Nouvelles histoires des pays d’en haut : « DONALDA-DEUX »

    CE CONTE VA PARAÎTRE BIENTÔT
    DANS « LE QUÉBÉCOIS » À QUÉBEC.
    Claude Jasmin

(Inédit)

Nouvelles histoires des pays d’en haut : « DONALDA-DEUX »

Les gens du village lui donnent ce surnom, Donalda. Pourtant, Amédée, son homme, n’est ni maire, ni riche, ni agent des terres, c’est une sorte de modeste jardinier. On l’emploie aussi pour nettoyer des gouttières, tondre des pelouses, entretenir des domaines bourgeois ou comme gardien épisodique si l’on part en voyage.

Oui, ce Amédée est un homme à tout faire, un jack-of-all-trades. Un jobber comme on dit par ici. Donald, son épouse, de son vrai nom Amanda, plus jeune que lui, était la fille unique d’un populaire notaire… défunt. Mort en 1960. Mort en état d’ivresse, ruiné aussi par le vice du jeu. Un grand compulsif qui faisait mentir les nostalgiques répétant : « Ah, « le cours classique » d’antan ! Qui rendait l’homme d’ici plein d’un bel avenir, important, riche, cultivé et sérieux.

Amanda est ce qui se nomme, une aliénée légère. Elle fonctionne en société comme elle peut et elle s’est vite mariée avec ce Amédée, unique prétendant à sa porte d’orpheline.

Prenez garde, si, la croisant hagarde, comme perdue, sur un chemin du lieu et que vous lui souriez d’un trop généreux beau bonjour, c’est automatiquement la digue rompue : « Ah, m’sieur, j’sais plus où aller, mon mari me bat, je n’ai aucun revenu, je suis perdue, aidez-moi… ». Ça va sonner à vos oreilles comme « Le p’tit bonheur » de l’immortel de Félix.

Vous la voyez errer, qui rode un peu partout dans nos rues, malheureuse, plaintive, pauvrement vêtue, cheveux toujours décoiffés. Plus grave, vous remarquerez sans doute des marques bleuies, ici et là, dans cet ancien beau visage de femme égarée. Son Amédée, lui, semble guilleret, sifflant d’improbables mélodies d’antan, traînant un râteau, une bêche ou une pelle, un pic ou sa vieille tondeuse rouillée.

Derrière lui, bien souvent, cette jeune femme, souillon, qui marmotte de vagues complaintes, c’est elle, Donalda, qu’Amédée utilise en domestique sans salaire, pour l’aider à ses taches diverses. Sa servante quoi.

À notre dernière rencontre ce fut : « Je vais le quitter, je n’en peux plus ! Où donc, m’sieur, que je pourrais me réfugier? »

Je lui ai fournie une adresse du CLSC, « pour femmes battues ».

Ensuite, chez un voisin proche, cossu, j’ai vu l’Amédée. Bien changé, fouillant de la terre noire à genoux, entre deux plantations de fleurs; je l’ai vu abattu, vociférant entre les dents, des imprécations vagues. M’apercevant sur la galerie, il me fit aussitôt signe de descendre le voir. « La ‘Manda m’a quittée m’sieur ! Pouvez–vous le craire ? Je peux toute faire dewors mais dans une maison, je sais rien faire. Je vas manger matin, midi et soir au snack Chez Freddy. J’ai p’u de linge propre et la cabane devient une soue à cochons. A vous aimait bien vous, vous sauriez pas où elle s’cache la torrieuse, par hasard ? »

J’ai osé lui parler de ses mauvais traitements. Oh la la ! « C’est une saudite menteuse ! Ma faute, j’aurais jamais dû me prendre une fille de professionnel, ça a été élevé ça, gâtée, pourrie. »

Du temps a passé et j’ai rencontré un Amédée qui se courbait, qui crochissait, qui traînait la patte, qui parlait tout seul. Un homme qui vieillissait très vite, comme à vue d’œil. Quoi ? En avoir pitié ? Je me souvenais des bleus au visage d’Amanda la baptisée « Donalda ». Que je ne voyais plus.

Un soir pourtant , à la porte du théâtre d’été sur le boulevard, une belle apparition : Amanda-Donalda était là, à l’entracte, radieuse, méconnaissable, rajeunie. Avec un bel homme à cheveux gris à ses côtés. Je la saluai et elle me présenta son soupirant, un relieur de profession, retraité, vert galant « vieil homme », à la parlure articulée. J’étais bien content de son sort nouveau. Hélas, ce même soir, de l’autre côté du boulevard, qui je vois s’amener dans l’air chaud de ce soir de juillet ? Oui, lui, Amédée-le-désespéré.

Je craignais le pire car il l’avait vue avec son beau cavalier et il traversa le boulevard —en diagonale— d’un pas fort mal assuré. Ce fut bientôt des cris, des gestes violents et il osa secouer sa Donalda infidèle. Mal lui en prit, alors que je tentais de m’interposer, de retenir ses coups de poing, de calmer l’olibrius pris visiblement en boisson, le nouveau compagnon lui asséna un formidable coup sur la gueule. Un seul et Amédée s’effondra de tout son long sur le trottoir. Il y eut immédiat attroupement des spectateurs de l’intermission, c’était du théâtre vivant ! Le batteur de femmes finit par se redresser, par marcher en rampant à quatre pattes s’éloignant d’un pugiliste aussi féroce.

Il saignait autant qu’il bavait et j’en eus pitié. Allant le retrouver au carrefour, l’aidant à se relever, je lui dis :

« Amédée, il vous faut l’oublier, elle ne redeviendra plus jamais votre dévouée servante. Prenez-en donc votre parti. » L’homme humiliée s’accrocha à un poteau aux feux clignotants, me regarda droit dans les yeux, hagard, comme s’il descendait de la planète lune. Je l’installai difficilement dans un taxi qui maraudait, payant la notre d’avance, donnant son adresse, à la Rivière-aux-mulets, de sa « cabane-devenue-soue».

Je ne revis plus durant des jours et des jours ce pauvre « homme à tout faire » dans les beaux jardins de mes voisins des alentours mais je revis deux fois cette Donalda libérée. Une fois, au petit centre commercial du village, qui s’achetait une jolie robe d’été choisie librement sur un étal à aubaines d’une boutique chic. Une autre fois, elle sortait du bijoutier de la rue Valiquette. Me voyant elle courut vers moi l’annuaire levé :« Regardez, je viens de faire agrandir ma bague de fiançailles. Voulez-vous venir à notre mariage à la Fête du Travail ? Oui? » Je prétextai un voyage obligé à l’étranger tout en la remerciant poliment.

L’ancienne Donalda bafouée et ridiculisée, j’en étais bien content, était redevenue enfin « la fille d’un notaire ».

J’appris dans les jours suivants qu’un certain soir d’août, deux cyclistes de la fameuse piste du « P’tit train du nord » avaient ramassé au bord de la rivière, passé Val Morin, une épave humaine encore vivante ! Un Amédée, saoul comme une botte, avait tenté de se noyer ! Un suicide raté. Action impossible pour un gaillard aussi vigoureux dont l’instinct de vie empêchait cette sorte de mort.

Ce fut l’automne, les feuillages, bouleaux et érables, se firent sang et or. Des touristes à pleins cars vinrent admirer le rituel feu d’artifice naturaliste. Je faisais moi aussi l’ébloui un matin sur ma galerie quand j’entendis mon voisin d’à côté qui me criait : « Vous avez rien su ? Vous avez rien vu ? » Il était blanc comme un drap lui qui, absent longtemps, revenait de Caraïbe. Les bras au ciel, il marchait vers moi qui, descendu, allait aussi vers lui : « C’est horrible, je viens d’ouvrir ma remise et il est là, pendu, oui, raide mort ! »

Je savais qui ! Amédée, sans sa misérable Donalda, ne voulait plus vivre. Au même moment, deux magnifiques canards atterrissaient doucement sur mon quai de planches. On aurait dit « la beauté » protestant contre l’horrible laideur dans le cabanon voisin.

(fin)

Une réponse sur “Nouvelles histoires des pays d’en haut : « DONALDA-DEUX »

  1. claude,
    ce conte exprime bien l’ambiguité des relations interpersonnelles, ces cas se produisent vous savez, quelques paroles à cette femme ont changés le destin de ces 2 personnes, libérant l’une et emprisonnant l’autre, quoi en déduire? quelle leçon en tirer? devant semblable situation devrait-on se taire, se féliciter d’intervenir ou se mêler de nos affaires ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *