L’ANNÉE DU CHIEN ? ET DU CH’FAL ?

Dans mon village laurentien, il y a un lac, autour de ce lac, des pistes et, sur ces neiges battues, arrosées aussi, des gens. En week-end, grande beauté de voir le bariolage multicolore des promeneurs, des fondeurs, des patineurs. Fascination aussi de voir tant de chiens et de races si diverses. Des petits, des gros, des longs (chien-saucisse ?), des poilus en tous genres : courts, ras la peau parfois, très longs, frisés durs ou frisés mous ! Jeune, il n’y avait tant de gens-à-chiens, il me semble. D’année en année, l’impression que ce « fidèle-ami » va se multipliant. Et soudain, un dimanche, place au cheval. Plein de jolies et
aériennes carrioles sur le lac ! Musique, ballons, drapeaux, petites foules attentives ici et là. Courses organisées, on dit un « derby ». À voir tous ces attelages antiques dans le vent et la neige, je revoyais les images hivernales des jolis calendriers de mon enfance avec ces illustrations —aux sauces affadies hélas— du grand Cornélius Krieghoff, cet artiste surdoué, jeune exilé d’une Allemagne battue, installé et marié à Longueuil, mercenaire et déserteur de l’armée américaine, qui fonda la peinture québécoise dégagée de l’italianisme à religiosité. Ses belles carrioles rouges !
La veille de ces joyeux concours équestres, tout un samedi soir sur la colline du sud, dite Sommet Bleu ! Invités, mon Aile et moi, à nous régaler. Une quinzaine de convives pour un souper sophistiqué aux ingrédients exotiques, repas festif en l’honneur du nouvel an chinois, « l’année du chien » comme cela est décrété. Longue table enchinoisée avec chandeliers importés, bougies verdoyantes, lanternes de papier jade, ibiscus, verts aussi, monaie-cadeau en sachets, nappes et napperons aux graphiques orientaux. Sorte de spectacle appétissant que ce repas, une parade colorée de plats exotiques bien éloignés du menu chinois d’antan, genre « no 2 pour 4 » ! À la fin des agapes, Carole Lapan, blottie entre son Paul et John l’expert, fière du défilé succulent, jeta des restes au long chien frisé, haut monarque fabuleux et bien ignorant de « son année ».
Le lundi, adieu chiens, adieu chevaux coureurs, la semaine pouvait débuter avec, sur la galerie du lac, —splendeur de feu sur le froid tout blanc— un cardinal… et ses deux épouses. Un nerveux « suisse » à la rousseur flamboyante surgissait et… ne les effraie point ! L’entente animalière parfaite que j’observe en lisant derrière la porte-patio sur les chicanes de mondes lointains, Iraqu, Palestine. Le journal replié, je pars chez mon fidèle quincaillier (Théoret) voulant me dénicher une chaîne pour ma « montre-patate » à chiffres romains, hélas ersatz de celle héritée de mon grand-père. Perdue hélas. Dans ce « magasin de fer » (comme on disait jadis), il n’y a pas qu’un caissier dans la porte. On peu jaser. Avec le proprio ou avec ses commis. On peut rigoler aussi, on peut raconter les ragoûts ragoûtants chinois chez Carole ou les vertigineuses carrioles sur le lac. Ou même de certains plats si bien réussis en vente à cette « école hôtelière » de la rue Lesage. C’est cela un village.
J’avais aimé, arrivant à Outremont en 1986, dénicher un cordonnier rue Fairmount, un épicier-boucher rue Saint-Viateur, le « magasin de fer » au coin de Parc, le glacier original rue Bernard, le barbier, le marchand de poissons près de Van Horne, etc. Oui, un village. Le quartier de ma jeunesse, fut ainsi : « un village ». Un village au sein même d’un lot de villages, les paroisses environnantes de Villeray. Nous trouvions de tout dans nos quatre ou cinq rues. Descendre « en-bas-de-la-ville », comme on disait, était une rare expédition. En 1962, je n’avais pas trouvé cet aspect « village », que j’aime tant, en m’installant dans une banlieue du Vieux Bordeaux, sa vieille rue commerciale, Viel, agonisait. En 1978, logeant rue Cherrier et Saint-Hubert, pas de cet aimable « village » à l’ancienne non plus. De là ma joie arrivant rue Querbes à Outremont, ou rue Morin à Sainte-Adèle. Modernes ou pas, à moins d’être de farouches misanthropes, les gens aiment bien pouvoir converser un brin avec ses marchands divers et les habitués, clients que l’on croise et recroise. Ce besoin d’une convivialité minimum est très vieux. On peut constater sa nécessité si l’on va marcher au soleil sur un anneau balisé, de neige « tapée », autour d’un lac tout blanc de février. Soit entourés de chiens frétillants ou, comme ce dimanche de derby, de chevaux piaffeurs attelés à de si jolies carrioles défiants des records aux embûches variées. Je pensai alors à mon camarade mort, Claude-Henri (Grigon) qui, enfant en 1899 ?, devait chevaucher, ici sur ce lac, de tels bons vieux percherons.

UN SALE TEMPS NOUVEAU ?

Lettre ouverte :
UN SALE TEMPS NOUVEAU ?

Monsieur l’éditeur,

Je m’adresse à vous, M. Guy Crevier, puisque reporters, critiques, chroniqueurs, chefs de pupitre sont tous sous votre gouverne. Vous avez l’autorité nécessaire, je n’en doute aucunement, pour l’orientation de votre journal. Cela dit j’imagine tout de même —services dérivés, administration générale— que vous avez d’autres chats à fouetter. Tout de même en lisant votre propre journal, vous devez bien vous rendre compte, comme tout votre lectorat, qu’y souffle exclusivement un vent-jeunesse outrancier, ce qui n’est ni bien ni bon vu la diversité de vos fidèles. Souffle aussi un « vent nouveau » qui a fait se réduire —vraie peau de chagrin balzacienne— le jadis généreux espace consacré à la littérature qui se fait ici. Comment vous le reprocher moi qui vais partout répétant que « le monde ne lit plus l’diable » ? Tenez, vous devriez recommander de faire mettre à la vraie retraite, définitive, votre doyen-chroniqueur, Réginald Martel, observateur inlassable de nos proses, attentif de l’édition québécoise. Martel semble obsolète !
Ëtes-vous absolument dans « le vrai » vous et vos lieutenants ? Certes La Presse doit évoluer au gré des modes actuelles, selon les bon vents « porteurs», obéir aux changements des mentalités. C’est sain en administration. Ça dérive parfois :tout récemment, par seul exemple, votre lectorat —francophone n’est-ce pas ?— a eu droit à huit (8 ) pages full colors (en deux jours ) pour publiciser pesamment la venue des vieux « Rolling Stones » ! Un de vos rubrifiques employés publiait : « Ça va faire plaisir à notre boss, Alain ? » Alain qui ? Cet esprit, disons « de famille », est-il garant d’une servitude librement consentie ? Mettons.
Encore ici, pas de reproche, non. De vrais jeunes de mes entourages trouvaient cette « publicité gratuite » abusive mais peut-être pas les Baby Boomers. Et leurs enfants grandis qui forment une grosse clientèle. Vous, ou vos adjoints, savez ce que vous faites. Il n’y a pas longtemps votre cahier-lectures devenait la queue maigre d’un cahier « radar » ! Les aînés savent bien que l’appareil dit « GPS » sera l’instrument de base pour tout sonder et surveiller mais… Je vous accorde trop de responsabilité, M. Crevier ? Je vous tiens responsable de cette désaffection pour la littérature. J’ai travaillé à La Presse dans les années 1960 sous les Gérard Pelletier, Roger Lemelin et le regretté feu-Claude Masson. Jusqu’en 1970, par là, le samedi matin, vos lecteurs trouvaient au moins une pleine page pour « danse, télé, cinéma, musique et (la mienne) beaux-arts ». En plus des rubriques —échos, brèves nouvelles— sur tous nos domaines culturels.
La dégringolade pour les écrivains débuta en passant du samedi, « à fort tirage », au dimanche. J’y reviens, pas de reproche, pas de complainte, puisqu’il vous faut sans cesse vous adapter aux besoins, goûts et non-culture (!) du lectorat de 2006, je ne vais pas donner des leçons de réalisme à des experts tel que vous. Il y a juste —je rêve ?— ceci : je m’imagine qu’il est de la responsabilité sociale d’un important quotidien de donner un peu plus de lumière à tous nos acteurs culturels. Certains week-ends on ne trouve même pas un ligne sur danse, musique ou arts plastiques, créateurs québécois encore plus à plaindre que les écrivains. M. Crevier, je trouve cela regrettable et — fou ?— j’ose croire que vous allez réagir positivement, corriger cette situation indigne de La Presse.

Claude Jasmin
écrivain
Sainte-Adèle