérite bien son titre.
Lagacé plante dans ses suspensions de tout, des cheveux humains (!), des plumes d’oiseaux, elle plante surtout des épingles droites et cela par centaines dans ses objets inusités. Fétiches ? Envoûtement de type créole ? Voyez cela, il en résulte une série de figures de proue (?) d’une séduisante originalité. Oui, oui, retenez son nom. Son exposition, sorte de rétrospective partielle, voyage ici et là. C’est justice. Son expo ira par chez vous, par chez nous. Ne la ratez pas. Ici à Val David (à la Maison du village) cela s’achèvera le 16 octobre. Ouops, c’est raté pour vous ? Pas grave, il ne se peut pas que cette merveilleuse folle à l’imagination si personnelle, si authentique, si déroutante aussi ne se fasse pas connaître —et consacrer— non seulement au pays de Québec mais partout dans le monde. Cela est dans la veine d’une Nikki de Saint Phalle, en québécois, d’un surréalisme actuelle, à souches et à sources furibondes.
Je fus vraiment épaté, mieux, envoûté. Avec Lagacé on est bien loin des payages d’automne, sous-sous-Krieghoff, tous ces « paysages-à-maisonnettes » kioutes, art répandu désormais, si redondant. On est loin des charmantes images séduisantes et si ordinaires. Ses méditations graphiques, et très en relief, ne peuvent s’encadrer avec jolies moulures avec passe-partout décoratifs. Car cela flotte dans l’espace. Oh les insolites objets ! Uniques. Lagacé à une voix propre, elle se jette hors de tous les sentiers battus, des modes. Elle ne peut pas faire école. Comme on ne peut pas refaire un Chagall ou un Henry Moore. « Sortez moi de moi », un de ses titres, se lamente en un bandeau scripturaire. Mystérieux appel s’il en est. Vous y verrez une sorte d’intrigant primitivisme, un art naïf par une certaine part et pourtant les ouvrages montrés sont fignolés, perfectionnés. Quel alliage : poésie frustre et culture populaire ! Cette Danielle Lagacé dit s’inspirer de Miron mais aussi de tant d’autres. Ses sources de réflexion ? Thérèse de Lisieux ou bien Marie de l’incarnation, elle lit Cervantès mais aussi Yourcenar et Nelligan, dit un fascicule.
Ainsi, des inspirés sont au travail. Quelle bonne nouvelle : une fille d’ici —ou un gars— dans un atelier, en solitude forcément, nous fait signe, forge des « bidules » renversants, invente un visuel capricieux, nous fait signe de vie. Quelqu’un, en 2005, en ce moment même, rassemble ses esprits pour nous confectionner (et c’est le mot pour Lagacé) un art hors du commun. Lagacé est du mince peloton de ceux qui arrivent à une voie toute personnelle. Certains passent toute une vie, en vain, pour tenter de trouver un filon bien à soi, incomparable, au sens littéral du mot. Défi difficile. Danielle Lagacé a réussi. Souhaitons que jamais ne se tarisse ce flux étonnant chez elle. Des apprentis créateurs me demandent souvent : « C’est quoi un nom, une carrière, un ouvrage d’art marquant ? » Je dis toujours : « C’est lorsque l’on reconnaît la griffe, le style, la manière, sans même devoir aller lire la signature. Rares sont ceux qui arrivent à cela. Tous les autres sont de simples artisans (plus au moins habiles techniquement) et il y en a plein qui sombrent dans la « petite série » industrielle. Art manufacturé (oui, à la main) donc , commercial donc. Quand vous aurez vu quelques ouvrages de cette femme, vous en reconnaîtrez un de sa « blanche main » tout de suite, au premier coup d’œil, n’ importe quand, n’importe où, où que vos alliez dans un salon d’un e bon bourgeois collectionneur d’Outremont, ou dans une galerie, un musée, à Madrid ou à Londres, à Los Angeles ou à Trois-Rivières ! Cela a un nom : une véritable artiste. Une vraie. Chapeau Danielle Laqacé, la « folle » aux épingles, aux cheveux collés, aux poils de bêtes, aux plumages de la gent ailée, chapeau !

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