SUR LUCILLE !

Elle était l’aînée et sera sacrifiée au destin du temps jadis. Mes parents l’ont vite sortie de l’école « la plus vieille ». Qui n’avait que 15 ans !

Maman attendant son sixième enfant, il lui fallait de l’aide. La « servante », adolescente Gaspésienne logée, blanchie, nourrie, fini, terminé, trop cher pour le modeste budget familial. Lucille sembla heureuse et deviendra volontiers cette « deuxième mère ». Détestée parfois : « Quoi, tu nous donnes des ordres, pour qui te prends-tu ? », on rechignait. Mais, souvent, nous étions si contents qu’elle soit là, maman partie pour ses courses quotidiennes, quand on rentrait de la ruelle pour faire soigner écorchures, éraflures, ces genoux sanglants !

Lucille nous aimait, comme « une mère », comme si nous étions ses petits enfants. Elle avait du temps, moins débordée que la vraie mère. Gratuite « jardinière » autodidacte pour les jours de congés, les dimanches pluvieux ! Jouant avec nous au parchesi, bingo, jeux de cartes enfantins, serpents et échelles, etc. Sa patience, meilleure que celle de notre mère.

Vieux, ne l’avoir jamais remercié ! J’ai eu quinze ans, j’étudiais au collège pensant devenir avocat, je n’avais plus besoin de cette précieuse « seconde mère »…. Lucille nous quitta, amour, mariage, définitive séparation de nous tous pour aller jouer à la « vraie mère », d’abord un fils, puis deux filles. Enfants bien à elle.

Beaucoup de temps passa. J’ai illustré « Lucille-l’aînée » en 80 dimanches soirs sur les ondes de Radio-Canada (sept.1974-juin1976). Une « Lucie » incarnée par la jolie Louise Laparée, aussi son René, en ce vif « Roland » de Michel Forget—, ouvrier chez Canadair. Nonagénaire, Lucille —veuve depuis peu— vit heureuse dans son cher Chomedey, à Laval.

Je viens de lire un vieux magazine (ô attente chez un médecin !) où Gabrielle Destroismaisons déclarait sortant de chez le psy Corneau télévisé : « Dur d’avoir été l’aînée. L’influence obligée sur les plus jeunes. Oublier ses besoins personnels.. Être sur-maternelle avec soeurs et frères. Devoir vieillir plus vite. S’arranger toute seule, s’imaginer que seuls les plus jeunes ont davantage besoin de la mère ». Là, j’ai repensé à ma gentille « deuxième mère », privée d’école tôt pour faire la « bonne à tout faire » de maman. Fatalité des aîné(e)s des grosses familles d’antan ! Le chanteur Hughes Aufray en fit une jolie mélodie : « non, non, ne pleure pas, Céline», je l’écoutais remué. Lucille, tu recevras cette lettre ouverte et, je te connais va, tu vas te demander pourquoi te dire « merci ».

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