« L’HALLOW’EEN D’ARMAND CHAPDELAINE »

On sortait dès après-souper, une fois costumés et masqués, fous comme des balais à chaque fête de l’Hallow’een. C’était un soir de bonheur que cette veille de la Toussaint, dernier jour d’octobre béni. Parade de mystère, de surprises. Un jeu pas ordinaire. Notre routine leçons-devoirs enfin cassée. Être autre chose, devenir un être imaginaire, sorti de notre pure invention, confection ardue parfois. Ah, frisson : ne pas être reconnu ! Oh le grand plaisir des enfants. Tromper, leurrer nos voisins, nos proches même souvent, un tout petit pouvoir devenant immense à nos yeux de candides fantômes, de burlesques vagabonds.

Il n’y avait ni JEAN COUTU, ni « Zeller », ni rien, avec leurs jolis costume tout faits. Pas d’argent dans ce temps-là. « Pas pour ces follleries », dit maman. Alors, nous faisions un tri dans les guenilles du hangar, dans les friperies remisées « au cas où » , de plus pauvres que nous. Vieux manteaux de drap usés, trop longs pour nos courtes jambes, chapeaux démodés, avec touffes archi-fleuries ou avec oiseaux-coucou très datés… On se découpait un loup pour masquer nos visages ou on se barbouillait de maquillage dérobé des sacoches maternelle, ou encore, avec du brun, du noir à chaussure, un bouchon de liège brûlé… et hop !, dans la rue marmailles remuantes ! Fallait voir ça : plein la paroisse, des deux côtés de nos rues, cortèges de jeunes silhouettes enfantines devenues faux vieillards en loques, nègres de music-hall, guidounes archi fardées, clowns grotesques, ou, avec un drap troué aux yeux, inquiétants fantômes tout pâles…tous tenant ferme un panier, un grand sac brun, une boîte improvisée…
Le bonheur !

Cette année-là, temps doux et donc multiplication des hordes de petits quêteurs. Avec mes amis Malbeuf et Deveau, nous formons un trio très décidé ce soir-là de remplir nos sacs de bonbons variés, de fruits et de sous noirs et blancs. Malbeuf me dit : « On va mettre notre argent en commun les gars et on l’achètera ce maudit hockey de « goaleur » qui nous manque »! Deveau a un rhume de cerveau coulant et ne cesse de soulever son masque de gorille King-Kong pour s’éponger le nez de sa manche de capot de chat sauvage mité. Malbeuf nous abandonne pour foncer vers la file de badauds qu’attendent pour assister à un « EN CHANTANT DANS LE VIVOIR » de la LIVING ROOM FURNITURE, diffusée à la radio à partir du cinéma du coin, le Château. On l’a perdu.

Deveau, lui, vire de bord file vers la rue Jean-Talon là où les tramways virevoltent aux les quatre horizons. Je reste seul dans mon long manteau rapiécé avec mon faciès grimé à la Al Jonhson du « Mamy…Mamy… » Je traverse du côté « est », où il y a plein de logements de notaires, de médecins, d’avocat…même d’un juge, le père d’un bel acteur parti comme marin : Paul Dupuis. Du onde « blode ». Je monte quatre marches de pierre taillée. Mon premier lamento, le « La charité si-ou-pla » ! La porte s’ouvre. La femme du docteur McLaren, maigre clou frisé d’argent, fait l’étonnée totale : « Gee wiss ! My friends ! Look who is there ? » Moi : « Please, the t’chariy, my lady »… dans mon anglais de quatrième année de l’école Philippe Aubert de Gaspé. Madame-la-docteur fait : « Wait t’a minute young man ». Elle appelle les siens, mosusse, j’ai pas de temps à perde moi. Maudit, voilà son mari le docteur McLaren, le journal à la main, le cigare au bec, voici, avec la servante, ses deux petites jumelles dans le couloir, en tabliers brodés, voici son fils adoptif, Jimmy dit « cheveux carottes », la bavette encore au cou…Le portique est une prison. « Please, the t’charity…please ! » Je m’impatiente. Elle claironne, trompette même : « You will have to sing, if you want candies, my dear boy ! » Oh non ? Nos détestions, ces exigences. « No time madame, no time… » , je fais. Elle rit. « Come on, just à little song, come on ». Je dépose mon grand sac, je prends la pose, j’entonne à pleine gorge : « Mamy ! Here I come ! How I love you, how I love you, mam…mmmy » !

Applaudissements. Petite pluie de jelly-beens, de gommes Chikletts en couleur et, oh !, « thank you », des cennes noires, quelques cinq et dix sous… blancs ! Je me jette dehors. Bon début ! Je monte l’escalier vers les étages. Je sonne vite, oh !, j’aurais pas dû, me souvenir…c’est la maison de la pleureuse, de madame Chapdelaine, la veuve, celle qui garde son enfant malade, son grand garçon qui a une énorme tête, on disait une tête d’eau. On sonnait jamais là, par pudeur, par pitié, par une crainte irraisonnée. Je veux fuir. Trop tard. Madame Chapdelaine m’ouvre. Son mince sourire si triste, celui qu’elle affiche partout quand on la croise aux magasins des alentours. Elle se penche, me touche… la tête… sous mon vieux chapeau-feutre tout ramolli chipé à mon père. « Merci mon petit bonhomme. On voit bien que les autres enfants déguisés osent jamais venir quêter ici, toi tu es courageux. C’est bien. Entre.» Pas envie d’entrer dans cette maison et je marmonne : « La charité si-ou-pla madame ». Elle : « Attend, je vais chercher mon grand garçon malade, il a peur de tout, il est si sauvage, pourtant il doit s’habituer à voir du monde. Attend une petite minute.» Elle part. Je pers du temps précieux, je grogne par en dedans.

J’entends des bruits sans une chambre du couloir, j’entends que la mère monte la voix : « Armand, non ! sors de là, Armand, c’est un gentil clown. Il te mangera pas, viens avec moi, on va lui donner des bonbons, tu vas voir ça, il est très gentil. Armand !, sors du garde-robe là… » Je suis mal. Je ne veux le voir de proche; nous marchons plus vite quand on voit l’infirme sur son balcon, se balançant comme un robot, penché sur la rue Sant-Denis, sa grosse tête colée sur la balustrade, sa bouche ouverte qui bave sans cesse… » J’ai peur. Voilà qu’il s’amène, avec son énorme tête, dodelinant; j’en ai peur et je m’en veux, il a un pas réticent, s’accroche aux murs du corridor sombre, il résiste dans de trop grandes pantoufles bleues, tiré à bout de bras par madame Chapdelaine : on dirait un énorme ourson tout mou en pyjama orangé, la bouche ouverte, ses petits yeux fermés de Chinois, son teint rougi, son gros nez aplati, pas de cheveux pas de cils ni sourcils. J’ai peur, oui. C’est bête. Je me juge fifi. « Dis « bonsoir » à note voisin d’en face, Armand, dis « bonsoir ». Il m’examine brièvement, visage de frayeur, son regard hébété. Une grimace puis un grognement et il court se cacher derrière sa mère. « Mon Dieu ! Si vous pouviez l’amadouer un peu, si vous l’ameniez une bonne fois avec vous, j’sais pas, prendre l’air au Parc Jarry, ou visiter votre Bain St-Denis, —elle a pris soudain un regard de désespérance— si il y avait un petit moyen qu’il quitte son balcon, qu’il puisse sortir un petit brin. Vingt minutes seulement, sans moi sa mère, qu’il puisse voir du monde, non ? » Je bafouille :
« Oui, madame, une bonne fois, là, oui, une bonne fois, on l’amènera. Au marché Jean-Talon, tenez, cet hiver qui s’en vient, à la patinoire du Shamrock, hen ? » Elle fronce les sourcils, ouvre la bouche, reste muette. Je suis idiot. Armand-tête-d’eau ne patine pas c’est sûr, il ne souhaite pas un hockey de gardien, rien, il ne souhaite rien….

« C’est quoi donc ton personnage d’Halloww’een ? , pourquoi un nègre ? » Je tente : « Euh, il y avait rien d’autre cette année dans l’armoire de la shed, juste ça, le chapeau mou, le vieux manteau décousu de mon père pis une paire de gant… blancs; ça fait que…bin, c’est ça qui est ça !» Je lui souris. Armand me sourit, trépigne, vient me prendre la main. Madame Chapdelaine a un vrai sourire, du jamais vu ! « Tu vois ?, tu as réussi à l’apprivoiser, c’est un vrai miracle mon garçon. Si tu l’amenais quêter avec toi un peu, oui ? » Armand trépigne de plus belle et dans sa triste bave je devine un peu de joie, une sorte de sourire, il me borborygme : . « Moé, oui, moé, promenade avec le monsieur noir dans le vrai trottoir, moé, oui ». Sa mère a couru vers sa chambre, est revenue avec un « makina » d’un jaune criard , fourré de mouton, des bottillons, un foulard, une tuque, il en parait encore plus rond, puis elle me met la « grosse petite » main de son fils dans la mienne : « Juste trois ou quatre maisons hen ?, vous allez vous mériter le ciel jusqu’à la fin de vos jours pour ça et demain matin j’irai dire à votre papa le restaurateur comment vous avez un grand cœur. »

Al Johnson a descendu très, très prudemment l’escaler avec l’ourson jaune à grosse tête. Arrivé sur le trottoir, j’entendis le gros citron entonner comme une chanson, inconnue de moi, il dansait sur place, m’a secoué la main, tenait ferme son petit panier vide, il ouvert davantage ses petits yeux; il y avait plein de marmailles déguisées partout…C’était si joyeux, si excitant à voir qu’ Armand en bava davantage. Ça mouillait son jaune serin. Les enfants, ça montait et descendait les escaliers avec des cris de bonheur filant des deux cotés de la rue Saint-Denis. Armand branlait sa grosse tête, semblait vraiment s’en émerveiller. Soudain mon Malbeuf, sortant de chez le docteur Saine, le sac bien bourré de friandises, les yeux agrandis de m’aperçevoir : « Eille Tit-Claude ? Qu’osse tu fa là, Batèche ? Avec qui que t’es, là ? J’rêve-t-y ? J’rêve pas simonac ! Pas lui ? » Je me suis senti un héros. J’ai crié : « Pourquoi pas, hen ?, pourquoi pas ? » Juste ça. Puis c’est mon Deveau qui traverse la rue sortant de chez le notaire Corbo, les bras en l’air : « Non mais, non mais ! C’est pas vrai, pincez moé quelqu’un ! » J’ai dit calmement : « C’te petit gars-là infirme est jamais sorti de son balcon, les gars, ça fait que vous allez y donnez de votre part, pour son panier, pour saluer son courage d’être dans l’Hallow’een, avec tout le monde ». Deveau et Malbeuf lui remplirent son panier en riant. Armand, lui aussi, riait maintenant, il leur donnait des coups de pied mais ne lâchait pas ma main, c’est dans Al Johnson qu’il avait confiance, c’était curieux non ? Un nègre ! Il riait tellement que c’était comme s’il s’étouffait ça a fait que je suis dépêché de lui faire traverser la rue et de l’amener au restaurant de mon père. Il me semblait qu’un bon verre d’orange Crush, ou de Crime soda, ça lui ferait du bien. Deveau et Morneau ne nous lâchait plus : la vraie Hallow’een b’en… c’était Armand; il était le vrai trophée, le bon cadeau des quêteux! Papa, surpris, en nous voyant recula de quelques pas. J’ai dit : « Quoi ? Je le sors pour une fois… » Gêné, papa finit par dire : « ‘Coute donc là, mon chapeau que je vois là, , il est encore bon, fais-y attention hen ! » Je souriais et faisais boire Armand, tête d’eau si heureuse !

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