Nouvelles histoires des pays d’en haut : « DONALDA-DEUX »

    CE CONTE VA PARAÎTRE BIENTÔT
    DANS « LE QUÉBÉCOIS » À QUÉBEC.
    Claude Jasmin

(Inédit)

Nouvelles histoires des pays d’en haut : « DONALDA-DEUX »

Les gens du village lui donnent ce surnom, Donalda. Pourtant, Amédée, son homme, n’est ni maire, ni riche, ni agent des terres, c’est une sorte de modeste jardinier. On l’emploie aussi pour nettoyer des gouttières, tondre des pelouses, entretenir des domaines bourgeois ou comme gardien épisodique si l’on part en voyage.

Oui, ce Amédée est un homme à tout faire, un jack-of-all-trades. Un jobber comme on dit par ici. Donald, son épouse, de son vrai nom Amanda, plus jeune que lui, était la fille unique d’un populaire notaire… défunt. Mort en 1960. Mort en état d’ivresse, ruiné aussi par le vice du jeu. Un grand compulsif qui faisait mentir les nostalgiques répétant : « Ah, « le cours classique » d’antan ! Qui rendait l’homme d’ici plein d’un bel avenir, important, riche, cultivé et sérieux.

Amanda est ce qui se nomme, une aliénée légère. Elle fonctionne en société comme elle peut et elle s’est vite mariée avec ce Amédée, unique prétendant à sa porte d’orpheline.

Prenez garde, si, la croisant hagarde, comme perdue, sur un chemin du lieu et que vous lui souriez d’un trop généreux beau bonjour, c’est automatiquement la digue rompue : « Ah, m’sieur, j’sais plus où aller, mon mari me bat, je n’ai aucun revenu, je suis perdue, aidez-moi… ». Ça va sonner à vos oreilles comme « Le p’tit bonheur » de l’immortel de Félix.

Vous la voyez errer, qui rode un peu partout dans nos rues, malheureuse, plaintive, pauvrement vêtue, cheveux toujours décoiffés. Plus grave, vous remarquerez sans doute des marques bleuies, ici et là, dans cet ancien beau visage de femme égarée. Son Amédée, lui, semble guilleret, sifflant d’improbables mélodies d’antan, traînant un râteau, une bêche ou une pelle, un pic ou sa vieille tondeuse rouillée.

Derrière lui, bien souvent, cette jeune femme, souillon, qui marmotte de vagues complaintes, c’est elle, Donalda, qu’Amédée utilise en domestique sans salaire, pour l’aider à ses taches diverses. Sa servante quoi.

À notre dernière rencontre ce fut : « Je vais le quitter, je n’en peux plus ! Où donc, m’sieur, que je pourrais me réfugier? »

Je lui ai fournie une adresse du CLSC, « pour femmes battues ».

Ensuite, chez un voisin proche, cossu, j’ai vu l’Amédée. Bien changé, fouillant de la terre noire à genoux, entre deux plantations de fleurs; je l’ai vu abattu, vociférant entre les dents, des imprécations vagues. M’apercevant sur la galerie, il me fit aussitôt signe de descendre le voir. « La ‘Manda m’a quittée m’sieur ! Pouvez–vous le craire ? Je peux toute faire dewors mais dans une maison, je sais rien faire. Je vas manger matin, midi et soir au snack Chez Freddy. J’ai p’u de linge propre et la cabane devient une soue à cochons. A vous aimait bien vous, vous sauriez pas où elle s’cache la torrieuse, par hasard ? »

J’ai osé lui parler de ses mauvais traitements. Oh la la ! « C’est une saudite menteuse ! Ma faute, j’aurais jamais dû me prendre une fille de professionnel, ça a été élevé ça, gâtée, pourrie. »

Du temps a passé et j’ai rencontré un Amédée qui se courbait, qui crochissait, qui traînait la patte, qui parlait tout seul. Un homme qui vieillissait très vite, comme à vue d’œil. Quoi ? En avoir pitié ? Je me souvenais des bleus au visage d’Amanda la baptisée « Donalda ». Que je ne voyais plus.

Un soir pourtant , à la porte du théâtre d’été sur le boulevard, une belle apparition : Amanda-Donalda était là, à l’entracte, radieuse, méconnaissable, rajeunie. Avec un bel homme à cheveux gris à ses côtés. Je la saluai et elle me présenta son soupirant, un relieur de profession, retraité, vert galant « vieil homme », à la parlure articulée. J’étais bien content de son sort nouveau. Hélas, ce même soir, de l’autre côté du boulevard, qui je vois s’amener dans l’air chaud de ce soir de juillet ? Oui, lui, Amédée-le-désespéré.

Je craignais le pire car il l’avait vue avec son beau cavalier et il traversa le boulevard —en diagonale— d’un pas fort mal assuré. Ce fut bientôt des cris, des gestes violents et il osa secouer sa Donalda infidèle. Mal lui en prit, alors que je tentais de m’interposer, de retenir ses coups de poing, de calmer l’olibrius pris visiblement en boisson, le nouveau compagnon lui asséna un formidable coup sur la gueule. Un seul et Amédée s’effondra de tout son long sur le trottoir. Il y eut immédiat attroupement des spectateurs de l’intermission, c’était du théâtre vivant ! Le batteur de femmes finit par se redresser, par marcher en rampant à quatre pattes s’éloignant d’un pugiliste aussi féroce.

Il saignait autant qu’il bavait et j’en eus pitié. Allant le retrouver au carrefour, l’aidant à se relever, je lui dis :

« Amédée, il vous faut l’oublier, elle ne redeviendra plus jamais votre dévouée servante. Prenez-en donc votre parti. » L’homme humiliée s’accrocha à un poteau aux feux clignotants, me regarda droit dans les yeux, hagard, comme s’il descendait de la planète lune. Je l’installai difficilement dans un taxi qui maraudait, payant la notre d’avance, donnant son adresse, à la Rivière-aux-mulets, de sa « cabane-devenue-soue».

Je ne revis plus durant des jours et des jours ce pauvre « homme à tout faire » dans les beaux jardins de mes voisins des alentours mais je revis deux fois cette Donalda libérée. Une fois, au petit centre commercial du village, qui s’achetait une jolie robe d’été choisie librement sur un étal à aubaines d’une boutique chic. Une autre fois, elle sortait du bijoutier de la rue Valiquette. Me voyant elle courut vers moi l’annuaire levé :« Regardez, je viens de faire agrandir ma bague de fiançailles. Voulez-vous venir à notre mariage à la Fête du Travail ? Oui? » Je prétextai un voyage obligé à l’étranger tout en la remerciant poliment.

L’ancienne Donalda bafouée et ridiculisée, j’en étais bien content, était redevenue enfin « la fille d’un notaire ».

J’appris dans les jours suivants qu’un certain soir d’août, deux cyclistes de la fameuse piste du « P’tit train du nord » avaient ramassé au bord de la rivière, passé Val Morin, une épave humaine encore vivante ! Un Amédée, saoul comme une botte, avait tenté de se noyer ! Un suicide raté. Action impossible pour un gaillard aussi vigoureux dont l’instinct de vie empêchait cette sorte de mort.

Ce fut l’automne, les feuillages, bouleaux et érables, se firent sang et or. Des touristes à pleins cars vinrent admirer le rituel feu d’artifice naturaliste. Je faisais moi aussi l’ébloui un matin sur ma galerie quand j’entendis mon voisin d’à côté qui me criait : « Vous avez rien su ? Vous avez rien vu ? » Il était blanc comme un drap lui qui, absent longtemps, revenait de Caraïbe. Les bras au ciel, il marchait vers moi qui, descendu, allait aussi vers lui : « C’est horrible, je viens d’ouvrir ma remise et il est là, pendu, oui, raide mort ! »

Je savais qui ! Amédée, sans sa misérable Donalda, ne voulait plus vivre. Au même moment, deux magnifiques canards atterrissaient doucement sur mon quai de planches. On aurait dit « la beauté » protestant contre l’horrible laideur dans le cabanon voisin.

(fin)

L’INGRATITUDE ?

Un prêtre catho, dans une lettre ouverte, a porté plainte.

Écrivains, cinéastes et téléastes, trop de créateurs cherchent à diffamer le clergé québécois d’antan et actuel. Il demandait modestement s’il n’y avait pas dans toutes ces attaques une bonne part d’ingratitude. Eh bien oui ! J’avoue car je ne suis pas sans péché, mon révérend. En effet, évitant un sorte de guerre civile (oh oui !), notre clergé s’est tu, avec une grande sagesse, face aux changements radicaux qui survenaient à l’arrivée d’un régime libéral au pouvoir.

Et ce fut, conséquence inévitable ?, ces portraits méchants sur l’ancien temps, sur ces temps où le clergé catholique d’ici, omnipotent, s’alliait avec les conservateurs frileux de jadis.

Il y eut injustice. Ceux de ma génération peuvent admettre aujourd’hui. Injuste d’avoir balayé vite sous tous les tapis tant de prêtres lucides qui, de façon courageuse, s’efforçaient de donner de la lumière. Ces exceptionnels « curés » mériteraient d’être mieux connues. Ces « ensoutanés » vaillants ont œuvré en sociologie comme en théâtre (en ciné-clubs), auprès de jeunes esprits forts qui luttaient pour faire advenir des temps moins ténébreux. Ils étaient une minorité ? Oui. Pas une raison pour fourrer dans un même sac tous ces « célibataires en robes longues ».

Certains de ces prêtres firent face aux autorités enragés de leur audacieux courage. Un religieux se vit envoyé en Suisse « en études », le fameux Frère Untel. Un évêque, Joseph Charbonneau, sympathique à des grévistes matraqués, fut dégommé dare dare à Montréal et expédié vitement dans une retraite silencieuse à Vancouver ! La liste est assez longue. Un jésuite cultivé, courageux, quitta sa soutane et s’exila en France, François Hertel. Ingratitude ? Je me souviens de tant de « moines » profs du collège, dévoués, généreux, qui s’acharnaient À nos décrasser l’esprit. Évidemment l’anticlércalisme forcené n’a plus cours avec les générations qui nous suivirent. Je serais bien étonné de découvrir des anti-cathos agressifs chez des profs de 30 ans ! Le vieux combat a cessé faute de combattants.

Les actualités, sans cesse, font voir des plaignants qui sortent des années noires, victimes de prêtres et religieux pédophiles. Des « hommes de Dieu » eurent des conduites de malades sexuels, c’est une réalité. Ces affreux cas, qu’il faut mettre en lumière (et en procès) , font oublier des centaines et des centaines de « serviteurs du Christ » qui, toute leur existence, ne furent que des outils efficaces, essentiels, d’une pédagogie fort estimable. L’ivraie, tard dénoncée, jette dans l’ombre immérité nombre de ces collaborateurs précieux de nos jeunes années. Ingratitude ? Pas d’autre mot en effet.

Pour quelques dollars par mois, des hordes nombreuses de jeunes filles et garçons ont pu obtenir de faire de bonnes études, vraiment à bon marché, en ces époques où l’instruction était une denrée pour nous sortir collectivement des temps durs de jadis quand, à 13 ans, les enfants bien souvent allient à des travaux humiliants. Quand je pense à mes 10 ou 12 professeurs capables de m’instruire —fils du petit peuple— adéquatement dans un collège de la rue Crémazie. Quand je songe à ce Père Lalonde entièrement dévoué à organiser des loisirs culturels (m’initiant au théâtre) dans Sain-Vncent Ferrier ! Comment sortir du silence tant de ces « robes noires » en actions libératrices dans tant de mouvements de jeunesse les plus divers dont cet « Ordre de Bon Temps » ? Ingratitude ? Certainement.

Ces temps-ci, hasard, je redécouvre des annales (de missionnaires cathos ) rapportant l’ouvrage étonnant de certains des nôtres en Amérique du Sud, en Afrique et en Chine. Ces garçons d’ici, on l’ignore de nos jours, furent d’extraordinaires ambassadeurs québécois, consuls sans goure aucune, inouïs même, en ces pays lointains. Mes lectures me font voir qu’il y a eu un clergé québécois suractif, très utile pour combattre en exil des noirceurs graves. Avec risque de prison dans certains cas. Le frère de mon père, Ernest, fut interné par les Japonais d’Hirohito longtemps, à Davao. L’oncle revint au pays après la guerre « pas mieux que mort », sa santé complètement délabrée.

Qui d’entre nous, filles ou garçons, n’est pas disposé à témoigner pour une « bonne sœur » au dévouement total ? Qui dira avec des éloges méritées un « petit frère » modeste, capable de donner de l’espoir à d’humbles gamins incultes issus d’un milieu défavorisé —je songe au beau livre de l’acteur Robert Lalonde, pensionnaire à Rigaud. En musique, en art, en botanique, en science, etc., qui sortira de l’ombre pour proclamer sa sauvegarde, son salut intellectuel, d’un ordre souvent providentiel ? Le vieux clergé d’antan mériterait cette reconnaissance tardive. Il en a grand besoin, face à tant de caricatures faciles, à tant d’accusations parfois injustifiées. Un sensationnalisme, un militantisme athée aussi, veut faire durer l’ingratitude. Une vieille « nonne » dans son hospice me lit peut-être et elle sait bien « son grand amour des enfants des autres», elle espère une parole nouvelle qui dira : « Le clergé québécois n’a pas été seulement nocif ». Sortez et parlez !

(30)

C’EST L’PRINTEMPS ?

Mon titre est le titre de l’une des plus belles chansons du monde, signée Léo Ferré, quand cette « graine d’ananar » qu’il affichait si souvent osait montrer un cœur léger. (correction : « Dame Bêtise » est de Brel ). Il neigeait encore hier, merde !, et puis soudain, soudain, l’air chaud s’est amené. Ô avril bienvenu ! Les neiges fondent comme à vue d’œil, des tables et des chaises s’installent à toutes nos terrasses. Pas un peuple au monde, ma foi, n’aime autant que nous la saison printanière. Délivrance du froid, voyez les sourires partout affichés. Alors foin de nos querelles (j’aime Michel Tremblay !) anciennes ou récentes. Avril c’est l’bon temps, celui de tous les adoucissements, une mue,nous remisons au placard les lourds vêtements, devenons plus agiles, plus jeunes… même vieux.

Enfants, en avril, nous cassions rageusement —avec un pic improvisé— l’épaisse glace de nos trottoirs; c’était au temps où les charrues municipales —attelées à des percherons poilus— écrasaient, tassaient les neiges plutôt que de les éliminer. Souvenirs : enfin bienheureux de marcher en souliers, étrenner du linge neuf pour aller faire la rituelle « visite des sept églises » et fleureter ingénument les jolies gamines du quartier. Aller admirer les poussins colorés aux vitrines de « madame Larose, fleuriste », coin Jean-Talon. Quémander les jolies fleurs de papier crêpelé chez monsieur Bourdon, boucher. Dans la vitrine de « Madame Lalongé, vêtements pour enfants » (!) nous avions lu : « Lalongé s’agrandit. Surveillez bien son ouverture » ! Pas loin, chez « Madame Bourré, brassière et corset » (vérité !), nos mères zieutaient les aubaines.

Rien n’a changé ? Tout. Sauf ce sentiment de la légèreté de nos êtres quand, enfin, enfin, avril nous revient. Adieu long tunnel de l’hiver québécois, bon débarras ! Nous tirons des plans sur la comète car voici cinq mois de verdure, de petits et grands bonheurs, de moments de fainéantise. Voici revenir le temps des fleurs partout, inimaginable cette belle mode montréalaise car, jadis, rien dans nos parterres ou sur nos balcons. Rien. C’était exceptionnel de voir un pot de géranium. Une fleur était un luxe, un caprice de richard. Nous étions éblouis du banal jaune des modestes pissenlits plein le parc Jarry, étonnés de toutes ces voisines italiennes, en longues robes noires, courbées en deux pour la cueillette de jeunes salades ! « Ils mangent ça ? » Au bain public de la voisine rue Saint-Hubert, en avril, nous nous retrouvions plus nombreux. L’eau de javel empestait, le gardien bourru sifflait sans cesse, mais c’était enfin l’idée de nous tremper plus souvent et puis sortir dans la rue sans gelotter. Avril, une sorte d’avant-goût de l’été qui faisait miroiter la liberté prochaine celle de la fin de l’école, du « Jetons les livres au feu et les maîtresses au milieu », selon la comptine connue.

Avril reste l’immense barrière enfin levée, une manière de permissivité floue, une atmosphère aux promesses vagues, une sorte d’espérance molle du « tout ira mieux maintenant ». Les gens ont besoin —en 1946 comme en 2006— de cette libération. Liberté toute neuve chaque année après de trop longs mois de glaces, de neiges, de verglas —et de « vitres en jardins de givre », inoubliable Nelligan. Achève doucement bien cher beau mois d’avril avec tes lueurs de petit bonheur, fais-nous rêver. Buvons à ta santé : bouteille d’un vin rouge inconnu. Et dénichons des légumes et des fruits plus frais.

Je sais dans ma parenté un jeune garçon qui achève de s’instruire et qui guette le cœur libre d’une fille encore inconnue. Il espère l’amour. Orphée et Eurydice, Roméo et Juliette, Tristan et Iseult…toujours ? Avant-hier, il s’est assis avec moi —son vieil homme préféré— sur son petit balcon débarrassé de l’hiver. Il m’a demandé un bon moyen de gagner un cœur et j’ai balbutié des formules un peu creuses, j’ai tenté de lui décrire de bonnes façons de séduire. Je crois qu’il ne m’écoutait pas vraiment, je crois qu’il savait d’intuition que le bel avril fera tout l’ouvrage. Il y a dans une rue pas loin de chez toi, cher David, une âme ouverte et, oui, avril fera son bel ouvrage, Cubidon veille et t’ouvrira les bras et l’amour y sera, mon cher enfant grandi.

J’ai promis qu’il se dénicherait bientôt une « blonde »….qui pourrait être une noire ou une brune. On a bu de sa belle bière importée et je suis reparti. Mon petit-fils « le poète » est resté là, assis au soleil, Avec le vieux projet humain, l’éternelle quête romantique « d’une vie à deux » ». Avril se mettra à l’œuvre car il ne se peut pas qu’un jeune cœur en maraudage ne trouve pas un autre cœur libre. Avril fait cela, avril-la-confiance ! Qui chantonne :« Amour, amour, amour ». Bonne chance mon grand gars, à ton âge, nous allions rendre draguer les étudiantes vendeuses des « 5-10-15 », sur la Plazza (qui ne s’appelait pas ainsi encore ). Dès avril, le peigne à la main, on sortait du Photomaton avec nos binettes souriantes —3 pour trente sous— en vue d’échanges de photos avec les accortes demoiselles de ce temps. Rien n’a changé ? Au fond avril reste le mois des amours neuves. Et des anciennes qui se renforcent. Je crois à cela.

MICHEL TREMBLAY EN RENÉGAT

Ce Tremblay qui déclare abandonner la cause nationale québécoise, un dimanche (au bord de sa piscine en Floride ?), est-il devenu un renégat ? Non. Même pas. Dès les débuts de notre combat et jusqu’à aujourd’hui , l’écrivain Tremblay était absent de la lutte. Jamais on n’a pu lire une phrase, un mot, dans ses interviews, aucun quelconque appui de sa part, à notre bataille pour l’indépendance. Son silence compacte montrait-il la prudence d’un carriériste (surdoué certes). L’argent, dit-il, est une chose horrible. Mais allez lire « Art, argent et arrangement » de Robert Yergeau aux Éditions David. Vous découvrirez tout l’argent quémandé et obtenu en maintes subventions d’Ottawa. Une petite fortune. Tremblay acceptait même de confier toutes ses archives à Ottawa qui offre bien davantage d’argent et de crédits d’impôts, plutôt qu’à notre a BN de Québec. Sa futile déclaration d’abandon illustre et un narcissique besoin de neutralité égocentrique et aussi un retour d’ascenseur à Ottawa ?

Comme citoyen, Tremblay est resté enfermé dans le vieux carcan d’antan, absolument interné dans l’époque du cléricalisme catho qui nous prêchait la méfiance de l’argent. Mon pauvre Michel romantique, tu te trompes et il faut espérer que l’argent sera un sujet de réflexion important chez les indépendantistes. Comme il l’était chez des Parizeau ou Landry, des économistes. Même le vieux savant Karl Marx savait son importance. Je recommanderais au tout nouveau chef André Boisclair de lire très attentivement « Éloge de la richesse » d’Alain Dubuc qui parle vrai en maints chapitres, fait mentir les attardés de « la haine de l’argent ». Le Tremblay devenu riche, le méritant bien, débarrassé du souci commun, vient ainsi de se ghettoïser misérablement. « Look who’s talking ? », dit New York. L’argent, Tremblay l’a maintenant mais ce serait mauvais pour le peuple. Installé dans son luxueux confort, bien mérité encore une fois, il fait mine de cracher sur l’argent. On se croirait en 1945 sous Duplessis quand « La grosse femme » et ses rejetons méprisaient l’argent, source de tous les maux ! Car mon Michel déclare : « La société québécoise est en train de perdre son âme », oh la la ! Vieux sermon connu du temps des curés en Buick en très chics presbytères ! Son tout frais « coup de jarnac » à la souveraineté fait pitié et on a envie de le recouvrir du « manteau de Noé » par compassion tant l’on admire son œuvre. Son infantile réflexion politique est d’une immaturité crasse. Retourné sous ses palmiers de Key West, croquant dans du « lime pie », Michel songera qu’il aurait dû garder le silence politique qui le caractérisait.

Claude Jasmin
Écrivain
Sainte-Adèle

ENTREPRENDRE : UNE HONTE ?

Quoi ? Sus à tous ceux qui entreprennent, haro sur tous les développeurs, les promoteurs ? Une mode, une néfaste tendance à mon avis. Je n’ai jamais eu ni le culot —ni les moyens, pensais-je—, d’entreprendre, j’en ai parfois du regret. Il m’est venu, jeune, l’idée de fonder quelque chose, un atelier de céramique en 1950, une troupe de théâtre en 1960, un centre de marionnettes en 1955, etc. Je reculais. Procrastination ? Hélas. Velléitaire ? Je le crains. Je songeai par exemple, il y a pas si longtemps, à une petite maison d’éditions pour des « récits de vie ». Je recevais tant d’appels en la matière et c’était un familier domaine. Et puis, je renonçais, alors je ne crains pas d’avouer mon admiration pour tous les industriels si j’ai bien peu d’estime pour les financiers et les spéculateurs. Ces « travailleurs » avec l’argent (confié) des autres.

Même là, amusant de nous entendre, les anti-capitalistes de salon, railleurs des « boursicoteurs » quand, en même temps, nous cherchons, tous, les profits à tirer avec nos humbles placements, nos modestes chers REERS, on enragera si Desjardins nous annonce la moindre baisse d’intérêt. Contradictions courantes ? Paradoxales attitudes ? L’argent, était un sujet tabou, attitude catho ancienne ? Très comique d’entendre un Michel Tremblay, richard maintenant grâce à son immense talent, craindre que l’argent, l’économisme, soit important au programme de indépendantistes, quelle foutaise !

En tous cas, combien sommes-nous à être « tannés » des gémissements lyriques face à ceux qui osent entreprendre. Face au moindre projet, c’est aussitôt les cris alarmistes. À écouter certains puristes —des « verts » déboussolés, des nostalgiques du retour à la terre sauvage, à les entendre, on devrait tout effacer de nos édifications humaines et/ou à venir. Ce pathologique naturalisme —oh !romantisme— relève d’une pensée tordue.

J’en vois, tout autour, de ces habitants cossus de jolies vieilles maisons qui valent une petite fortune, confortablement installés, qui gueulent fort à la venue du moindre tracteur dans leur voisinage. « Les autres », les nouveaux venus sont tous des intrus, des saccageurs qui n’ont aucun droit à ce qu’ils possèdent eux !

Certes il y a des causes justes, la protection d’une montagne dans un parc d’État ou la protection des rivières mais de là à empêcher tout développement, il y a une marge. Je ne suis membre d’aucune Chambre de commerce mais je sais, je devine, je sens que la vie réelle est une continuelle construction et que des audacieux entrepreneurs —qui prennent des risques—, forment de trop maigres escadrons pour agrandir tous les domaines des humaines activités. Défions-nous des dogmes. Des théories tout faites. Jusqu’à 15 ans, j’ai été très soumis aux dogmatiques cléricaux duplessistes. Jusqu’à 25 ans, j’ai été soumis à des idéaux irréalistes d’un socialisme aveugle, obligatoire pour faire partie de la bonne « gauche ». Par la suite, libéré enfin de tout dogmatisme, souhaitant être « un esprit libre », j’ai fait enrager un jour la droite, un jour la gauche. Nous sommes assez nombreux désormais à avoir pu constater les errements pathétiques des dogmatistes. Voir l’exemple affligeant d’un Jean-Paul Sartre échouant deux fois à devenir un politique (lire la bio lucide de Solal, pas celle de l’aveuglé B.-H Lévy) se fera valet de Staline, l’ogre infâme, puis valet de Mao, l’odieux dictateur, pour admettre bien tard ses conneries.

Merveilleux de constater ces temps-ci le salutaire réveil des plus jeunes, leur méfiance des doctrinaires. La richesse n’est plus ce « bonhomme 7-heures » des curés sermonneurs en chic Buick dans leurs presbytères luxueux. Les temps changent ? Oui, enfin !

La construction d’un hôtel, de condos, d’un centre commercial, d’un parc d’amusement, n’est pas le diable-en-personne, chaque projet mérite que l’on en examine son contenu. Il y en a de suspects et de nocifs bien entendu, mais il y en a de profitables. Les développeur ne sont pas nécessairement des démons et sataniser le vaste monde des commerçants relève d’un dogmatisme dépassé en 2006. L’infantilisme des opposants automatiques est un reste d’idéologie démagogique. Préservons autour de nous de jeunes âmes juvéniles —des enthousiastes trop généreux et facilement trompés— du fléau de ne voir le monde qu’en deux clans, désolant manichéisme du « tout est blanc ou tout est noir ». Les nuances sont de mise, informons-les mieux.

LE RÊVE PARISIEN ?

Un certain David Homel, Québécois d’origine étatsunienne, déclare dans Le Monde de Paris que nos écrits littéraires « ne sont pas exportables : « trop familiaux, trop tournés vers nous-mêmes, trop provinciaux. » Des protestations fusent. Michel Tremblay, dramaturge, illustrant avec nostalgie son petit monde familial, le fait-il mentir, lui qui est joué dans le monde ? Pour obtenir Paris n’y a qu’à ne plus nous illustrer ? Évidence, Gilles Courtemanche racontant « sa piscine à Kigali » au moment du génocide, trouve un public immense. Yan Martel livre son expédition sur mer de l’Inde jusqu’à la côte mexicaine, succès mondial. Jean Barbe —« La fabrication d’un monstre »— a, lui aussi, arrangé un excellent roman se déroulant en Bosnie. Sur ce même sujet, Homel a signé un fort bon roman. Pour être lu à Paris, et ailleurs, faut-il exiler ses personnages, se déraciner, se mondialiser, « s’exotiser » ? Vaste question !

Ce rêve de Paris ? Une vieille affaire. Louis Fréchette jadis, Gaston Miron plus tard, affirmèrent que pour être lu à Paris, il aurait fallu que l’on adopte la langue iroquoise et que l’on soit traduit ! Un auteur belge (Simenon), ou de Suisse romande, ou Marocain (Ben Jaloum), tous s’installent carrément à Paris et deviennent des auteurs parisiens. Ah oui, rêver de Paris ? Comme des écrivains Canadians rêvent de Londres, ou de New York. Colonisation intellectuelle ? Oui. Cette « fatale attraction » conduit chanteurs, chanteuses, acteurs, actrices, dramaturges (Corneille, Lemay, Croze, Louis Jacques, etc, etc.) à la recherche fébrile d’une consécration extérieure, parisienne si possible.

Nous avons su le ridicule farouche combat d’un Lemelin, avec Alain Stanké en porte-queue, d’un Thériault, jouant chez Grasset « le sauvage », s’auto-sabotant, d’un Victor–Lévy Beaulieu chez Flammrion, et, vu son talent, ce fut hélas vainement. En 1960, Robert Laffont voulait, avec « La Corde au cou », me parrainer disant :« Seulement si vous venez vous installer à Paris, Jasmin. Autrement, non ! ». En 1980, l’éditeur feu-Yves Dubé, tenta aussi vainement de me faire reconnaître à Paris lors de « La Sablière, Mario ». Quand je publierai « Rimbaud, mon beau salaud », sujet bien peu québécois, je pus lire quelques louanges imprimées à Paris. Mais je décidais d’être reconnu ici, dans mon pays et au diable le « rêve parisien ». M’exiler ? Non, jamais !

À son tour, le jeune chroniqueur Cassivi commenta « L’affaire-Homel ». Il dénonça « un complexe d’infériorité » (!) chez nos écrivains pour expliquer ce tollé anti- Homel. Il ira jusqu’à faire allusion à nos nombreux analphabètes comme cause de l’indifférence de Paris à notre égard ! J’ai préféré son allusion aux milliers de romans publiés chaque année à Paris. En effet, être réaliste c’est comprendre qu’il y a une montagne d’aspirants à cette reconnaissance parisienne. Un hymalaya de romans nouveaux à chaque septembre, mois de la rentrée littéraire. Alors plein de Nelly Arcand qui se jettent dans la semi-non-fiction, plus ou moins « cochonnes » et l’on voit défiler chez des Thierry Ardisson une fraction infime de ces coureurs de notoriété.

Ici même avec désormais plus de 50 éditeurs —il y en avait cinq en 1960 !—, avec tous ces jeunes mieux instruits, des douzaines de bons romans se publient au Québec chaque année. Qui les lit ? Et plein de refus, de manuscrits rejetés, injustement souvent sans doute. Le peloton des élus est très mince, de ceux qui parviennent à un lectorat mieux que confidentiel. C’est que, de nos jours, les bonnes zistoires pleuvent. À la télé aux canaux multiples et à jet continu ! Et aux cinémas. La ration (le besoin ?) de fiction (de divertissement ?), est vite et efficacement comblé en 2006 ! L’époque des illustres feuilletonistes populaires —Dumas, Balzac, Hugo, Zola, etc— est à jamais révolue.

Ici, d’excellents romans —j’en lis— restent peu lus et donc peu publicisés forcément. Plein d’écrivains au fond en sont rendus à pondre des zistoires en espérant le cinéma ou la télé. Eh oui, ils font imprimés en fait des « scénarios » en devenir, moi comme les autres. Ils sont tout disposés à adapter eux-mêmes leurs récit. Le livre comme « projet visuel » quoi ! Le cher Homel aurait mieux fait de se taire car il n’en va pas autrement au cœur de Paris. Comme à Londres, à Rome, à New York, allons. Dans le monde occidental, partout, des paquets de manuscrits gisent au fond des caisses chez tous les éditeurs. Ici? Même situation cher David, en chiffres proportionnels. Le fait têtu est là : le monde actuel lit de moins en moins… des romans. On lit plus que jamais…sur Internet. Les gens, cher Homel, ne lisent pas des romans à Montréal comme à Paris. Est-ce trop simple ?

ALLOPHONES : « THE AMERICAN DREAM »

Pouvons-nous vraiment nous mettre dans la peau d’un émigrant qui a réussi à passer enfin en « Amérique » ? Je ne parle pas de ceux venus d’Europe, encore moins de France, Belgique du sud, ou Suisse de l’ouest ( minorités hélas!), encore moins de ceux venus d’Haïti. Nous venons donc de lire un terrible verdict concernant les « allophones » guère francophonisables. Pour ces exilés des pays asiatiques, ou des ex-colonies britanniques, il n’y a pas grand choix : ils sont arrivés ici, en Amérique. Les USA, empire fantasmatique aux 300 millions d’habitants « riches » (n’est-ce pas ? ) aux mille attraits, aux fastes fabuleux, est le séduisant voisin mieux qu’admirable. Ces émigrés ignorent qu’il y a encore plein de misérables taudis dans les Appalaches actuellement !

Pour ces réfugiés économiques (oublions par exemple les exceptionnels bourgeois de Brossard chinois venus de Hong Kong), le Canada n’existe pas réellement. Et Toronto n’est qu’une autre métropole comme toutes celles plus au sud. C’est donc la langue américaine qui gagne (pas vraiment l’anglais), la langue des gens de ce « paradis du bonheur terrestre ». Que sont à leurs yeux les USA. L’american dream, il exerce son pouvoir d’extrême séduction, de fascination mondiale, même en France, on ne le sait que trop. Alors ne jouons pas les étonnés, les insultés, en lisant les fraîches et désespérantes statistiques : « les enfants de ces émigrants ont choisi l’anglais. » Ils ont choisi,
réalité têtue, cet ultra-puissant empire voisin comme modèle. C’est un aimant, irrésistible en Occident, tant des nôtres y succombent, non ? Émigrants fragiles, nous ferions exactement la même chose, il faut l’avouer. Inutile de gaspiller l’argent public avec du forcing (écoles du soir, etc.); il n’y a qu’à attendre le déclin de l’Empire-USA. Certains le prédisent. Mais ça peut être long !

Claude Jasmin (écrivain)