PAPA-BOUGON SE RACONTE

Comme tant d’autres, j’aime les biographies. Ou ce qui se nomme des entretiens. J’en lis sans cesse. Mon ami Jean Faucher offre (chez Québec-Amérique éditeur) le récit captivant d’une quinzaine de rencontres avec ce mécréant papa-Bougon, aussi avec « le » personnage filmique de Denis Arcand, l’intello jouisseur du « Déclin… » ainsi que l’agonisant des « Invasions… » collaborant volontiers à son… euthanasie ! Faucher qui a signé aussi « Gérard Poirier », « Albert Millaire » et « sa » chère Françoise, l’actrice emeritus connue, est un modeste. Avec lui, c’est le jeu académique mais si efficace des questions en rafales. Généreuses. Il est l’artisan de portraits minutieux. Faucher refuse, comme font tant d’auteurs ici, en France, aux USA, de composer une sorte de roman avec ses « proies ». Non, il écoute. Et il écoute bien. Toute oreille (avec son micro) à qui accepte de se livrer ainsi en toute confiance. Manière d’éditer sans risque, éprouvée, classique ? Oui mais l’humour si particulier chez Faucher, si vif, aiguisé, taquin mais jamais méchant, est d’une épicerie bienvenue. Ce « sel et poivre —huile et vinaigre— donne à ses bouquins une vivacité qui empêche le jeu des questions-réponses de sombrer dans l’interview banale. Ce n’est pas rien.
Son « Rémy Girard », titre du volume, m’a permis de connaître mieux cet acteur omniprésent. Intimement même. Cet acteur venu du Saguenay, débutant à Québec, s’imposant rapidement à Montréal, l’an dernier, fut salué par le « Time » de New York, comme un des 20 acteurs parmi les plus prodigieux. Il vous étonnera. En un peu plus de deux décennies Girard a fait voir des dons solides de comédien. Girard ne ressemble à personne, cela en « Galilée » de Brecht ou dans du Beckett, avec Shakespeare ou Feydeau ou bien valet du Don Quichotte du grand Cervantès… avec son ami de toujours, Normand Chouinard. La télé, de « Scoop » à « Les Boys », on le sait, compte sur lui. Et aussi notre cinéma. D’un misérable Père Laloge dans « Séraphin » sacrifiant sa jeune Donalda à l’avaricieux jusqu’aux aux films d’Arcand (dont son « Jésus de Montréal » ). En passant aussi par le burlesque avec « La Florida » tant son éventail est large. Faucher, son « confesseur » haletant —qu’il aurait fait un bon prêtre mon ami Jean—, à travers le chronologique déroulement professionnel, installe ici et là d’instructives pauses. Pour sortir du métier et lui faire narrer ses grandes et petites passions, déceptions mineures, ses amitiés, ses passe-temps. Aussi ses croyances parmi son incroyance car il est athée.
« Rémy Girard » raconte donc une part de sa vie privée, ses joies profondes, ses chagrins intenses…dont le malheureux suicide sa première compagne dépressive, la fatale naissance d’un fils handicapé gravement mais qu’il accompagne généreusement sans cesse. Contrairement au Canada (anglais), le pays de Québec a l’immense chance d’avoir ses propres héros. De télé et de cinéma. Toronto, l’ignore-t-on ?, en est très jalouse. Là-bas, c’est l’ultra puissante culture populaire de l’Empire-USA qui empêche l’installation « d’étoiles » comme cela se fait, et sans cesse, au Québec. Malchance de partager la langue commune ! Cela dit, on peut craindre de perdre ce comédien un bon jour ( pour nous tous, un mauvais jour !). Déjà un Spielberg, cinéaste qui n’a pas de temps à perdre, a songé à lui. Il a tenu à le rencontrer longuement à Manhattan ! Et Paris l’a déjà fait venir sur ses plateaux de cinéma ( La pagaille, Le secret de Jérôme) à quelques occasions. Vieillissant si bien, j’imagine sans aucun mal la reconnaissance plus définitive en Europe de notre célèbre comédien. Ce sera justice.
Tout jeune, Girard l’admet volontiers dans ses entretiens , il a vite saisi qu’il n’y aurait rien pour lui du côté des « beaux jeunes ». À Québec, débutant, il devra donc jouer déjà « les pères », les rôles de maturité. S’il n’a rien du « jeune premier », Girard a tout pour personnifier des rôles lourds. Lourds dans le sens « d’ importants ». Il va en profiter. Il y a chez Girard et de la bonhomie et un charisme qui envoûte, un étonnant « naturel », époustouflant à l’occasion. C’est un don. Aussi il y a en lui de cette, quoi donc ?, gravité, pesanteur toute humaine, d’une densité singulière. Cela fait qu’immédiatement, sur scène comme au petit et grand écran, dès qu’on le voit, on y croit ! Girard n’est pas un acteur, non, par sa présence captivante, il devient ce personnage confié et y est véritablement, complètement « crédible ». Cela ne s’étudie pas même si Girard fait les éloges d’une bonne école. Préalable à la carrière. Il doit bien savoir que son art —pas d’autre mot— est un cadeau béni. Sur ce sujet il nous révèle dans le livre de Faucher que, chaque année, 400 jeunes personnes veulent entrer aux cours officiels ! Que seulement 50 y réussissent. Et que 5 sur 50, dit-il, décrocheront la timbale : celle d’avoir l’occasion de devenir un artiste doué, reconnu, louangé, employé quoi. Enfin dire aussi que Rémy Giard a le succès joyeux. On le sent heureux. Cela fait du bien. De plus il a des réponses intelligentes tout au long de plus de 200 pages. Il nous rend heureux rien qu’à l’écouter répondre à cette mitraille incessante de Jean Faucher. Rémy Girard semble apprécier sa bonne étoile. Et cette Nadine, grandes amours actuelles. Le bonheur est contagieux, il n’est pas si fréquent chez nos vedettes, pas vrai ? Lisez donc sur un comédien ouvert.

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