La mort de Gustave !

Qui ça Gustave ? Pas grand monde le connaît ? Vrai. Or juste de l’autre côté du Pont Viau, il y a —tourner à droite— une jolie presqu’île, et il y a un vieux séminaire de pierres grises, celui des Missions étrangères. Vient d’y mourir un québécois, le très vieux Gustave, un des québécois s’exilant jadis au nom du Christ. Ce petit pays, Québec, le sait-on assez ?, fut une étonnante pépinière de grandes intelligences, des gars super instruits qui nous tournèrent le dos, s’en allant, robe blanches, robes noires, sur tous les continents pauvres, Amérique du Sud, Afrique, Asie. J’ai déjà dit que ce fut une saignée, une lourde perte pour notre modeste collectivité aliénée, bafouée, dominée. Ces jeunes cerveaux —ultra brillants— allaient se consacrer à la diffusion du christianisme dans le monde quand, ici, nous manquions tant de cette matière grise essentielle. Ils étaient, la plupart, des garçons pauvres, venus souvent de notre paysannerie et qui, ainsi, trouvaient à s’instruire à bon marché dans ces austères « manufactures de prêtres ». Ai-je été trop cruel ?
C’est que, à cette époque, la « longue instruction » était réservée à notre bourgeoisie —grande et petite. Les ingénieurs, architectes, médecins, notaires, avocats, sortaient rarement du petit peuple. Gustave Prévost donc est mort, vieux retraité de missions, il alla en Chine puis en Amérique du Sud. Paix à ses cendres ! Il en reste bien peu de ces étranges voyageurs. J’avais un oncle missionnaire qui me jasait de ce « cadet » Gustave Prévost. Un cerveau ce « mon oncle » absent de la famille Jasmin, ce grand frère de papa. Ernest Jasmin prit le bateau tout jeune homme pour s’exiler au nom de Jésus. Ma chère grand-mère, Albina, en était si fière mais elle mourut en 1942, ravagée d’inquiétude ! Son aîné, son Ernest, comme Gustave, était prisonnier des méchants Japonais, à Davao aux Philippines. L’oncle revint au pays, après la guerre, « les os et la peau », habillé de kaki, les grandes bottes d’un G.I aux pieds. On en eut peur en 1945 quand il apparut sur le balcon, rue Saint-Denis. Ma Germaine de mère pleura en voyant son beau-frère si amaigri, un squelette qui lui ouvrait les bras !
Pour moi, à 11 ans, c’était, hélas, la fin des longues « lettres de Chine », des photos de Mandchourie, des cartes postales. Tout cela qui me fit tant rêver. Ernest le « brillant » de la tribu, du Collège de Montréal (sulpicien), avait gagné le fabuleux Prix Prince-de-Galles, le fameux Prix-Collin. Là-bas, à Zéping Kaï, il fut une sorte de mécanicien surdoué, réparant tout; il confectionna même des orgues avec des tubes de carton ! « Un génie », affirment mes annales des P.M. É. Il avait même composé des lexiques Chinois Français. « Travaux intellectuels volés », disait-on à Pont Viau, par les communistes de Mao. « Une bolle » quoi, répétaient les parents médusés. Très malade, j’allais parfois le visiter à son séminaire de Pont Viau. Il m’avait offert un pantographe —de sa confection— avec lequel, épaté, j’agrandissais des gravures. Sur le balcon de son étroite cellule chambre il attirait des tas d’écureuils (noirs) qu’il avait apprivoisés; je voyais mon oncle en bon Saint-François ! Il travailla sans cesse à « sa » traduction du Grec ancien des épîtres de l’apôtre Paul, le fondateur réel du christianisme. Trop fragile pour —comme Gustave Prévost— être expédié en Amérique du Sud, il mourut au Saguenay, dans un couvent dont il était l’aumônier.
C’est avec sa belle bicyclette jaune, son cadeau héritage, que je parcourrai, deux étés de temps, les terrains de jeux de Montréal quand j’y enseignais la peinture récréative; rouleaux de papier, pinceaux et pots de gouaches au fond de mon panier. Apprenant la mort de Gustave, j’ai songé à l’oncle Ernest et j’écris tout cela. J’ai souvent voulu aller en Chine, tenter de voir les ruines (?) de sa clinique, séminaire, collège, etc. Peut-être aussi —je rêvais ?— retrouver son cher violon dont il aimait tant jouer. Un fou, une envie de revoir sur les lieux de son apostolat les contenus de ses photos et cartes postales envoyées, trésor instructif de ma jeunesse étudiante. Dans les années ’60, je débutais en écritures, mon oncle « bolée » rédigeait de longues lettres envoyées de Jonquière au Saguenay pour commenter mes premiers textes dramatiques à la radio et à la télé en y dénichant des symboles étonnants, vrai freudien sans le savoir !
Un méchant souvenir ? Lors du retour de Chine de ce vieil « enfant prodigue », mon papa —bigot et dévot— refusa d’inviter l’autre oncle intellectuel de la famille, le notaire socialiste (oh !) Amédée Jasmin. Père « mécréant » de la cousine Judith.
« Ah non ! Pas lui du CCF ! non, non, pas de méchant « communisse » à cette fête », décréta mon Édouard de père. J’aurais tant aimé voir discuter religion et politique « l’homme en noir », et ce brillant oncle Amédée, le manchot; gamin, il avait perdu un bras dans une machine aratoire à Saint-Laurent. Oui, voir deux intelligences vives se coltailler ingénument; « celui qui croyait en Dieu et celui qui n’y croyait pas », dit un poème de Paul Éluard. Trop tard ! Une chanson pleure : « C’était un temps que les moins de vingt ans… »

2 réponses sur “La mort de Gustave !”

  1. Bonjour
    Témoignage touchant , nous faisant voyager dans le temps pas si loin
    mais tant apprecié pour souvenir ………apprécier.
    merci beaucoup. Au plaisir de vous relire.

    Réjeanne Beaudin

  2. Bonjour, je viens de lire votre témoignage sur Gustave Prévost.. Vous ne pouvez deviner le bonheur et l’honneur que cela m’a fait. Nous avons 8 de nos soeurs qui sont allé en Chine, même 2 ont fait un voyage avec le jeune Prévost et Jasmin…dans leur journal de voayge, l’annaliste raconte quelques anecdotes…Je viens de termine ce document: Les 10 ans de nos Soeurs en Chine, dont 4 en concentration. Mille merci et félicitations. Rita

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