« DOS BLANC » PARLE À « JARRET NOIR ! »

Vue de la Côte des Neiges, ma descendance du village Saint-Laurent se fit nommer « les dos blancs » avec leurs pâles tabliers de travailleurs maraîchers sur le dos. En Beauce, toutes ces hordes de travailleurs dans « la boue à patate » furent baptisées « les jarrets noirs ». Si vous voulez savoir les cris de révolte d’un jeune « jarret noir », beauceron scandalisé , procurez-vous vite (librairie ou biblio) le 500 pages, titrées : « Babelle ». Étrange « récit de jeunesse » par Renaud Longchamps, cahiers d’une folie juvénile, imprimés sous une belle couverture criarde d’un rouge sang (éditions Trois Pistoles) !

Vous y lirez de fantasmatiques hallucinations, langage poétique d’une prose d’écorché vif. Âmes pieuses, vous abstenir, c’est un flot rageur aux mots orduriers, hoquets compulsifs farci de blasphèmes, volontairement enlaidis de gras filets de pisse, de sang et de sperme. Fornications à cet « Hôtel Blème », lieu de son désespoir adolescent. Renaud Longchamps y jette des éclairs géniaux en vomissant son pays, sa petite ville de province, tous les bourgeois beaucerons. C’est la fatidique révulsion d’un incapable de digérer la vie réelle. « Babelle », qui est sa fille mythique, illustre l’inévitable cauchemar chez tant d’ados névrosés quand, sortis des études, ils font face aux installés, « qui ne vous voient même pas quand vous les rencontrez », Rimbaud.

Renaud a déversé ces effrayants textes il y a quelques années, où est-il rendu en 2006 ? Il sait que son modèle, Arthur Rimbaud, à la fin de cette « immortelle rage », a écrit : « Me voici maintenant à terre avec un dur devoir à étreindre, la réalité. ,» Le « marcheur aux semelles de vent », le démon infernal d’une « saison », cassa ses plumes et s’en alla commercer comme n’importe quel agent commis voyageur ! Tristesse ?

Ce Longchamps ? Ayant lu ces trouvailles parfois illuminantes, d’une décharge géniale, j’ai pensé à tous ces jeunes, filles ou garçons désormais, révoltés. Pas révolutionnaires, car bien peu politisés. Je les imagine, la bouche tordue, les yeux perçants, des rivages de l’Hurricane en Abitibi jusqu’à la Baie Mississiquois, des hauts du Lac Saint-Jean jusqu’à ces petites villes de Beauce aux frontières du Maine, là où a vécu ce Renaud Longchamps. Tous, rivé au cœur, ce besoin viscéral de créer, poésie, peinture, musique. Il nous regardent, les l« grands », « les vieux », les « placides » aux prises avec « la dure réalité », nous crachent dans le dos (dos blanc ?). Parfois à la gueule tel, rue Papineau, ce poète laveur de pare-brise qui me bava dessus n’ayant pas de monnaie à lui donner !

Je les aime, les comprend. Je voudrais pouvoir les rassurer ? Car ils ont peur. La crainte de se voir devenir des gens « ordinaires », le vieux sage, à leurs yeux, n’est rien d’autre qu’un sale con, un cul-rond-de-bourgeois. Soudain l’un d’eux, par exemple un François Avard écrivant un effronté feuilleton télévisé (« Les Bougon »), devient très riche et célèbre. Horreur ? Ce qui attend la majorité de ces jeunes créateurs brillants c’est un petit job dans un carcan banal pour « Gagner sa vie », l’étrange expression. Comme l’ex-génie Rimbaud, l’icône de tous, se ramassant avec son « honteux trafic d’armes belges » ! Lisez « Babelle », cinq fois cent pages de cris stridents, d’étonnants arrangements de mots triviaux, je me retiens (ô espace !) de citer des perles rares. Cette révolte fait peindre Renaud Longchamps dans un coloris sinistre mais, ici et là, de beaux aveux troublants, appels pathétiques, faisant face au vieux rêve humain d’un amour espéré.

Près de moi, j’ai un petit-fils faisant ce même rêve de « les enfoncer tous », mots de Rimbaud encore. Il enrage avec raison, il espère avec raison. Il devra « gagner sa vie ». Ce qu’il faut sauver ? Malgré le labeur obligé, l’apprenti-artiste, doit absolument garder sa flamme puisque la littérature, la grande, est remplie de Kafka, de Pessoa, de Melville, de Miron, qui ont su rester des créateurs en conservant leur plate « métier pour vivre ». Courage, patience, jeunes ailes qui s’ouvrent !

Une réponse sur “« DOS BLANC » PARLE À « JARRET NOIR ! »”

  1. Une autre «gaterie»! Brève (re)lecture de Rimbaud ce matin. Merci!

    (P. Seghers, Le livre d’or de la poésie française. Des origines à 1940, France, Marabout,1972, p.236-244)

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