«Loft story», mode passagère?

Nous assistons à l’assassinat des élites, au meurtre des vrais talents. Attention : ne pas confondre aristocratie et élite. Les aristocrates, ces privilégiés maudits, furent pendus et c’est parfait. L’élite dans une nation, elle, se constitue —très souvent— de personnes sorties de modestes milieux et qui —le travail s’alliant au talent— se sont signalés dans tous les domaines. Ces enfants —sortis maintes fois d’humbles demeures— méritent de triompher. Nous assistons à la fin de cette justice immanente. Nous assistons au nivelage par le bas, à « l’équarissage pour tous » (un titre de Félicien Marceau).

La sordide mode actuelle, qui ne durera pas bien longtemps, vous verrez, dresse de subites et farfelues promotions partout.

Une personne, à force de labeur, finit par se construire une réputation publique, une « notoriété » comme on dit. Oui, avec le temps, des preuves valables et l’acceptation tacite du public, des créateurs sont reconnus, deviennent, à juste titre, des vedettes. Désormais, ils sont dévalués. Place aux loustics promus experts, place aux quidams promus spécialistes. Un jour on a pu entendre une criarde commère s’exclamer : « Mon opinion est faite là, c’est quoi votre sujet du jour ? » À feu-CKVL.

Feu Robert Gravel, que j’estimais comme auteur et acteur, initia le spectacle-des-improvisateurs, sa chère « LNI ». Une fausse patinoire et on y va ! À bas les dramaturges, consacrés ou « en herbe ». Cinq mots (insignifiants bien souvent), quatre personnages; durée, trois minutes ». À bas aussi les artisans, scénographes, costumiers, maquilleurs, éclairagistes, etc. « C’est l’heure où les épiciers se prennent pour Garcia Lorca », chantait Brel. Des jeunes saltimbanques se prenant pour Albert Camus, Berthold Brecht et Luidgi Pirandello, pour Gélinas, Dubé, Temblay.

Voyez une vogue actuelle, on ouvre des colonnes éditorialisantes : « Pour ou Contre », battez-vous vain peuple ! À la télé, même nocive mode. Si vous correspondez —un psy patenté signe le permis-de-se-faire-voir— à un certain code, entrez vite sous notre coupole-à- voyeurs. Pourquoi alors cacher à ces acteurs immatures et improvisés les micros et les caméras puisque « Jos Bleau » —jeune, musclé et blond— sait d’avance, et accepte volontiers, consent… à se faire espionner ? Mystère !

Il y a que ces « adulescents » se font filmer depuis le caméscope familial si répandu :souvenir de « bébé à sa première crotte dans le petit pot ». Ça continue pour encore une peu de temps et chantons : « Mé cé pas fini ». Les foules sont titillées par la nouveauté : de parfaits inconnus sous kodaks permanents ! « Yabl’ !, ça pourrait être moé, non ? ». La lassitude est prévue à court terme, lire l’étonnant aveu du producteur Cloutier dans L’actualité.

À L’ADISC, les serviles jurés offraient un « Félix » aux « amateurs », chéris du populo. Le bûcheur Noir, Corneille ? Aux orties. Un scandale ? Oui. Mais ne vous découragez pas ceux qui étudient, qui travaillent avec ferveur, qui, en ce moment, s’acharnent à parfaire leurs talents (en chant, danse, théâtre, etc.), qui suent généreusement, ceux qui se préparent depuis des années en espérant normalement une juste reconnaissance de leurs efforts car l’actuelle crasse complaisance via radio, télé, magazines, journaux, s’achèvera. La bêtise n’aura qu’un bref temps (d’exploitation) c’est tout entendu. Ce règne de l’individualisme « inflationniste » et narcissique va s’abrutir de lui-même. C’est fatal et l’on re-découvrira avec joie les mérites des talents exceptionnels, l’élite des jeunes doués (élite, je le répète, sortie souvent de la pauvreté) s’illustrera de nouveau, comme c’est normal. C’est dans la nature des choses depuis le théâtre antique des Grecs.

Claude Jasmin, écrivain

Sante-Adèle.

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