«GAMBLEURS D’OCCASION» , GABRIELLE ROY ?

Autopsie d’un grandiose (!) projet qui vient de s’écrouler.

Rêvassons : 1920, Germaine Lefebvre, ma mère, qui n’a pas vingt ans, habite rue Ropery à la Pointe Saint-Charles. À un coin de rue, le très actif canal dit de Lachine, au long de « St-Patrik street » et la jeune belle Germaine observe le trafic maritime quotidien vers les Grands Lacs, vers Toronto. Des gamins —comme à Saint-Henri à côté— osent s’y plonger les jours de canicule. Eaux si sales dans  » la petite patrie  » d’un Yvon Deschamps. Plein d’Irlandais dans son quartier et allez voir rue Centre : deux immenses églises catholiques, côte à côte ! Une pour nous, cathos français, l’autre pour les cathos Irlandais. Séparatisme déjà têtu, racisme soft, exemple de non-intégration à la majorité. Maman a « de l’argent de poche » car son père, époux de Zéphire (!) Cousineau, est un boucher prospère dans cette rue Centre. J’observe une vieille photo jaunie, on n’est pas à Paris mais… il y a un bœuf sur le toit ! Énorme  » découpé  » de bois.

Rêvons : maman, a envie de  » tenter le sort « , oserait-elle se rendre au casino voisin, Bassin-Peel ? Aïe, va pas là maman, ne va pas là !

Comme je peux imaginer les jeunes gens de 2007 nourrissant les machines à sous. Bien nommés « one arm bandits », banditisme encouragé par l’État. La pègre, avant Loto-Québec, ramassait un peu plus de 50 millions. Des grenailles…Il s’agit maintenant de milliards de dollars ! Récoltés « vertueusement » pour écoles et hôpitaux n’est-ce pas ? Jouez en paix bonnes âmes charitables.

J’imaginais aussi des voisins de maman à Pointe Saint-Charles, pauvres ouvriers y risquant « le pain quotidien « , ce vice est tentant pour les mal pris, les mal partis, c’est connu. Gabrielle Roy aurait pu publier :  » Gambleurs d’occasion « .

Revenons dans la réalité, en 58 pages, la « Direction de la santé », (DS) s’écriait : « Danger ». Le docteur Richard et le sociologue Chevalier préviennent ceux du régime-Charest:  » Faut éviter de rapprocher un casino de la population « . Autrement dit : laissez ce piège-à-cons dans son île artificielle. Ce rapport antecoulombien enrageait l’État-promoteur. On y expliquait que 11,000 personnes pourraient s’y rendre en trente minutes de marche, et, en 15 petites minutes, la majorité des citoyens de cette région. Ce projet  » Bassin-Peel-viré-en-Casino  » était alléchant car encadré, illuminé, par les attractions du célèbre  » Cirque du Soleil « , une machine ben huilée, expérimentée à Las Vegas Un complice intéressé. Et qui allait amener quoi ? La DS y était explicite : une toxicomanie, du stress —des suicides parfois—, des ravages financiers toujours. Et de graves problèmes conjugaux. Bref, de la criminalité en masse ! MM. Richard et Chevalier ne pouvaient-ils pas se taire, non ? C’est écrit noir sur blanc.

On a publié que ce rapport de la DSP était le tombeau du projet mais il y a eu bien pire qu’un sombre rapport de la DS. Il y a eu que ce compagnon-du-vice, un cirque, est pressé, Dieu merci ! Le brillant businessman Laliberté n’a pas de temps à perdre. Il veut vite investir, s’agrandir mais pas dans un  » machin  » critiqué. Car les marchands détestent la polémique. Pas bon pour les affaires la chicane, les querelles, c’est nuisible à la  » belle image  » corporatiste.

La santé, la cohésion sociale fragilisée…ouash !

Vint donc ce M. Coulombe qui réclame un temps de  » pause  » et davantage d’études.  » Fuyons ! « , dit Le Cirque du Soleil. Et voilà Loto-Québec les culottes à terre ! En écho rapide du  » non merci  » de Laliberté, il pose sa pancarte sur les jolies maquettes :  » On ferme !  »

Face aux formidables appétits étatiques —on l’a vu avec les scandales de la SAQ— où déménagera la patente car les profits baissent à l’ex-Pavillon de la France trop éloigné des hôtels, des restaus, etc. Et, mais taisons le fait, des habitants indigènes, un vaste terreau pour extorquer du fric.

Va-t-on songer à Westmount ? Hon ? Quoi ? Juste en haut, derrière l’Oratoire à Saint Joseph, à ce joli parc aux oiseaux, autour du vert Circle Road ? Hon, hon ! La vraie bourgeoisie stopperait un tel projet. Où alors ? Au sud-ouest de la  » bien chic  » Ville-Mount-Royal ? Si proche des parieurs de Blue Bonnet ? Suffit ! Bien. À Outremont alors ? Au site à chemins de fer où il n’y aura pas de Chum ?

Maman s’exila donc au nord et fonda famille dans Villeray. Elle ne nous parlait jamais de sa  » natale  » Pointe Saint-Charles. Elle disait rue  » Rompré  » pour Ropery ! J’ai cherché longtemps cette rue mal nommée ! Une honte ? Un petit snobisme ? Le  » boulevard  » Saint-Denis (comme elle disait) l’avait heureusement arrachée à sa jeunesse en zone de pauvreté. Il y a peu, j’y fis un beau soir, un petit pèlerinage pour voir le gang du surdoué Robert Lepage. Dans une vaste usine désaffecté (ex-manufacture de locomotives ?), on montrait son cirque pseudo-chinois,  » La trilogie des dragons « . Avec plein de ses forts gadgets visuels si étonnants. Cinq heures assis, mes fesses ! J’ai revu alors les deux grosses églises. Vides, fantômatiques !

J’y retournai encore au pays-de-ma-mère il y a moins longtemps. Une autre usine fermée, transformée en entrepôt pour éditeurs (Sodes). Mille cartons bourrés de mon livre nouveau prêts à partir en librairies. Devoir raconter  » mon sujet  » à des distributeurs dévoués. Être allé ensuite luncher à la chaude vaste taverne des Magnan. Puis aller marcher —après la bouffe sur l’immense terrasse— ou, encore, dans la petite rue de maman, Ropery. Oh !, sa vieille maison devenue cottage à condos, rénovée richement. Et qu’elle ne verra pas, morte en 1987. Son grand arbre unique est encore debout dans la cour !

Suis aussi allé voir son sale canal. Qui, bientôt, sera devenu une jolie  » rivière  » urbaine le long des ex-usines transformées, avec canots, pédalos et jolis yatchs. L’ami Paul Buissonneau faisait des signaux sur son balcon ! Picolo de 80 ans ! Un monde, ma mère : j’ai vu des alentours d’une modestie qui crie encore et toujours  » misère  » ? Alors, un casino ? Non : mort subite d’un projet vain. Alors quoi ? Des logis sociaux… Hum ! Je devine, je vois venir lentement la gentrification classique, les rénovations partout, les nouvelles évaluations, les taxes majorées… Ce sera encore  » la fuite des pauvres « .

Mais pour où ? Mais pour où ?

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