C’EST L’PRINTEMPS ?

Mon titre est le titre de l’une des plus belles chansons du monde, signée Léo Ferré, quand cette « graine d’ananar » qu’il affichait si souvent osait montrer un cœur léger. (correction : « Dame Bêtise » est de Brel ). Il neigeait encore hier, merde !, et puis soudain, soudain, l’air chaud s’est amené. Ô avril bienvenu ! Les neiges fondent comme à vue d’œil, des tables et des chaises s’installent à toutes nos terrasses. Pas un peuple au monde, ma foi, n’aime autant que nous la saison printanière. Délivrance du froid, voyez les sourires partout affichés. Alors foin de nos querelles (j’aime Michel Tremblay !) anciennes ou récentes. Avril c’est l’bon temps, celui de tous les adoucissements, une mue,nous remisons au placard les lourds vêtements, devenons plus agiles, plus jeunes… même vieux.

Enfants, en avril, nous cassions rageusement —avec un pic improvisé— l’épaisse glace de nos trottoirs; c’était au temps où les charrues municipales —attelées à des percherons poilus— écrasaient, tassaient les neiges plutôt que de les éliminer. Souvenirs : enfin bienheureux de marcher en souliers, étrenner du linge neuf pour aller faire la rituelle « visite des sept églises » et fleureter ingénument les jolies gamines du quartier. Aller admirer les poussins colorés aux vitrines de « madame Larose, fleuriste », coin Jean-Talon. Quémander les jolies fleurs de papier crêpelé chez monsieur Bourdon, boucher. Dans la vitrine de « Madame Lalongé, vêtements pour enfants » (!) nous avions lu : « Lalongé s’agrandit. Surveillez bien son ouverture » ! Pas loin, chez « Madame Bourré, brassière et corset » (vérité !), nos mères zieutaient les aubaines.

Rien n’a changé ? Tout. Sauf ce sentiment de la légèreté de nos êtres quand, enfin, enfin, avril nous revient. Adieu long tunnel de l’hiver québécois, bon débarras ! Nous tirons des plans sur la comète car voici cinq mois de verdure, de petits et grands bonheurs, de moments de fainéantise. Voici revenir le temps des fleurs partout, inimaginable cette belle mode montréalaise car, jadis, rien dans nos parterres ou sur nos balcons. Rien. C’était exceptionnel de voir un pot de géranium. Une fleur était un luxe, un caprice de richard. Nous étions éblouis du banal jaune des modestes pissenlits plein le parc Jarry, étonnés de toutes ces voisines italiennes, en longues robes noires, courbées en deux pour la cueillette de jeunes salades ! « Ils mangent ça ? » Au bain public de la voisine rue Saint-Hubert, en avril, nous nous retrouvions plus nombreux. L’eau de javel empestait, le gardien bourru sifflait sans cesse, mais c’était enfin l’idée de nous tremper plus souvent et puis sortir dans la rue sans gelotter. Avril, une sorte d’avant-goût de l’été qui faisait miroiter la liberté prochaine celle de la fin de l’école, du « Jetons les livres au feu et les maîtresses au milieu », selon la comptine connue.

Avril reste l’immense barrière enfin levée, une manière de permissivité floue, une atmosphère aux promesses vagues, une sorte d’espérance molle du « tout ira mieux maintenant ». Les gens ont besoin —en 1946 comme en 2006— de cette libération. Liberté toute neuve chaque année après de trop longs mois de glaces, de neiges, de verglas —et de « vitres en jardins de givre », inoubliable Nelligan. Achève doucement bien cher beau mois d’avril avec tes lueurs de petit bonheur, fais-nous rêver. Buvons à ta santé : bouteille d’un vin rouge inconnu. Et dénichons des légumes et des fruits plus frais.

Je sais dans ma parenté un jeune garçon qui achève de s’instruire et qui guette le cœur libre d’une fille encore inconnue. Il espère l’amour. Orphée et Eurydice, Roméo et Juliette, Tristan et Iseult…toujours ? Avant-hier, il s’est assis avec moi —son vieil homme préféré— sur son petit balcon débarrassé de l’hiver. Il m’a demandé un bon moyen de gagner un cœur et j’ai balbutié des formules un peu creuses, j’ai tenté de lui décrire de bonnes façons de séduire. Je crois qu’il ne m’écoutait pas vraiment, je crois qu’il savait d’intuition que le bel avril fera tout l’ouvrage. Il y a dans une rue pas loin de chez toi, cher David, une âme ouverte et, oui, avril fera son bel ouvrage, Cubidon veille et t’ouvrira les bras et l’amour y sera, mon cher enfant grandi.

J’ai promis qu’il se dénicherait bientôt une « blonde »….qui pourrait être une noire ou une brune. On a bu de sa belle bière importée et je suis reparti. Mon petit-fils « le poète » est resté là, assis au soleil, Avec le vieux projet humain, l’éternelle quête romantique « d’une vie à deux » ». Avril se mettra à l’œuvre car il ne se peut pas qu’un jeune cœur en maraudage ne trouve pas un autre cœur libre. Avril fait cela, avril-la-confiance ! Qui chantonne :« Amour, amour, amour ». Bonne chance mon grand gars, à ton âge, nous allions rendre draguer les étudiantes vendeuses des « 5-10-15 », sur la Plazza (qui ne s’appelait pas ainsi encore ). Dès avril, le peigne à la main, on sortait du Photomaton avec nos binettes souriantes —3 pour trente sous— en vue d’échanges de photos avec les accortes demoiselles de ce temps. Rien n’a changé ? Au fond avril reste le mois des amours neuves. Et des anciennes qui se renforcent. Je crois à cela.

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