MORT À SAINT-SAUVEUR ! [PAUL DUPUIS]

Vive la Toile ! Un correspondant vent de m’annoncer qu’il prépare un texte sur « Le Parc Belmont. » Ma joie ! Il me demande un bref texte. Le livre, bien fait, est maintenant en librairie, plein de photos jaunies. Un autre correspondant me fait part qu’il songe à publier sur l’étonnant comédien qui, hélas, s’enleva la vie à l’Hôtel « Nymark » de Saint-Sauveur. Me demande ce que je sais de cet acteur surdoué. Plaisir encore de lui fournir des informations. Le beau Paul, il était d’une fracassante beauté, vivait, jeune, en face de chez moi, rue Saint-Denis. Mes sœurs, comme toutes les filles du quartier, en étaient amoureuses. « Le beau blond » de l’autre côté de la rue, hélas pour ces soupirantes énamourées, disparut soudainement, s’engageant dans la marine marchande.
Elles se consoleront un brin avec l’arrivée d’un nouveau voisin, autre beau jeune homme, « un brun » cette fois, Jean-Guy Cardinal, qui deviendra le Ministre de l’éducation de Daniel Johnson. Paul Dupuis donc disparut mais la guerre s’achevant, l’on appris de ses nouvelles. Dupuis, resté en Angleterre, était en train de devenir une star au cinéma de Londres, « Rank films » firme qui s’annonçaient par un batteur de cymbale! Ce ne fut pas une vraie surprise, le voisin Paul était si séduisant élégant. Du temps passa et, surprise, Dupuis rentrait au pays. La télé se répandait à grande vitesse dans tous nos foyers et un théâtre populaire —les téléromans— se développait. Paul en serait. les aînés se souviennent du fougueux secrétaire du pionnier nommé Curé Labelle dans « Les belles histoires des pays d’en haut. » Dupuis joua donc ce fameux Arthur Buies, écrivain venu du Bas-du-fleuve farouche anticlérical avant de s’assagir à l’ombre d’un curé « peu commun ».
Dupuis participa aussi à des téléthéâtres —« restants de « Beaux Dimanches » », dirait Gérard Laflaque qui m’amuse tant malgré ses dérives grossières, Chapleau étant un iconoclaste. Le bel acteur blond aux yeux de jade devenait donc, non pas une vedette de cinéma international comme on l’avait cru d’abord, mais un atout rare pour nos réalisateurs. Or le comédien avait tout un caractère :frasques, impolitesses, vanité mal placée avec caprices et désobéissances flagrantes aux indications du metteur en scène. Pire ? Improvisations mal venues. Bref, ce ne fut pas top long qu’il se mit à dos des producteurs. À la fin, ce sera « la liste noire ». Les engagements se raréfièrent ! Vraie peau de chagrin, lui qui avait d’abord émerveillé. Nous ne savions pas où il avait pu étudié l’art dramatique. Pas chez les marins ! Mystère de plus chez cet envoûtant gaillard sorti comme de « la cuisse de Jupiter ! »
Dans le milieu, on le disait de plus en plus furieux
misanthrope, rebelle aux us et coutumes d’un milieu reconnu pour sa convivialité, les artistes. Et « Il boit trop » : rumeur des couloirs de Radio-Canada. Inutile de dire qu’on ne le voyait pas titubant, buveur ou pas buveur, il avait une dignité naturelle. Un fils de juge ? Il l’était. Ce papa, « petit juge » de la rue Saint-Denis, fut renié par le superbe comédien. Un « Père adoptif », insinuait-il tout en insistant, qui cachait un ,membre du haut-clergé ! Oh !, on se croirait dans le « Montréal P.Q. » de V.-L. B. À « Propos et confidences » au petit écran, on vit donc un « Paul Dupuis aux aveux », troublé par cette découverte tardive d’archives personnelles. Il dénonça donc sa famille tutrice responsable de sa naissance « arrangée ». Il en fit toute « une affaire » face aux téléspectateurs médusés qui se questionnaient : « Est-il sain d’esprit » ? Sa cousine, l’écrivaine Andrée Maillet —une Dupuis par sa mère— cru bon d’y aller d’une dénonciation publique : « Un cousin fabulateur parano !» Qui croire ? « Insupportables ces mensonges », proclamait l’acteur.
Hélas, sa carrière dégringola d’avantage. Il avait pourtant un talent fou, une « présence » fantastique. Je l’avais vite vu dans son « Henri IV » de Pirandello, aux Compagnons où il fut extraordinaire, comme dans « Oncle Vania » d’Anton Tchékhov, à L’Égregore. Il lui restait des admirateurs tenaces malgré ses emportements d’asocial, son comportement de « caractériel », et ….l’alcool. Il trouva refuge ici et là, par exemple un réalisateur du « canal 10 » l’engagea comme co-animateur avec l’ineffable « Madame Gaudet-Smet » ! Cela tourna au grotesque, Dupuis, bougonnant, verres fumés sur le nez, tournait carrément le dos aux caméras, à la digne dame ! Bouderies loufoques. De nouveau, congédiement ! Aux derniers temps de cette carrière comme « volontairement » ratée, Dupuis, soliloquait, tard en soirée, en borborygmes confus à CKVL. Vainement, des femmes l’aimèrent avec passion, amours contrariées hélas !
Puis, un méchant matin, la radio funèbre m’attrista : « Hier, on a trouvé sans l’acteur Paul Dupuis, dans une chambre d’hôtel à Saint-Sauveur ». L’ex-beau jeune homme blond aux yeux de mer de ma rue Saint-Denis quittait l’affiche. Définitivement !

6 réponses sur “MORT À SAINT-SAUVEUR ! [PAUL DUPUIS]”

  1. Quels « cadeaux » que ces merveilleux personnages inoubliables que vous nous remettez parfois en mémoire comme le fait également votre ami M. Jean Faucher aux éditions Liber!
    Meilleurs voeux de joyeuses fêtes!

  2. Salut Claude,
    je viens de lire ton truc sur Paul Dupuis. Pour moi le grand Oncle Vania qui fût, à l’Égrégore. C’était, je te l’avoue en cachette, mon acteur fétiche. Pays trop petit pour contenir si grandes vibrations. Au plaisir d’une prochaine engueulade. Embrasse Raymonde et Joyeuse hiver.
    Bien bas,
    Raymond

  3. Au hasard d’une recherche sur Andrée Maillet, écrivaine oubliée, je découvre votre site très intéressant qui me ramène aux premières heures de la télévision radio-canadienne. Quelle joie, c’était pour nous jeunes filles assoiffées de littérature et de théâtre de découvrir les textes des auteurs européens joués par nos artistes. L’épisode familial dont vous faites mention est probablement «très vrai». Ce qui me surprend, c’est la réaction de sa cousine pourtant une femme libre-penseure et avant-gardiste. Ah! la famille et l’honneur ! D’autant plus qu’il est plus que probable qu’un membre du haut-clergé eut désiré voir grandir le fruit de ses oeuvres. Merci M. Jasmin je crains de devenir accro à votre blogue.
    Claire Du Sablon

  4. Bonjour Claude,

    J’ai récemment vu Paul Dupuis qui incarnait Arthur Buies dans Les belles histoires. Je trouve ce personnage fascinant, et voulant en connaître plus, je fais une recherche et tombe sur votre site.

    En tant que spectateur, j’ai connu Paul Dupuis dans Les belles histoires, puis dans l’émission de madame Smet, et J’ai appris son suicide avec grande surprise, on disait qu’il était à écrire une pièce de théâtre L’enfant doux. Je l’écouterai plus tard à l’émission Les beauxdimanches.

    En 1986, pour célébrer son 50e anniversaire, la SRC a présenté une émission hebdomadaire animée par Robert Blondin. L’on couvrait tous les grands événements que cette radio avait suivis, dont la Seconde guerre. Un touchant reportage de PaulDupuis sur un obscur héro nommé Bourdages m’a montré la très grande sensibilité de cet homme.

    Je crois monsieur Jasmin que votre jadis « beau voisin » ait été très affecté par cette guerre. Si jamais vous entendez ce reportage de Paul Dupuis, je suis sûr que tout comme moi, il modifiera la perception que vous avez de lui.

    Vous avez beaucoup apporté au Québec, je vous en suis très reconnaissant. Portez-vous bien monsieur Jasmin !

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