PÉDOPHILIE, BONNE FAMILLE, PÈRE MAUDIT !

Deux livres nouveaux lus. Celui de —un fort bon acteur— Robert Lalonde et celui sur un chroniqueur d’opéra —« dandy homo »— Québécois exilé à New York, Maurice Tourigny. Le premier livre « Que vais-je devenir jusqu’à ce que je meurs » ( du Victor Hugo), narre l’immense tristesse, la détresse effarante d’un écolier pauvre de 13 ans, à Oka, mis pensionnaire au collège de Rigaud sur l’autre rive de son cher lac des Deux-Montagnes. Le deuxième, écrit par l’intéressante biographe de Jean-Paul Riopelle, Hélène de Billy, est le curieux portrait d’un énergumène peu commun. Deux éditions de Boréal. « Maurice Tourigny », c’est le titre, mort du sida quand il se réfugie dans les « chics » Hampton new-yorkais, était né « chic » rue Laurier dans les hauteurs de la Vieille Capitale. Un père inaccessible —cas classique— qui fut tout un personnage, conseiller, chef de cabinet, d’un fameux « Maurice ». Duplessis. Ce père muré trouva en Duplessis un père d’adoption, le sien étant jugé indigne : un malheureux médecin, diplômé à Paris et qui, s’ennuyait de sa jeunesse parisienne à Trois-Rivières, « buvait comme un trou » !
À Québec, dans les années ’60, dans une « belle et bonne » famille, on ne badine pas sur le sujet de l’homosexualité. Le jeune Maurice se sait de cette « engeance maudite » selon les bien-pensants du temps. Protégé par sa maman, l’enfant-surprise venu tard, Maurice aime les poupées, les robes de fille, les maquillages. L’apprenti-artiste, velléitaire toute sa vie, étouffe. Il s’échappe en 1960, se sauve. Pas à Paris comme le grand-père-alcoo, non, à Manhattan. Mégapole qu’il sublime, qu’il vénère. qui l’attire. Il y sera le chroniqueur des opéras du samedi pour la radio de Radio-Canada. En 1980, l’ex-bambochard, amoureux d’un peintre morbide, attrape cette effrayante maladie toute nouvelle, et mortelle à cette époque, qui va tuer, en dix ans, plus de 100,000 invertis sexuellement. De Billy narre, sans la claire et nette chronologie habituelle, la folle vie new-yorkaise du cet exilé volontaire, ce « rejeté par papa ». Ce qui semble son drame lancinant, un chagrin grave. C’est une lecture intéressante sur ce petit monde, un peu clandestin, à jet-set fermé, à virées de dévergondages, saunas et Cie. À la fin, c’est le sombre tableau d’une mort prévisible accablante. Le bel homme est une momie !
Quant au récent livre de Robert Lalonde, c’est aussi une terrible narration. L’auteur s’y montre discret, parfois jusqu’à l’ambiguïté. On est bien loin des déboires publiés d’une certaine Nathalie au gérant pédophile. Ici, Lalonde fait des allusions claires mais courtes sur la pédophilie…de son papa ! L’atroce révélation se fait fort laconique. Pudeur obligée. On peut imaginer le dur effort de raconter une telle horreur. Le jeune pensionnaire à Rigaud, forcément, est déboussolé et se débat comme « diable en eau bénite » en cette prison de 1959. On y lira des amitiés « particulières » classiques en ces lieux clos d’antan, d’avant les autobus jaunes partout. Ce triste « gamin abusé » d’Oka sera sauvé de sa noire désespérance par, d’abord, le naturalisme car il découvre le fameux Kéouac illustré, l’indispensable « La flore Laurentienne ». Puis par la découverte —merci père Gobeil— de la « grande » musique, un clerc de Saint-Viateur vital pour le garçon perdu. Enfin, la poésie —oh les poèmes à 13 ans ! « Que vais-je devenir… » est un terrifiant récit mené avec la prose, toujours bellement poétique, de Robert Lalonde. L’on voit dans cette délivrance d’un livre biographique —« ce livre est la pierre angulaire de tous ses livres », dit le critique Martel— les sources de sa fascination future pour la nature.
Le lecteur découvrira d’abord le massacre d’un garçon rêveur par son propre père mais aussi la délivrance inattendue d’une jeune âme ravagée. On ne saura pas grand chose de sa mère, de ses frères ou sœurs, il est, il l’avoue carrément, une sorte de Narcisse. D’égocentrique, c’est qu’il doit avant tout se trouver une identité viable, il ne sera pas que « l’objet » des désirs sexuels insensés d’un père dénaturé. À 13 ans il doit s’évader, non pas seulement de cette prison-de-Rigaud, aussi de cette vie anémiante à Oka en un milieu de buveurs rustres, de sacreurs, de voyeurs (les magazines pornos du père frustré au grenier !), de chasseurs grossiers. Fuir ces brutes primaires… dont l’une, son propre père, est un pénible vicieux. On imagine facilement l’immense désarroi d’un gamin face à cette situation tragique. Ce noir récit, malgré ses très belles envolées lyriques, si bien rédigées, m’a rempli de tristesse. Moi qui ai eu la chance de grandir en une famille heureuse, je n’en reviendrai jamais des enfants bafoués, des enfants salis. On a compris, je suppose, qu’avec l’étouffante et, à la fois, riche prose de ce Lalonde nouveau, nous sommes à mille lieux des propos d’un Michel Vastel, du journalisme quoi, à mille lieux aussi des activités compulsives d’un Tourigny viveur, aux procrastinations de mondain. J’étais à 13 ans, sorti de l’externat Grasset et libre l’été, l’heureux jeune ado villégiateur de Pointe-Calumet-la-joyeuse. Si proche d’Oka ! Jamais, mon père ne me traîna aux aurores, au quai des Pitt, à sa chaloupe de pêche pour m’utiliser sauvagement —en pays Mohawk !— comme objet sexuel. On jouait, on riait, on chantait, on dansait, et on ignorait que, pas loin de notre éden, un garçon était livré comme bête désemparée aux instincts sordides d’un père inconscient. Ô misère humaine !

LA LITTÉRATURE OÙ « TOUT LE MONDE EST MALHEUREUX TOUT L’TEMPS ! »

LITTÉRATURE : TOUT LE MONDE EST MALHEUREUX TOUT L’TEMPS ?

par CLAUDE JASMIN
(écrivain)

Bon, bien fini le Salon du livre. Avant et pendant, le public a pu lire diverses déclarations. Faisons un bilan de cette récente querelle. Résumons des arguments, on a publié d’abord mon texte disant: « Un seul grave problème, le monde ne lit par notre littérature québécoise« . Lévy Beaulieu me répondait: « Faux mon Jasmin, le problème : les médias sont absents pour nos livres et nous manquons de subventions ». Je notais. Michel Brûlé, éditeur méprisé souvent, s’amenait avec : » Le problème : éditeurs subventionnés à gogo, en librairies trop de n’importe quoi et pas assez de livres à succès, Le milieu littéraire est nombriliste, une clique de profs-docteurs-en-lettres snobs face aux « populaires ». Je notais. L’ex-éditeur Alain Stanké y alla d’un étonnant :  » Comme en France, on devrait abolir carrément les subventions, il y a trop d’offres et peu de demandes ».  » Diable ! Puis, le prestigieux Pascal Assatiany de « Boréal » vint aux créneaux : « L’éditeur Brûlé déconne, ce n’est qu’un jaloux ! » Bang ! Un chroniqueur, Cassivi, en rajouta :  » Michel Brûlé est un vulgaire peddler de livres, un suiveur de modes-à-scandales bidon. »
Ça volait bas ? Pas toujours verbatim, je résume pour faire court. Une Stéphanie Bérubé publiait un long papier qui parlait aussi de « trop d’offre pour la demande »; on y parlait de livres qui « fonctionnent » : La B.D. parfois, les biographies (Janette Bertrand), certains livres-jeunesse, la série « Amos D’Aragon » chez Brûlé, et des livres de cuisine ou « à scandales », l’exemple du Vastel sur Nathalie Simard. Mais aussi un Yann Martel, exception glorieuse. Le Brûlé malmené s’y confiait: « C’est anormal, ces éditeurs qui font des livres sans succès aucun, qui reçoivent davantage de subventions ». Paul Cauchon (du Devoir) publia sur un monde semblable au livre littéraire —la télé subventionnée:  » En théorie financière l’on prévoit que les hommes d’affaires qui ne participent pas aux frais (nos éditeurs subventionnés ) se fichent bien des résultats. Ils empochent les subventions, n’ont donc rien à perdre car c’est pas « leur fric ». Oh ! On songe à ces « producteurs morons » (dixit Fabienne Larouche) qui ne mettent pas ces argents publics à l’écran mais mènent un somptueux train-de-vie « .
Stanké aurait-il raison, abolir les subventions et laisser ce chétif marché « littéraire » flotter librement ? Hum ! Gageons que l’on verrait la majorité des éditeurs littéraires fermer leurs boutiques. Brûlé a-t-il raison en affirmant : « Le succès est méprisé en ce milieu » ? Lisant toutes ces déclarations, on en viendrait à turluter : « Tout l’monde est malheureux tout l’temps ! (Vigneault)  » Des faits connus : dans le monde il se publie deux livres à chaque minute, un million chaque année ! Désormais, au Québec, 5,000 livres sortent chaque année; c’est bien plus qu’un livre par jour ! Il y aurait 200 éditeurs au pays, pas tous « en littérature » évidemment. Nous, les cochons-de-payeurs-de-taxes, crachons 30 millions de belles « piastres-du-Dominion » (ô Séraphin !) pour « entretenir »— c’est le bon mot— le livre. Vais-je maintenir mon « Le monde ne lit pas notre littérature ». Combien vont lire ce bon roman, « Le jeu de l’épave » signé du jeune Bruno Hébert ? Ou le fascinant « Que vais-je devenir… », de Robert Lalonde, l’intrigant nouveau Rivard « Le siècle de Jeanne », l’étonnant « Asphalte et Vodka » de Michel Vézina ? Ou mon « Rachel au pays.. » ? Peu. Le Salon du livre se tape les bretelles avec son nombre de visiteurs. Ce n’est pas même un Québécois sur 300. Nous sommes 3 millions —la moitié de la population— dans le très grand-Montréal, entre Saint-Jérôme et Saint-Jean. 299 Québécois sur 300 n’en ont rien à foutre du livre, littéraire ou pas.
Un correspondant me jette :  » Quoi, des histoires, de la fiction, on en a en masse via le cinéma, le vidéo-club du coin et tous nos canaux de télé. Suffit !  » Bête de même ! Que lui rétorquer ? Ne plus publier que de l’auto-fiction, des journaux intimes, des biographies ? Comment savoir bien convaincre que Francine Noël —forte autofiction— avec son émouvant « La femme de ma vie », offre un livre qui offre une lecture bouleversante, sans commune mesure avec le cinéma courant ou de la télé « à suivre ». Mon fait têtu s’incruste ? Rares sont les lecteurs de notre littérature. Quoi faire ? Ce « stopper l’aide public » ? C’est bien davantage que 35 millions d’argent public qui est donné en subventions aux grands marchands divers, industriels, manufacturiers comme Bombardier. Pas vrai ? Des milliards d’argent public ! Parfois comme pour soutenir G.M. Qui ferma son usine ! Non ? En fin de compte, mon Victor Beaulieu aurait-il raison avec son « Davantage d’aide ». Et la visibilité ? Partout, radio, télé, presse : plein de pages-sports, plein de reportages, pré-papiers, interviews variées pour les « stars » de télé et de ciné et très chétif espace à la littérature d’ici. Sauf, Dieu merci, au Devoir. Symptôme récent d’abandon ? La Presse a aboli le mot « lectures » du cahier-du-dimanche, titrant l’ex-cahier du mot vague : « Radar » ! Signe du désintéressement actuel pour notre littérature québécoise en grave crise..

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La mort de Gustave !

Qui ça Gustave ? Pas grand monde le connaît ? Vrai. Or juste de l’autre côté du Pont Viau, il y a —tourner à droite— une jolie presqu’île, et il y a un vieux séminaire de pierres grises, celui des Missions étrangères. Vient d’y mourir un québécois, le très vieux Gustave, un des québécois s’exilant jadis au nom du Christ. Ce petit pays, Québec, le sait-on assez ?, fut une étonnante pépinière de grandes intelligences, des gars super instruits qui nous tournèrent le dos, s’en allant, robe blanches, robes noires, sur tous les continents pauvres, Amérique du Sud, Afrique, Asie. J’ai déjà dit que ce fut une saignée, une lourde perte pour notre modeste collectivité aliénée, bafouée, dominée. Ces jeunes cerveaux —ultra brillants— allaient se consacrer à la diffusion du christianisme dans le monde quand, ici, nous manquions tant de cette matière grise essentielle. Ils étaient, la plupart, des garçons pauvres, venus souvent de notre paysannerie et qui, ainsi, trouvaient à s’instruire à bon marché dans ces austères « manufactures de prêtres ». Ai-je été trop cruel ?
C’est que, à cette époque, la « longue instruction » était réservée à notre bourgeoisie —grande et petite. Les ingénieurs, architectes, médecins, notaires, avocats, sortaient rarement du petit peuple. Gustave Prévost donc est mort, vieux retraité de missions, il alla en Chine puis en Amérique du Sud. Paix à ses cendres ! Il en reste bien peu de ces étranges voyageurs. J’avais un oncle missionnaire qui me jasait de ce « cadet » Gustave Prévost. Un cerveau ce « mon oncle » absent de la famille Jasmin, ce grand frère de papa. Ernest Jasmin prit le bateau tout jeune homme pour s’exiler au nom de Jésus. Ma chère grand-mère, Albina, en était si fière mais elle mourut en 1942, ravagée d’inquiétude ! Son aîné, son Ernest, comme Gustave, était prisonnier des méchants Japonais, à Davao aux Philippines. L’oncle revint au pays, après la guerre, « les os et la peau », habillé de kaki, les grandes bottes d’un G.I aux pieds. On en eut peur en 1945 quand il apparut sur le balcon, rue Saint-Denis. Ma Germaine de mère pleura en voyant son beau-frère si amaigri, un squelette qui lui ouvrait les bras !
Pour moi, à 11 ans, c’était, hélas, la fin des longues « lettres de Chine », des photos de Mandchourie, des cartes postales. Tout cela qui me fit tant rêver. Ernest le « brillant » de la tribu, du Collège de Montréal (sulpicien), avait gagné le fabuleux Prix Prince-de-Galles, le fameux Prix-Collin. Là-bas, à Zéping Kaï, il fut une sorte de mécanicien surdoué, réparant tout; il confectionna même des orgues avec des tubes de carton ! « Un génie », affirment mes annales des P.M. É. Il avait même composé des lexiques Chinois Français. « Travaux intellectuels volés », disait-on à Pont Viau, par les communistes de Mao. « Une bolle » quoi, répétaient les parents médusés. Très malade, j’allais parfois le visiter à son séminaire de Pont Viau. Il m’avait offert un pantographe —de sa confection— avec lequel, épaté, j’agrandissais des gravures. Sur le balcon de son étroite cellule chambre il attirait des tas d’écureuils (noirs) qu’il avait apprivoisés; je voyais mon oncle en bon Saint-François ! Il travailla sans cesse à « sa » traduction du Grec ancien des épîtres de l’apôtre Paul, le fondateur réel du christianisme. Trop fragile pour —comme Gustave Prévost— être expédié en Amérique du Sud, il mourut au Saguenay, dans un couvent dont il était l’aumônier.
C’est avec sa belle bicyclette jaune, son cadeau héritage, que je parcourrai, deux étés de temps, les terrains de jeux de Montréal quand j’y enseignais la peinture récréative; rouleaux de papier, pinceaux et pots de gouaches au fond de mon panier. Apprenant la mort de Gustave, j’ai songé à l’oncle Ernest et j’écris tout cela. J’ai souvent voulu aller en Chine, tenter de voir les ruines (?) de sa clinique, séminaire, collège, etc. Peut-être aussi —je rêvais ?— retrouver son cher violon dont il aimait tant jouer. Un fou, une envie de revoir sur les lieux de son apostolat les contenus de ses photos et cartes postales envoyées, trésor instructif de ma jeunesse étudiante. Dans les années ’60, je débutais en écritures, mon oncle « bolée » rédigeait de longues lettres envoyées de Jonquière au Saguenay pour commenter mes premiers textes dramatiques à la radio et à la télé en y dénichant des symboles étonnants, vrai freudien sans le savoir !
Un méchant souvenir ? Lors du retour de Chine de ce vieil « enfant prodigue », mon papa —bigot et dévot— refusa d’inviter l’autre oncle intellectuel de la famille, le notaire socialiste (oh !) Amédée Jasmin. Père « mécréant » de la cousine Judith.
« Ah non ! Pas lui du CCF ! non, non, pas de méchant « communisse » à cette fête », décréta mon Édouard de père. J’aurais tant aimé voir discuter religion et politique « l’homme en noir », et ce brillant oncle Amédée, le manchot; gamin, il avait perdu un bras dans une machine aratoire à Saint-Laurent. Oui, voir deux intelligences vives se coltailler ingénument; « celui qui croyait en Dieu et celui qui n’y croyait pas », dit un poème de Paul Éluard. Trop tard ! Une chanson pleure : « C’était un temps que les moins de vingt ans… »

M’SIEUR ! DES Z’HISTOIRES SI—OU-PLA ! / (LA FICTION)

Un correspondant, ayant lu les récentes plaintes du monde littéraire plutôt exsangue me tance : « Oh vous, les écrivains braillards, stop !, ça suffit ! On n’a plus besoin de tant de romans : des histoires, on en trouve ailleurs, partout ». Il a cru que j’allais l’engueuler. Non, non. Il a raison dans un sens. Au temps des « veudettes » littéraires très lues, de Zola en Balzac, de Dumas en Hugo, de vastes publics se jetaient avidement sur leurs romans publiés souvent en (longs) feuilletons —payés au mot— dans les gazettes populaires. C’était au temps où il n’y avait pas même de radio-romans, ni tous ces cinémas, aucun de ces nombreux canaux de télé, ou encore ces magasins « vidéo », à 4 piastres la bien bonne histoire en images soignées ! Oui, voilà une réalité incontournable : chacun, désormais, trouve sa ration de fiction —en tous genres— au coin de la rue quand ce n’est pas chez soi, dans son propre salon, assis devant l’écran aux offres si variées.
Des romans forts, très forts, ou alors très chargés d’éléments exotiques, ont parfois de grands succès. Ce sont des exceptions. Et même si le lecteur devine que l’on va conduire bientôt cette forte histoire au cinéma ou en mini-série à la télé, il veut bien débourser chez son libraire et être « le » premier à lire cet ouvrage. Il y a des… phénomènes (?) qui font qu’on peut voir des queues au kiosque de certains publiants. Au récent Salon du livre, il y avait petites foules pour les confessions de l’abusée sexuelle Nathalie Simard, les aveux d’un Jacques Demers, analphabète à succès, ou ceux d’une franche lesbienne, ex-maîtresse de geôle de la meurtrière Homolka. C’est des « z’histoires » qui cognent , ça meussieu ! La pub du Salon disait : « venez rencontrer 1,400 auteurs. »! Il y avait donc, Place Bonaventure, 1,390 plumitifs sans emploi, la plume aux doigts pour pas grand monde, sinon pour dédicacer leur ouvrage à quelques amis et parents.
Il y a, c’est vrai, tant de fiction offerte au ciné et à la télé. Il y a maintenant une mode : le bonhomme Alexandre Jardin joue donc la drôle de carte de narrer sans honte sa famille de fous, de désaxés. Eh ! « On va me lire ou bien on va voir pourquoi ». Voici la mode dite de l’autofiction, des stripteases affriolants. Francine Noël ose raconter sa mère bizarre : « La femme de ma vie », un fort bon livre. Robert Lalonde, lui, un père incestueux. Un récit fascinant. Un Louis Caron déclame qu’il fut masqué et que cette fois, avec « Tête heureuse », il fonce visage nu dans le vrai ! Bon : En avant pour les vérités ! Bonnes ou pas bonnes à dire. Le Jardin névrosé, reniant quasiment ses anciennes pontes, fonce donc dans cette mode. Il y a que les littéraires s’énervent : la fiction, ailleurs, hors les librairies, écrans voleurs, a chassé sur leurs terres. On en a vu des vertes —avec Nelly Arcan— et des pas mûres avec certains bouquins d’une impudeur totale : ceux de la psychosée Catherine Millet et ses baises sauvages dans les parkings souterrains, ceux de la pathétique Christine Angot et ses aveux sordides. Tout dire désormais ? « Oui, oui, si-ou-pla », fait le voyeur excité, jamais rassasié. Le public ne se lassera jamais d’une littérature de bonne foire. À vos plumes les impudiques !
Une mode autre s’installe aussi: le maudit « roman historique ». On brouille les cartes. C’est un peu vrai, un peu faux. C’est l’emmêlement de faits connus avec plein de dialogues inventés. On fait parler des morts comme on veut. On brode. On mélange. L’auteur y est « en personne » à ces échanges verbaux imaginaires. Pouah ! Je déteste ce genre, je l’ai dit. Je fuis ces faux manuels d’histoire déguisés en romans. Quoi ? On n’a pas confiance au personnage historique (Madame Papineau, Madame Cartier…) ?, on lui colle de la fiction. On a pas confiance en ses dons de créateur libre, on ne fait pas donc un vrai roman, on joue la carte « mi-vraie, mi-faux », on y jette des demi-vérités. Sans document, on invente une Hélène de Champlain fictive ! Quelle féministe va raconter Madame Jean Lesage, madame Robert Bourassa, Madame…dans 50 ans, André Boisclair ? On saupoudrera du réel et du chiqué. On a pas confiance aux lecteurs surtout car qui veut lire une vraie biographie sérieuse ? À moins de vouloir tout savoir sur la triste chute d’un René Lévesque ! À une émission du dimanche de Radio-Canada, —avec un Raymond Cloutier en animateur fragile et insécure me guettant agressivement— j’ai cogné sur ce genre qui m’agace tant, j’ai parlé de mercantilisme et d’écriture vénale. Je n’en démordrai jamais.
Bon, c’est bien compris : fin des belles z’histoires, un roman québécois trouve 500 —parfois 1,000— lecteurs sur tant de millions d’habitants ici ! On me dit que ça ne va pas mieux ailleurs dans tout l’Occident. Bon. Vive le cinéma et vive la bonne télé. Dans ces lieux on investit pas 2,000$ pour mettre au monde une histoire, vous le savez bien, on y verse des millions et des millions de dollars. Cela donne des « z’histoires » en couleurs, en costumes, en vives lumières, en effets sonores bichonnés électroniquement, sophistiqués en effets spéciaux. Bonjour « Harry Potter » et bienvenue « Da Vinci Code » ! Alors pourquoi publier de la fiction encore ? Ma réponse : « j’aime ça ». C’est assez répondre, non ? Avec public ou sans, le plaisir à ses droits.

LA JOIE !

On ne change pas les Québécois ? Pas pour tout. Pas pour cette vision enchanteresse : la première neige, la blancheur partout. À cinq ans ou à 75 ans, la beauté. Nos exilés en pays chauds le disent, ils ont la nostalgie de la neige. Ce mardi matin avec l’ouate qui descend du ciel ? Image d’Épinal disent les grincheux. Allons, nul n’est insensible de cette… cotonnade paradisiaque. C’est beau et c’est une chance d’avoir quatre saisons. Certes l’arrivée du printemps contient un indicible plaisir, ce réveil de la nature endormie trop longtemps. Et l’été bien évidemment restera toujours la saison de la liberté. Mais vient de se terminer donc l’automne avec ses rutilantes couleurs aux feuillus, ses tons fauves partout, même dans les fossés le long des autoroutes…Mais la première neige, ah ! Sortir du lit, ce mardi passé, découvrir par sa fenêtre la vie en blanc, oh !
Gamines, gamins, c’était la fête, la promesse des glissades, du patinage dans « le rond » voisin. Ados, les skis dont il faut polir les planches, cirer les bottines…de vrai cuir dans mon temps. Pour les aînés, l’hiver annoncé, c’est donc tout un album d’images. Quant à moi, c’est les images à peine brouillées de tant de beaux soirs sur la patinoire proche du marché Jean-Talon, tant de sorties avec un traîneau, une longue luge ou même une pièce de vieux prélart pour dévaler des pentes, par exemple, dans le géant congère du coin de ma rue à l’époque où on ne ramassait pas vite les amoncellements accumulés par les charrues municipales. À la Carrière Villeray abandonnée ou bien, grandis, aux pentes des collines nommées « Les Hirondelles » à Montéal-Nord.
À quatorze quinze ans, balades fréquentes en tramway #24 jusqu’aux pentes du mont Royal avec des skis achetés « seconde main ». Rencontre excitantes, aux lueurs des lampadaires sous la statue de l’ange (de Laliberté). Ou dans les « goleys » abrupts. Ou près du chalet à la cime. Tant de joyeux fleuretages de jolies étudiantes inconnues. Illusions des amours passagères : « Ais-je bien noté son adresse et numéro de téléphone ? » Dès que tombait « la » première neige c’était tout ce caravansérail de projets qui tombait avec elle. Collégien, ces excursions dans « le nord », les « vraies » montagne, celles autour du modeste hôtel Nymark, disparu aujourd’hui. Là où l’on permettait aux jeunes skieurs désargentés d’apporter un lunch. Restait le bon chocolat chaud pas cher. Un dollar pour le bus loué par « Ski-Grasset », un dollar pour le « skitow » à câble sur poulies grinçantes —aïe ! à s’en arracher les bras— afin d’escalader les collines dites 68,69, et la bien raide 70. Que d’après-midis de congés merveilleux ! Oh les bonheurs de l’hiver, de ce temps sans images virtuelles, sans ces jeux à manettes sophistiqués, juste ça : glisser sur deux planches aux « steel edges » qui rouillent.
Nous rentrions dans Villeray, la morve au nez, les joues rougies pour dévorer la modeste pâtée de « môman ». Et puis nous allions à notre pupitre —meuble que j’ai gardé dans ma cave— rouvrir nos cahiers et manuels pour traduire, du latin, cet Italien antique, Julius César, guerroyant en France primitive, ou bien le poète Grec et ses homériques hallucinations avec, encore en tête, ces monts et vallées laurentiens. Plaisirs vifs de la glisse. Voici donc, tombée, la première neige mais nous savons bien qu’elle n’est qu’un avertissement pour sortir pelles, brosses, grattoirs. Surtout les lingeries pesantes. Elle va fondre cette « première neige » et il faut attendre fin décembre pour vraiment y être dans « cet hiver trop long », chanté par Vigneault. Mardi matin, à ma fenêtre donc, pins géants bellement enfarinés, pelouses en glaçage vanillé, gâteaux de noces sous la lente chute des cristaux. Ô !, cette tombée lumineuse jouant la menace pour rire car jamais de vrai enterrement, seulement un bain de poudres pour recouvrir les beiges, les gris, les bruns automnaux.
Et dans nos cœurs, chaque année, toujours, oui, le rappel de l’enfance : nos mitaines en grumeaux à faire sécher sur le radiateur de la cuisine, nos tuques saupoudrées, nos foulards mouillés de nos sueurs de féroces patineurs. Le précieux traîneau de bois attaché à la clôture de la cour. Demain matin l’école hélas, mais à quatre heures, ruée dans l’hiver revenu, cris de joie dans la ruelle, le rassemblement des copains emmitouflés : le cinéma Château voisin a loué une charrue et un « banc » de neige géant s’élève entre deux garages. Sauteries folles, devenons Batman, Superman, héros immortels ! Sauts périlleux des galeries à remises des étages ! Stupeurs des mères affolées ! Nos bonds prodigieux sans nous faire mal puisque l’hiver c’est blanc et mou. Hiver des jeux interdits. Hiver : un long permis pour se remplir d’air pas encore pollué sérieusement en ce temps-là. Le grognon, le bougon boude mais pour moi, première neige égale « la joie » !

Lettre ouverte à M. André Boisclair

PARTEZ VITE, JEUNE HOMME !

Cher M. Boisclair, au départ je vous appuyais. Votre jeunesse et votre intelligence, d’autres qualités, montraient un bel espoir pour rajeunir les partisans de la cause sacrée. Avec le temps, la connaissance publique de cette erreur de jugement grave jadis, tout a changé M. Boisclair. Comme moi, comme mon camarade Beaulieu, d’autres aussi, vous voyez bien ce qui pourrait advenir durant une campagne électorale. Là où cette fois vous feriez face à des adversaires autrement moins délicats encore. On n’a rien vu. Ce sera la foire. Et à votre discrédit. Ce sera, une curée extrêmement nuisible à notre cause de l’indépendance.
Cause à laquelle, je vous devine très sincère là-dessus, vous tenez fermement. Je vous conjure de vous en aller. De démissionner rapidement de cette course à la chefferie. Oui, au plus vite. Chaque jour compte. Il est désormais bien évident que les Libéraux du Québec… (et du Canada lors d’un référendum ) n’attendent que de vous voir en… cible parfaite. C’est infiniment triste. Pour vous et pour tous vos supporteurs aussi.
Allez maintenant sereinement vers ce job intéressant qui, disiez-vous il n’y a pas si longtemps, vous attend en Ontario, à Toronto. Faites-le M. Boisclair pour la cause qui vous tient à cœur comme à nous tous les indépendantistes. Je souhaite que vous sachiez que la prise de cocaïne n’est pas, à mes yeux, une faute effrayante. Au début du siècle dernier, jeunes, Jean Cocteau, mon idole, Einstein l’unique et l’incomparable génie Sygmund Freud en prirent eux aussi de la cocaïne. Cela ne les a pas empêchés de devenir ce qu’ils sont devenus, nous le savons tous. Mais, hélas mille fois, cet habitus passager de votre récent passé, alors que vous étiez ministre de Lucien Bouchard fera une arme fabuleuse pour les démagogues de toutes sortes du parti fédéraliste. Ils ne vous lâcheront pas là-dessus, jamais. J’ose croire que vous le savez maintenant. Partez vite, je vous en supplie.
Je me souviens de votre appui à notre chère « La Maisonnette des pauvres », rue Saint-Laurent dans La Petite patrie, vous étiez venu soutenir la précieuse Sœur Gagnon alors que beaucoup de politiciens invités ne se montrèrent pas. Vous avez du cœur jeune homme. Cela ne suffit pas. Allez-vous en vite maintenant M. Boisclair. Pour protéger notre cause. Votre regrettable comportement (privé certes) mais connu désormais, et qui n’a duré que quelques années, fera une arme fatale, absolument fatale, aux mains ennemies du Québec libre. Aux yeux du grand public c’est une tache grave. C’est con mais ainsi va la vie politicienne. Dépêchez-vous de partir, afin que cesse la bien triste division actuelle qui affaiblit la cause. Merci si vous m’écoutez M. Boisclair.
Claude Jasmin
(30) .

LE CHAR DU PAPE. SOUVENIRS.

Je lisais que la limousine du pape (mort) vient d’être vendue —encan au Brésil— pour 690 000 $. Pas des pinottes ça M’sieur Tout Blanc (Léo Ferré). Le fondateur Jésus doit se retourner dans…son paradis. Mon père, lui, il était fier des richesses du Vatican. Pour lui et tant des nôtres en ce temps-là, le pape —et ses fastes à dorures montrés partout— était notre roi vénérable. Un monarque bien à nous les cathos québécois, pionniers pieux descendants du royaume de France. C’est que nous étions collectivement un petit peuple français orphelin de la maman-patrie, celle de ce maudit Louis no.15, si mal conseillé par Voltaire l’horrible, Versaillais lâche et dénaturé « abandonneur» de 1760. Nous étions donc coupés de toute monarchie « bien à nous ». Et la monarchie à Londres ? Nous la maudissions discrètement devant, par exemple, apprendre par cœur —en 1942— le goddam « God save the King ». Pas d’hier que nos méprisions aussi ces z’honorables gouverneurs-valets serviles; thème d’actualité, non ?
Le vaniteux maire-Drapeau parlait de cette nostalgie que nous aurions, disons dans le sang. Par le sang-bleu ! Mégalo- Drapeau tenta longtemps de jouer le digne monarque montréaliste. Avec un bon succès. Et puis l’on sait notre manie royaliste avec, naguère, tous nos « Roi de la patate ». Ou du tapis, du hot-dog, des meubles, des « bas prix » tel les magasins-Faucher rue Beaubien. Sans oublier ces « reines », et duchesses, du Carnaval à Québec. Papa restait à genoux devant notre gros radio Marconi, aux ondes variées, quand il réussissait aux temps des Fêtes à syntoniser le Vatican. « Venez vite, les enfants, écoutez bien ! C’est le pape en personne qui nous parle ». Il devenait l’humble dévot féal, tout soumis, heureux de l’être. Oui, papa était un ultramontain, de là un terrible contentieux entre nous deux avec de fameuses querelles, moi devenant farouche anticlérical. Il fut tant scandalisé mon pauvre père : son grand garçon —qui refusa le sacerdoce— devenait un anticlérical ! Sa honte, socialissse ! Ses peurs, séparatissse !Tout cela qui gâcha une partie de ma jeunesse. Ceux que l’on nomme aux USA les néo-puritans dorénavant, auraient apprécié le conservatisme religieux de mon père.
Et notre icône, André Malraux, qui nous conseillait freudiennement : « Il faut tuer le père ». Faut-il donc approuver le héros du neuf —et captivant— roman de Gil Courtemanche titré « Une belle mort » —que je viens de lire— quinquagénaire qui tue son vieux papa gravement malade. En le faisant boire et manger à son gré, à ses caprices malgré les sérieux avertissements des médicaux. « Une belle mort », le récit palpitant d’un suicide assisté. Avec mon frère Raynald, en mai 1987, nous avons amené malgré lui « le père », cancéreux sans le avoir, à l’hôpital du quartier Villeray, rue Jean-Talon. Vers les savants médecins. Qui le tuèrent, vite fait, en 13 jours. Oh mes remords alors ! Quand la télé toute neuve (1954 ?) diffusa la messe de minuit de Saint-Pierre de Rome, papa cessa d’aller à l’église paroissiale puisqu’il avait enfin un contact direct avec son adoré « palais royal » avec sa pieuse monarchie toute ensoutanée. Souvenir ? Découvrir avec « la femme de ma vie » en mai 1981, en plein chœur de l’église de l’apôtre Pierre, ce flamboyant bronze sculpté. Montrant quoi ? Une… chaise ! Un siège à vénérer comme dieu ? Paganisme qui me renversa. 1981, voici le pape en visite à Paris et moi qui se désarticule au coin d’un boulevard pour une photo « de nous deux ». Moi accroché à un lampadaire, lui en papomobile. Pour faire plaisir à papa réconcilié, vieux et malade. Destin ? La photo fut ratée. La pellicule serait allergique aux mécréants ? On riait.
Autre souvenir du même ordre à propos du luxueux char du pape. 1965, je donne des cours de poterie, par les soirs, dans un local d’un syndicat de midinettes, derrière le Gésù. La fameuse et si dévouée cheftaine Yvette Charpentier qui m’emploie et que je taquine : « C’est une vraie honte, votre grand chef syndical et son fabuleux cottage, sa belle piscine. Et son gros char chromé. » Yvette de m’expliquer : « Vous autres intellectuels ne comprenez jamais rien. Nous étions très fières les petites filles syndiquées en sueurs derrière nos machines à coudre. Notre chef à nous pouvait discuter d’égal à égal avec le gros « boss » puisque lui aussi il avait la grosse cabane, la piscine et le gros char. » J’apprenais.
Alors, le char du pape vendue… La limousine actuelle du Benoît no.16 ou 18, je sais plus, quoi ? Quoi ? Le roi-des-cathos peut discuter d’égal à égal avec les Blair, Chirac et autres Bush de cette vallée de larmes. Une leçon simple, nette et claire… à faire enrager les marxistes ou les agnostiques comme moi et les athées de ce monde ! Moi le roi-des-écrivains-populaires… dans une simple VW ? Je fais honte à mes afionados qui vont accourir à mon kiosque (no 351) du « Salon du livre » s’ouvrant le 17, Place Bonaventure, non ?