UN SALE TEMPS NOUVEAU ?

Lettre ouverte :
UN SALE TEMPS NOUVEAU ?

Monsieur l’éditeur,

Je m’adresse à vous, M. Guy Crevier, puisque reporters, critiques, chroniqueurs, chefs de pupitre sont tous sous votre gouverne. Vous avez l’autorité nécessaire, je n’en doute aucunement, pour l’orientation de votre journal. Cela dit j’imagine tout de même —services dérivés, administration générale— que vous avez d’autres chats à fouetter. Tout de même en lisant votre propre journal, vous devez bien vous rendre compte, comme tout votre lectorat, qu’y souffle exclusivement un vent-jeunesse outrancier, ce qui n’est ni bien ni bon vu la diversité de vos fidèles. Souffle aussi un « vent nouveau » qui a fait se réduire —vraie peau de chagrin balzacienne— le jadis généreux espace consacré à la littérature qui se fait ici. Comment vous le reprocher moi qui vais partout répétant que « le monde ne lit plus l’diable » ? Tenez, vous devriez recommander de faire mettre à la vraie retraite, définitive, votre doyen-chroniqueur, Réginald Martel, observateur inlassable de nos proses, attentif de l’édition québécoise. Martel semble obsolète !
Ëtes-vous absolument dans « le vrai » vous et vos lieutenants ? Certes La Presse doit évoluer au gré des modes actuelles, selon les bon vents « porteurs», obéir aux changements des mentalités. C’est sain en administration. Ça dérive parfois :tout récemment, par seul exemple, votre lectorat —francophone n’est-ce pas ?— a eu droit à huit (8 ) pages full colors (en deux jours ) pour publiciser pesamment la venue des vieux « Rolling Stones » ! Un de vos rubrifiques employés publiait : « Ça va faire plaisir à notre boss, Alain ? » Alain qui ? Cet esprit, disons « de famille », est-il garant d’une servitude librement consentie ? Mettons.
Encore ici, pas de reproche, non. De vrais jeunes de mes entourages trouvaient cette « publicité gratuite » abusive mais peut-être pas les Baby Boomers. Et leurs enfants grandis qui forment une grosse clientèle. Vous, ou vos adjoints, savez ce que vous faites. Il n’y a pas longtemps votre cahier-lectures devenait la queue maigre d’un cahier « radar » ! Les aînés savent bien que l’appareil dit « GPS » sera l’instrument de base pour tout sonder et surveiller mais… Je vous accorde trop de responsabilité, M. Crevier ? Je vous tiens responsable de cette désaffection pour la littérature. J’ai travaillé à La Presse dans les années 1960 sous les Gérard Pelletier, Roger Lemelin et le regretté feu-Claude Masson. Jusqu’en 1970, par là, le samedi matin, vos lecteurs trouvaient au moins une pleine page pour « danse, télé, cinéma, musique et (la mienne) beaux-arts ». En plus des rubriques —échos, brèves nouvelles— sur tous nos domaines culturels.
La dégringolade pour les écrivains débuta en passant du samedi, « à fort tirage », au dimanche. J’y reviens, pas de reproche, pas de complainte, puisqu’il vous faut sans cesse vous adapter aux besoins, goûts et non-culture (!) du lectorat de 2006, je ne vais pas donner des leçons de réalisme à des experts tel que vous. Il y a juste —je rêve ?— ceci : je m’imagine qu’il est de la responsabilité sociale d’un important quotidien de donner un peu plus de lumière à tous nos acteurs culturels. Certains week-ends on ne trouve même pas un ligne sur danse, musique ou arts plastiques, créateurs québécois encore plus à plaindre que les écrivains. M. Crevier, je trouve cela regrettable et — fou ?— j’ose croire que vous allez réagir positivement, corriger cette situation indigne de La Presse.

Claude Jasmin
écrivain
Sainte-Adèle

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