« ON DANSE ? »

Je sors du petit théâtre de « La Licorne » où se joue de fascinants tableaux, « Août… », de Dalpé le surdoué). Il y a une salle de bingo voisine, ça fonctionne encore cela ? De l’autre côté de la rue, j’apprends que dans l’ex-cinéma, « La Tulipe », la salle devient souvent une vaste salle de danse ! On y danse pour un petit cinq piastres, pichets de bière sur table ! Me voici aussitôt plongé dans mes souvenirs. Ah, ce qu’on a dansé dans mon jeune temps ! Des soirées entières. Nous approchions une belle fille attablée dans une loge de bois des salles d’antan et c’était l’invite rituelle : « On danse ? » En 1945, à 15 ans, découverte du jitterbug, le booguie woogie, et « pratiques » dans la véranda du chalet d’abord. Prêts, nous irons de salle en salle, il y en avait une dizaine dans Pointe-Calumet comme dans toutes ce stations estivales de toutes les régions.

Cinq ans plus tard, à 20 ans, initié aux milieux de la jeune bohème intellectuelle, ce sera la fi de la danse ! Je remarquais que du côté des poètes de la revue « Liberté », on ne danse pas.

Norman Mailer a publié « Les durs ne dansent pas », un étrange polar se déroulant à Provincetown, Cap Cod. Les durs ? Et les mous aussi ? Mous au niveau des jambes, pas au niveau de la cervelle puisque nous allions refaire le monde, n’est-ce pas ?

Hors des salles, hors de l’été, nous allions danser sans cesse : à la salle du CEOTC, rue Berri, des Latins d’Amérique, à la Peace Centennial School rue Jean-Talon, au Westmount’s City Hall, à Ville Mont-Royal. Et aussi sur les parquets étroits des « clubs-de-nuitte ».

Partout le : « On danse ? », aussi la crainte d’une flirtée qui habite à Lachine ou à la Longue Pointe… Ouash ! Trois trams à prendre pour aller la reconduire ! Partout la chasse aux jolie filles; finir par se faire « une blonde steady », le projet enviable ! Même projet chez « La Tulipe », ce soir, demain, samedi prochain ? Sans doute. Loin de la discothèque « rock and roll » aux vacarmes assourdissants conduisant à la non-communicabilité, sorte d’onanisme stupide, ou aux niaises trépidations en face à face sans se toucher (!). Quoi, on ne se colle plus ? Ah ! les collés de jadis, sur Blue moon, sur Star dust, The nature boy, Theresa…

Donc, apprenti artiste, apprenti intellectuel, ce fut l’étonnante constatation que mes nouveaux amis ne dansaient pas, n’avaient pas dansé jeunes, pour la plupart ! J’entrais dans un monde bizarre, me disais-je, ces jeunes « bollés » ne savaient rien du jitterbug ! Alors je cachai, honteux, toute ma jeunesse dansante en loafers, en chandail de coton blanc, en shorts coupés court. Adieu blue moon, adieu Star dust ! Ouvrons l’oreille à ce Léo Ferré à cette Juliette Greco, discutaillons —fini la bière, avalons des carafons de rouge et fumons des Gauloises— oui, jacassons des veillées entières sur existentialisme, socialisme communisant, évaluons les mérites de Camus, Malraux et Sartre.

Mais… Je gardais une sorte de nostalgie du « On danse ? ».

De cette vie vive, juvénile, d’un temps où nous courrions d’un lieu l’autre, romantiques comme de jeunes veaux, cherchant des Rita Hayworth d’ici. Ce sera aussi l’adieu aux cinés populaires, l’entrée en ciné-clubs avant-gardistes. La belle poète Michèle Lalonde à vingt ans valait bien Ava Gardner, non ? Léveillée chanta : « Faut s’en tailler une… Frédéric ». Les intellos ne dansent pas , Monsieur Mailer ? Bon, bon. On a plongé dans le mariage au plus vite, dans les enfant à élever, aussi dans la jeune carrière à mousser.. Et maintenant, je regarde les nouveaux jeunes qui iront au « La Tulipe » peut-être pour « On danse ? »

« Vous chantiez tout l’été ?… Eh bien, danser maintenant ! », dit le fabuliste toujours actuel Lafontaine. Ce soir-là, à 75 berges, dans la rue Papineau, j’ai gardé en mémoire notre jeune « temps des cigales ». C’était un bon temps, nous prenions les jolies cigales pour des promesses d’un bonheur indicible… même quand l’une d’elles vous disait : « Vous venez me reconduire ? J’habite à Rivière-des-Prairies ! » Ouash ! Dans l’un des trolleys, vides à cette heure, l’on pratiquait les derniers baisers volés d’après « on danse ? ». Le conducteur, un vieux, souriait, sa manivelle à la main. Sous le porche, à la lueur d’un réverbère, dernières caresses, quelques pas de danse « collée », bien enlacés, nous fredonnions Blue moon ! La lampe du portique s’allumait soudain et notre Cendrillon d’un soir, vite, essuyait les traces du rouge à lèvres, disait : « Lâche moi, faut que je rentre, il est une heure du matin ! »

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