HASARDS ET CIRCONSTANCES

En ce moment même, combien d’aspirants (et apprentis) créateurs sont fébriles, en attente d’un « oui » ? Le « oui » d’une galerie d’art, d’un orchestre, d’une compagnie de disques, d’un producteur de cinéma ou télévision. Le « oui », d’un éditeur ?
Impossible de connaître le chiffre. Sans cesse, que d’appels reçus pour un soutien, une recommandation. Des jeunes créateurs (filles et garçons désormais), frais projet sous le coude, guettent un moyen d’entrer dans cette « ronde ». Ce petit bal des concrétisations. Partout ils trouvent des tamis, des filtres, des comités d’acceptation avec plein de jurés-en-jury capricieux.

Quoi faire, comment, pour accéder à un peu de lumière ? J’affirme, que le succès est, le plus souvent, un hasard. Hon ! Oui, jeunes (et moins jeunes) déçus : il n’y a aucune recette, aucun truc, pas une seule astuce. Hélas, de bons jeunes talents resteront inconnus, vieille « histoire de l’art » avec de déplorables exemples. Un Van Gogh mort pauvre n’est qu’une des pointes de banquises innombrables. Croyez-vous que le cinéaste Arcand savait le succès de son « Déclin… » ? Mais non. Sans doute franc, il l’admettra. Les juges (SODEC, TÉLÉFILM, etc.) sont inutiles. Mais les machines (d’État) administratives, en ont besoin pour la paperasse. Jeunes gens, c’est une loterie le succès. Encore hon !

Il n’y a aucune règle. Un film (ou un livre, un disque, une expo, a du succès et c’est un hasard, un mystère. Le créateur « chanceux » ne peut l’expliquer. En entrevues, on le verra décortiquer son ouvrage élu, fier, tenter de justifier le… hasard.
Un ouvrage d’art fonctionne et un autre « pas ». C’est une leçon de réalité têtue difficile à avaler. Écoutez-les : « Comment un hasard ? J’ai tant bûché, j’ai tant travaillé ». Foutaise. Moralisme de façade. À ce gagnant-du-hasard on peut répliquer que M. X ou Mme Y, aussi, a sué comme un(e) dingue et qu’il (elle) est resté (e)comme on dit « sur le carreau ». Théorie du Hasard Heureux qui sera furieusement condamnée. Par tous ces hypocrites qui par métier —profs divers, conseillers à la noix, lecteur salarié, juré-bidon à jeton payant— répandent qu’il n’y a que l’effort, les sueurs, les reprisages sans fin, le sot adage du « cent fois sur métier…l ».

Moi je dis souvent au rejeté tout ulcéré par un premier échec : « Abandonnez vite votre projet malchanceux (bien sûr, il est fameux !) et, vite, faites-en un nouveau, ne vous accrochez pas. Car j’en ai trop connu de ces braillards au grand-ouvrage-de-génie. Ouvrez une chemise, jetez-y ce premier essai, retroussez vos manches et « jouez » de nouveau ! C’est une loterie. Soyez fertiles, jeunes gens, montrez rapidement une autre facette de votre talent. Il est futile de chialer, tout écrasé, vautré, sur son unique « avorton malgré soi ». Avec la venue de toutes ces écoles pour apprentis créateurs, nous avons maintenant des flots d’ouvrages en chantier. L’offre culturel dépasse la demande.

Je sais trop bien qu’il y a plein d’ouvrages de jeunesses douées ne parvenant pas à la publicité minimum qu’ils mériteraient, à la moindre reconnaissance publique. C’est injuste certainement. C’est une loterie capricieuse. Ceux qui auront le courage d’être constant, avec la faculté essentielle de savoir se retourner, de présenter un nouvel ouvrage, de continuer à pondre malgré l’ombre tenace, de foncer sans cesse malgré la malchance, voire l’injustice bien entendu, ceux-là finiront bien par obtenir sinon la consécration au moins un minimum de notoriété.

Oui, pas un semaine sans un appel à l’aide. On cherche vainement ce qui se nomme un bon « contact », un utile « tuyau », une préface élogieuse, signée par un « connu ». On cherche le bon mot de passe, un « sésame » qui n’existe pas. J’insiste, avec courage, décrochez de ce premier objet refusé (et trop bien aimé), inventez un nouvel ouvrage. Re-brassez les dés ? Oui, changer la donne. C’est une loterie le monde de la création. Une roulette de casino. N’écoutez pas les stériles menteurs, ces jurés impuissants, ces ratés-de-carrière récupérés pour des comités farfelus avec leurs pieux conseils. Fuyez les illusionnistes à propos magistraux, vissés à leur petit job-en-jury et qui vont prêchant, payés au mot, « ce qu’ils ne peuvent faire eux-mêmes ». C’est une loterie. C’est le hasard qui finira par vous dire « oui ». Soyez souples, très légers, ne marinez plus en rancœur inutile, ne maudissez plus ces bornés. Une perte de temps car ces « mouches de coche » sont déjà ailleurs à triturer avec superbe, à soupeser ce qui mérite —ou non— l’aide, le coup de pouce, la subvention. Râler ne vous avancera à rien, inventez un nouveau projet pour cette satanée loterie, c’est votre salut.

« QUÉBEC-PLUS », PROJET DÉMAGOGIQUE ?

Qu’est-ce que c’est que cette affaire ?

Une patente-à-gosses bien louche ?

Un groupe, piloté par le péquiste Charbonneau, a une envie bizarre, celle de l’unanimité. La chimère des politiciens sans échine qui n’aiment que le pouvoir et non pas la lutte véritable et qui rampent devant les sondages.

Ce projet nommé « QUÉBEC-PLUS », c’est encore une sorte de fausse « constituante ». D’états-généraux-bidon pour savoir ce que veut le bon peuple. Le « On a s’y conformer », est un idéal de suiveurs. Une farcesque démarche à mon avis sous couleur de la démocratie dite citoyenne.

Un vrai politicien (voire un parti) a des idées, un programme. Un chef vrai doit être un leader charismatique, une personne de conviction, aux idées nettes, au projet politique clair, un vrai leader est apte à convaincre ou n’est pas. Souvenons-nous de Robert Bourassa. Ou de… John fils de Red Charest. Sans ce personnage indépendant des houles à humeurs diverses (selon la saison), ce sera le ridicule « buffet ouvert ».

A tout et à tous.

« Québec-Plus » ce serait quoi ? Ce serait les questionnaires des poltrons « poli-ti-chiens » moutonniers. Le mou : « dequecé-quecé-quevousaimeriez-quonfasse ? »

Cette poutine démagogique est indigeste car elle illustre et un fort mépris des partis organisés et aussi un grave désarroi : l’absence évidente de la moindre confiance à un programme discuté, articulé, adopté par une semblée normale.

« Regardez mes amis, disent ces nigauds essoufflés : on va jouer les dévoués et bien serviles valets attentifs. En colporteurs de campagne, catalogues ouverts, on va questionner tout l’monde, tout l’monde ! On va se traîner dans toutes les paroisses, les villages et les cités et on va écouter tout l’monde. On va prendre des notes dans notre grosse caravane subventionnée, après ? B’en on va confectionner un beau gros consensus ».

Cela est connu, cela donne de la dilution, cela fait de la réduction, ô bouillis fade ! Milliers et milliers d’opinions emmêlées : résultat ? On l’a vu jadis, Meech, Charlottetown, ou grandes tournées générales de comités « de salut public », ou petites tournées régionales : consultations à la noix. Le vide en fut la conclusion.

Trop de cuisiniers gâchent une sauce, non ?

Le bon peuple, nous tous, veut qu’on lui fiche la paix avec ces « tatonneux d’opinions », il en a assez de ces jeux hypocrites, il veut, il a toujours voulu, un vrai chef, homme ou femme. Un vrai Homme d’État, quelqu’un qui a une pensée structurée, une articulation adéquate de ses propositions.

Sinon ? Les « peddleurs » installeront des « tablettes » pour épais rapports, comme chaque fois. Ce « Québec-Plus » n’ose pas dire : « il n’ y a personne aux commandes ». Ou « On ne voit pas à notre horizon un vrai chef sachant mener ses troupes ». C’est ça au fond cette envie de démarche sondeuse ? Un vain méméring collectif dans tous les cantons avec gros cahier aux doléances tous azimuts ?

L’adversaire Lysiane Gagnon a raison cette fois, (La Presse, 15/6/06), l’entreprise tournera en « queue de poisson ». Contre nous ou avec nous, on a le droit d’avoir la nostalgie d’un Trudeau, d’un Lévesque. Un vrai chef élu doit tourner le dos aux éternels quémandeurs, tourner le dos aux calculateurs mesquins de votes, de popularité, à ces conseillers souvent si cons (on l’a vu clairement dans « À hauteur d’homme », sur Landry), congédier ces mouches-de-coche inutiles.

Un vrai chef s’affirme carrément, montre courageusement ses couleurs, fonce avec détermination. Je fais confiance au jeune André Boisclair, il pourrait surprendre. Débarrassé des calculateurs, faisant face à son destin unique, Boisclair deviendrait contagieux. Penser le destin d’une nation, en concevoir les directions et puis les proclamer sans sourdines. En refusant de craindre une réticence, de vouloir l’unanimité idiote, de s’épargner une critique, la moindre désapprobation. Surtout en faisant fi des clans, factions, cercles d’ambitieux égotistes, le jeune nouvel élu gagnera rapidement la confiance du peuple.

Un vrai chef, absolument libre, peut, oui, entraîner tout un peuple. Un chef véritable, se tenant éloigné des manœuvriers sauce-Québec-Plus (minable quête du consensus des timorés) verra, immanquablement, son action se métamorphoser en victoire. Méritée.

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UN SOSIE DES USA, LE CANADA ?

Imaginez le choc : au beau milieu des Laurentides, une « chic-and-souelle » assemblée de bourgeois, anglos pour la plupart, se font dire en pleine face par un écrivain venu de France —« maudit » pays qu a refusé l’invasion buschienne de l’Irak, n’est-ce pas ? — que le Canada n’est pas un vrai pays. Que, sans ce Québec, il n’est qu’un sosie des USA.

Dans l’assemblée il y eut des huées ! Hénaurme scandale et pourquoi donc ? N’importe quelle observateur étranger en visite à Toronto —ou à Vancouver— constatera rapidement que les gens sont américanisés. Et jusqu’à l’os. Les hypocrites se couvrirent le visage de stupeur ! Ici même, au Québec, le fabuleux « Empire–du-sud » fait ses ravages, qui ne le voit pas ? Déjà qu’en Europe, en France aussi, oh oui !, le puissant « impérialisme culturel » des Amerloques se répand comme lierre, pire, est souvent encouragé publicisé. Tout l’Occident vit un colonialisme des USA qui est dévastateur si —en Espagne comme en Italie, en Allemagne comme en Russie— on estime les différences des cultures.

Imaginez le désastre pour les canadians! Car ils parlent la même langue, ont la même mentalité, mêmes us et coutumes. Ce 260 millions d’amerloqes ce sont leurs « cousins » et pas de la fesse gauche ! C’est pourquoi « Radio-Canada en anglais », la CBC, a si peu de public, qu’il n’y a guère de solide cinéma canadian, ni littérature, ni télévision populaire, rien. Je l’ai déjà publié, ne nous pétons pas les bretelles : si Paris était à New York, si la France (et ses 55 millions d’habitants) était juste au sud du Québec, nous serions dans le même pétrin. Jacques Attali a parlé vrai mais il ne fallait pas le dire. Pour avoir proféré une vérité vérifiable, giclèrent les cris d’horreur. Hypocrisie !

Il y a que l’on subventionne grassement un « Canada-Building », vaine construction, fictive, on le verra tôt ou tard. L’on doit faire face, dans toutes les provinces anglos : rien, mais rien, ne distingue fondamentalement les gens des deux côtés de la frontière. Il n’y a que le Québec, d’une langue autre, qui semble un vrai pays face au tout puissant voisin. Évidemment, cette vérité criante est embarrassante et a mis en « beau maudit » les aveuglés d’un beau-grand-libre-différent-singulier Canada ! Or, c’est un songe creux : les Canadians aiment, lisent, regardent, écoutent, copient, diffusent tout ce qui remue aux USA », sont totalement accros au moindre événement culturel s’y déroulant. Attali, en visite, voit clair, c’est un personnage public —ex-conseiller à l’Élysé, fondateur d’une banque européenne— qui ne vit pas au fond d’une province française, il a osé dire haut et fort, —sans tremblement à Tremblant— ce que plusieurs savent depuis très longtemps.

La situation ne va pas s’améliorer, Steven Harper ne fera rien pour corriger le tir. Le grand chef Conservateur, minoritaire qui se débat pour durer à Ottawa, est un sosie lui-même. Venu du courant évangéliste, il veut emmêler politique et religion comme son ami l’actuel Président W. Busch. Harper vient aussi du monde du pétrole, pas seulement du monde des chrétiens puritains. Tendance lourde partout tant que les Démocrates-USA s’y mettent malgré eux. Ainsi, nos Bleus se faisant ré-élire, vous verrez la boucle se bouclant définitivement. Les rêveurs du Country-Building, (avec ou sans argent sale, M. Gomery !) vont rugir davantage. Stérilement. L’on va constater avec M. Attali, que le Québec, seul, ressemble à un vrai pays ! « Quoi faire », dirait un certain Lénine ? Il n’y a rien à faire. Il n’était pas facile —un seul exemple— pour la Finlande de résister au puissant empire-URSS, mais il y avait la langue, noyau culturel fort. Insistons, les descendants de ces « loyalistes » ont la même langue que les « sécessionnistes » de 1775. Incontournable problème !

Maintenant que dire de tous ces émigrants venus de partout ? C’est pire encore car, de partout, ils sont tous venus vers l’AMERICAN-DREAM. Observez bien leurs antennes, toutes soucoupes tendues, tournées vers USA, guettant la moindre mode venu des « USA » mythiques ! Vers la fin de sa vie, même Papineau, constatant le farouche refus démocrate de Londres, osa souhaiter notre annexion à ce jeune géant, les USA. Des sondages parfois font voir ce désir latent, cette espérance mal dissimulée, cela qui mettrait fin à ce statut de « jumeaux séparés » que sont Canada et USA. Attali a parlé vrai.

Vivante animalerie ?

Hier soir, tard, sortie sur la galerie pour admirer la lune, face à face avec un raton laveur masqué de son joli loup noir ! Se sentant coincée, la bête fonce vers moi, recul prudent, rentrée en vitesse et rires moqueurs de la compagne face au grand tarla tout énervé ! C’est que je viens de la ville, je viens d’un monde où il n’y avait que de vulgaires moineaux sur les fils des poteaux , deux chiens de chasse enfermés dans une cour, des souris dans la cave, une grosse chatte tigrée bien encombrante. Et les poules caquetantes « à vendre pas cher » au marché Jean-Talon voisin.

Ici, au chalet, désormais, ce sera la découverte…de deux fidèles belles tourterelles tristes, d’un gras siffleux, marmotte familière du terrain, de rats musqués nageurs aux becs garnis de branches de saules, d’un fier canard —femelle revue avant-hier— tête haute, toujours suivie de sa ribambelle de canetons dociles. Que dire de cet étonnant gros héron vêtu de gris en camaïeu ? Reviendra-t-il nous visiter en fin d’été ? Que d’oiseaux variés à la campagne, ces jours-ci, un maman-merle nourrit ses petits dans leur nid sous la galerie et nous marchons sur la pointe des pieds !

Enfant de ville, je n’avais jamais vu ni le loup, ni l’ours, ni le renard ? Que des images dans des revues pour faire rêver le gamin-de-macadam ! Animaux sauvages : domaine inconnu. Que les vaches, veaux et cochons chez mon grand-père fermier. Un jour, visite au mini-zoo du Parc Lafontaine (aujourd’hui disparu) pour une dizaine de bêtes bien mal en point. Granby n’existait pas, aucun vaste Hemingford ! Rien. Le loup restait une image, odieuse bête déguisée en mère-grand pour manger les imprudentes fillettes à chaperons rouges !

Il n’y a pas si longtemps, Mont lou-garou, bruits effrayants, silhouette à peine visible d’un orignal et… ma fuite intempestive. Comme tant d’autres citadins, je raffole des documentaires « à fauves, à singes variés », à la télé. Enfant, comme tous les enfants, la moindre bête me captivait. Mes agenouillements sous le hangar de la cour découvrant à cinq ans de ces chenilles bizarres, ces cloportes, ces bibittes innommables, avec ou sans antennes, à huit pattes, à mille pattes, à carapaces, cachées dans des planches pourries que je retournais. Et ces papillons dans le champ vacant du coin de ma rue, ces bourdons, guêpes, abeilles que nous capturions dans des pots, mêlant cruellement les espèces pour les regarder se débattre entre elles. La cruauté des faibles ? Me souvenir d’un jour de canicule, rue Saint-Denis, une plaie d’Égypte ?, tenter d’écraser mille milliers de mouches-de-chaleur sur le trottoir et, un autre été, invasion haïe de sauterelles dans tout le quartier !

Je me souviens, premier chalet loué à Saint Placide, tant de grenouilles dans une baie, rainettes vertes, têtards, un filet de pêcheur pour les attraper et puis les observer dans une cuvette. d Je me souviens, bien plus tard, des milliers de p’tits ménés » frétillants proche de notre rivage à herbiers, Éliane, ma blonde fillette, toute échevelée, très occupée —avec un linge à vaisselle pour épuisette— à remplir de ces mini-perchaudes, ses vaisseaux de plastique colorés.

J’avais plus de cinquante ans quand le ciel dans sa bonté, hum !, me fit voir un bon jour la plus jolie des bêtes sauvages. Le benjamin de mes cinq petits-fils, Gabriel, avait apporté sa fronde « puisque nous allons marcher dans la vraie forêt, hein papi ? » C’était pas bien loin de chez lui, dans le Bois-de-Liesse, ou était-ce celui de Roxoboro ? Soudain, la beauté nous sauta aux yeux ! Un magnifique renard roux grimpé sur un rocher examinait « le vieil homme et l’enfant à la fronde » ! Notre silence, notre immobilité alors, hypnotisés ! Gabriel baissa sa fronde, plus question de chasser : « Papi, quoi lui donner à manger ? » Sortis du bois nous avions roulé vers un boucher du boulevard Gouin pour l’achat d’abats. Cinquante cents pour un grand sac. Revenus dans notre boisé, le si beau renard… disparu ! Nous avions répandus nos viandes sur des rochers, attente vaine, fin de cette image de rousseur radieuse. Revenu à la maison, Gabriel fera et refera la description d’une vision enchantée.

Ainsi, gens de ville, nous resterons nostalgiques d’un certain temps, enfoui dans nos gènes ?, d’une époque où les hommes avaient sans cesse autour d’eux des représentants du règne animal. Monde trop méconnu quand nous vivons dans le béton et le fer, les briques et l’aluminium.

FANTÔMES DANS NOS MURS !

Imaginez un peu notre frousse, notre émoi : nous entendons dans les murs de notre cottage des bruits étranges ! Sortes de feulements, insolites soupirs, lamentations de désespérance ! Qu’est-ce ? Des souffles tamisés venant d’âmes en déroute ? C’est loin, c’est flou. Nous voyez-vous tâtonner, les mains aux murs, cherchant la source précise de ces bruit sourds par un tardif soir de printemps si doux ?

Si cela vous arrive un jour, vous reverrez —malgré vous— les lectures et les films, les émissions de télé sur les esprits rôdeurs, frappeurs; toute cette poutine d’horreurs vous remontera à la cervelle. Notre énervement est total à la fin, dans « la maison de la peur ». Accalmie, ouf ! , nous avons rêvé ? Puis cela recommence ! Voyez-nous maintenant dans l’escalier, les oreilles dressées, collées partout, marche après marche, cherchant d’où peuvent bien venir viennent de nouveau ces étranges appels au secours.

Il sera minuit bientôt…et on ne trouve pas ! Pas question d’aller dormir tranquillement, en paix, tant que nos ne saurons pas, ma compagne et moi, la raison de ces voix mystérieuses, vois êtes bien d’accord avec nous ? On dirait maintenant que cela, il est minuit, s’intensifie, se fait entendre un peu plus clairement. Nos devenons pire que nerveux. C’est fou comme un tel incident peut nous ravir notre sens commun. Rationnels —comme tout le monde— en début de soirée, d’habitude méfiants face aux phénomènes spirites…voilà deux humains en proie à toutes les mystifications, ouverts aux hallucinations, à l’univers du déraisonnable.

Je songeais déjà à contacter ce parapsychologue célèbre, ce Louis Bélanger, qui a bureau officiel à l’université de Montréal et qui se spécialise en poltergeists et autres « âmes errantes », appelé souvent en des maisons que l’on prétend hantées ! Oui, me disais-je en palpant nos murs, demain matin, je lui téléphone. Place maintenant à tous les divers bobards d’une certaine parapsychologie.

Courage, l’escalier de la cave sera descendu marche par marche car ces soupirs intensifs ont une direction : la cave. Quittons l’étage donc, prudemment, lentement, on va vers le sous-sol. La peur s’est installée, une crainte irrationnelle. Qui agonise ainsi ? Où exactement ? Dans notre nuit cauchemardesque, devoir peut-être découvrir un ectoplasme encore un peu vivant. Devoir affronter ce monde fantasmatique auquel, malgré des témoignages, crédibles à l’occasion, nous avons toujours refusé de croire elle et moi.

Faisons d’abord beaucoup de lumière dans cette cave, au cas où ? Suivons bien nos oreilles. C’est là, c’est bien là, non ? Là, à nos pieds, où une marche surélevée forme comme un petit caisson. Ces bruits insolites sont clairs désormais : des miaulements ! Vient le souvenir qui bondit d’une chatte qui rôde depuis 24 heures dans notre parterre. Le souvenir aussi d’un large soupirail que j’ai laissé grand ouvert sans moustiquaire, il y a peu de temps. Cette chatte rôdeuse est entrée puis a accouché de sa portée et est aller s’aérer. Je me souviens bien d’avoir, hélas, refermé le soupirail.

Tout s’éclaire. On soulève le dessus de cette large marche : becs ouverts, six chats nouveaux nés font un faible concert ! La soif de lait ! Mon Dieu, depuis quand cette mère chatte est empêchée de faire son devoir ? Vains regrets, affolement, culpabilité niaise et, vite, la compagne court dans la nuit pour ramener cette chatte du parterre. Ouf ! Réunion de famille et la maman chatte s’allonge, ses bébés chats enfin rassasiés !

Malgré l’heure, coup de fil à la SPA. Agréable surprise, une jeune femme s’amènera en vitesse. Elle ramènera à sa clinique mère et bébés. Remontant à notre chambre nous voilà maintenant rieurs, si soulagés tous les deux, avoir tant craint des « fantômes » mal cachés dans nos murs. Leçon : ne refermez pas trop vite un soupirail ouvert !

NOTRE BANC MARGINAL !

Ndr : ce texte encore inédit sera publié dans un « collectif » d’écrivains connus sous le titre générique : titré « BANCS PUBLICS » (chez Lanctöt éditeur).

NOTRE BANC MARGINAL !

Tu vivais encore chez tes parents, merde !, et tu cherchais un sofa libre pour minoucher ta blonde, ou ta brune. Rien. La trâlée familiale était envahissante. Ta mère se méfiait de cette fille nouvelle « qu’on sait pas de quelle sorte de famille qu’elle sort » .

Il te restait les bancs publics. Oui, chante, chante, cher Georges Brassens : « Bancs publics, bancs publics ». Il y avait donc, beau temps, mauvais temps, « dehors », dehors, au bord ou au fond d’un parc, sous un arbre protecteur…capable, lui, de secrets amoureux, de confidentialité.

À cet âge, on a les fesses dures, on s’en fiche des coussins moelleux, de amortisseurs à springs. Il s’agissait d’un tendre match « de lutte » avec prises de bec, prises de bras. Et tout le reste de ces caresses juvéniles annonciatrices de l’ultime « corps à corps », apothéose, épiphanie physique pour… « exulter », en effet Jacques Brel.

Raconter ici « mon » dernier banc public ? Mais, d’abord, dire qu’ à 15 ans, au Parc Jarry dans Villeray, j’avais toujours mon canif à quatre lames pour graver de quatre initiales l’écorce d’un arbre au dessus du banc public élu. Un jour, à 50 ans, amoureux encore mais pas de canif, mautadit ! Cette vielle envie de marquer l’amour et revenir à ce cher rituel connu de tous les amoureux du monde entier : graver nos noms, avec sans p’tit cœur, au dossier d’un banc public.

1980 donc. Avoir voulu « revoir la mer » dit une belle chanson. À seulement cinq heure de route de la frontière des États-Unis, aboutir dans le Maine, revoir l’océan et respirer à pleins poumons ses odeurs —odorat sans cesse comblé— de varech, d’iode, son vent salin, admirer, éblouis, « toujours recommencée » la houle frisée, déchiffrer les dragons blancs dans l’écume des vagues. Marcher, à marée basse, sur tout ce sable d’un beige luisant, choisir les coquillages à collectionner et… avec moi, elle ! « Elle et lui », mais oui, vieux Paul Reverdy, chantre culcul-la-praline.

Voici Ogunquit, village typique de la Nouvelle-Angleterre, nos promenades reprises si souvent, jadis, quand nous apercevions Robert le Boubou et sa famille au « Aspinquid », propriété d’un Grec de Montréal —« ici parlons français »— dit son affiche. Y avoir rencontré aussi le petit grand René Lévesque jouant au poker avec son ami Yves Michaud, antisémite malgré lui, et les gardiens musclés, au « Dolphin Motel ». Y avoir jacassé avec le bonhomme Réjean Tremblay et sa farouche Larouche du temps. Bavardé des heures avec tit-Guy « tout-le-monde-en-parle » Lepage-belles-oreilles et sa blonde du moment. Au vaste « Norseman », paquebot blanc échoué sur la plage, parlé « musique » avec l’Ubaldo Fasano, compositeur du célèbre « Jaune » de J. P. Ferland.

Ogunquit, village tant chéri ! Son snack déli à savoureux sandwiches, ses galeries à chromos « marines », sa place-à-free-jazz, ses deux petits cinémas, ô surprise !, ma sœur Nicole dévorant une glace aux pistaches, les bonnes pâtes chez « Lucia », le roast-beef saignant du Neptune, le homard frais pêché de Barnacle’s ou de Charlie’s.

Ogunquit où, dans sa grande rue, coursaient jadis des matamores en voitures stylisées. Où Picasso Snob, raconte-t-on, s’ennuya de la Côte d’Azur. Où le fabuleux Henri Matisse, heureux d’y être, lui, avec son frère, Pierre, le galériste de New York. Henri esquissait de ses célèbres aquarelles. Où, il y a très longtemps, le beau brummel, l’icône Rudolf Valentino, se camouflait vainement, ou l’actrice Mary Pickford et ses sosies sexés craignaient le bronzage pas encore à la mode.

Ogunquit la bien-aimée et… voici l’été de 1980 donc.

Un couple, « elle et moi », marchons dans ce long sentier tortillant de terre battue baptisé marginal way. Il débute, au nord, pas loin de la longue plage publique, se faufile tout au long de la mer et s’achève à l’anse à Perkin qui est un mini bourg plein de jolies boutiques sur pilotis, toitures et murs de bardeaux fanés, marché chic pour estivants, avec ses quais, son pont suspendu si mignon, si photogénique, ses barques colorées pour pêcheurs, pour aussi une excursion guidée entre les flotteurs multicolores, balises indiquant les talles de cages.

Nous aimons tant marcher ce marginal way, aux toujours surprenants détours : criques sablonneuses ici et là au fond de deux falaises, oursins goûteux à découvrir, joli phare, à présent futile, hauts rochers où se débattent furieusement les flots enragés. Du coté des terres, admiration de maints jardins aux bosquets variés, aux arbustes coquets, aux pins noueux, aux fleurs sauvages, aux fleurs plantées, choisies avec goût.

1980. C’était un lent crépuscule de plein été, échanges de saluts sans cesse, piétons en tous genres, célibataires grassouillets, aussi maigres et sveltes esseulés des deux sexes apparemment friands de fleuretage, jolies jeunes mamans à poussettes remplis de bambins, grands-mères dévouées en gardiennes soucieuses de ces bambins grimpeurs, « reviens ! tu vas te tuer ! », vieillard à cannes, poètes et philosophes plein de regards brumeux; ce chemin en marge de l’Atlantique fait voir le classique cortège des gens heureux, vacanciers dégagés —pour une semaine ou un mois— des charges habituelles. Bref, une atmosphère de « Bonjour chez vous ! » dans la série culte télévisée « Le prisonnier ».

Nous marchons. Bientôt Perkin’s cove et la fin de la féerie, mais… voici, ombre bienvenue, un dôme de cèdres fournis. Voici un look out bien coquet et… oui, un banc public. Stop ! Allez-y voir, au dos, quatre initiales gravées avec une cl de VW, les nôtres, quatre lettres : R.B., pas de petit cœur, et C.J.

Depuis, chaque fois que nous nous replongeons dans le naturalisme du marginal way, je rafraîchis nos marques de quelques coups de clé nouveaux.

Nous disons « notre banc ».

Avant chaque promenade à Ogunquit j’oublie toujours, hélas, l’achat d’un canif à quatre lames comme celui du temps de ma jeunesse au Parc Jarry… pouvoir graver plus profondément nos signes. Assis sur notre banc public, nous renouvelons nos serments d’amour, nous faisons la revue du temps passé, nous faisons de vagues projets d’avenir. Souvent, on voit s’approcher de cette niche-aux-cèdres un jeune couple, nous laissons la place car pour « la suite du monde », nous prêtons volontiers « notre » banc, « allons déguster un crab-roll », nous souhaitons tant à tous l’amour-toujours-l’amour.

Un matin de l’été 2002, un vendredi lumineux, vérification de « notre » banc et s’amenait de jeunes mariés, sourires aux lèvres, photographe empressé, témoins endimanchés, une assemblée bruyante de début de vie à deux. Ils avaient repérés « notre » banc, c’était très clair, leur déception pas moins claire devant ces deux vieux admirant silencieusement la mer, nous., R.B. et C. J.

Leurs mines de grands désappointés. Aimables, polis, nous nous levons, nos gestes d’invitation à s’installer sur « notre » banc, ils protestent pour la forme mais, en vérité, les voilà retrouvant les grands sourires. Nous racontons alors aux tourtereaux notre très ancienne conquête du banc, ils se penchent pour lire les gravures à la clé au dossier. Leurs rires gentils, leur attendrissement : « What ? 30 years of happeness ?

Ils sont de Boston, ils doivent retourner au boulot dès lundi matin, elle est serveuse dans un restaurant italien du Old Port appartenant à sa belle famille, lui étudie encore, il sera médecin vétérinaire dans un an.

Embrassades et bons souhaits.

Nous descendons vers l’anse à Perkin. Nous voulions nous dénicher une boule-à-neige à la boutique Christmas always —il n’y avait pas de belle boule vitrée, hélas ! Visite à des amis au Cap Neddick, lieu voisin au sud d’Ogunquit. Taxi. Sur leur terrasse de blocs erratiques, bonne bouffe du soir, vins frais.

Le soleil s’était sauvé, la nuit venait vite quand nous revenons à notre motel… oui, par le marginal way. Deux jeunes gamins occupaient « notre » banc. Elle, fillette bien jolie, noiraude aux yeux vifs, lui, très blond aux culottes élargies, sur le dos, un t-shirt marqué « ALL YOU NEED IS LOVE » ! La lune hésitait à bien prendre sa marque et ces enfants s’embrassaient… assis, enlacés, sur « notre » banc !

La vie, la vie… Notre banc public, il fallait bien l’admettre est, comme tous les bancs publics sur cette planète, à tout le monde, à tous ceux qui s’aiment, du moins à tous ceux qui cherchent l’amour. Si vous passez par là, marginaux romantiques, c’est vers la fin du sentier magique, juste avant d’arriver à la première terrasses de l’Anse à Perkin, de « L’huître qui siffle » (Wrisling Oyster) allez voir pour nous deux voyez l’état de nos gravures, ajoutez-y les vôtres, puisque « plus il y a d’amoureux plus il y a de l’avenir ».

fin

5 juin 2006

LA CHINE ET MOI

J’avais cinq ans et demi, papa venait de subir un hold up dans son magasin de la rue Saint-Hubert à l’enseigne proclamant « Thés, cafés, épices, bibelots de Chine ». Émoi dans la famille ! Il avait été ligoté, bâillonné et on avait vidé sa modeste caisse ! Papa, sous le choc, décidait de fermer boutique et de faire creuser la cave du logis familial rue Saint-Denis, d’ouvrir ce restaurant au sous-sol où il alla s’enfermer le reste de sa vie. Que j’ai illustré (via le bon comédien Jacques Galipeau) dans le feuilleton télévisé (« La petite patrie ») des dimanches soirs à Radio Canada, de septembre 1974 à juin 1976.

Ses stocks restants de chinoiseries furent donc entreposés dans la shed, cela sera mon plaisir, ma joie, mes accessoires pour, avec mes petits copains de Villeray, des défilés, bruyantes parades improvisés, dans la ruelle, processions enchinoisées de gamins, avec tambours, clochettes, flûtes, chapeaux pointus, parasols, éventails et kimonos dorés. Un très gras bouddha de porcelaine blanche nous souriait près de la fournaise à charbon derrière le restaurant. « Déjà petit enfant j’aimais » (Léo Ferré) …cette Chine lointaine. J’avais une autre raison.

J’ai retrouvé, et relu, des lettres du frère de papa, oncle exilé vingt ans, prêtre missionnaire, en Chine du nord. Que j’aimais recevoir, enfant, ces longues lettres avec des photos qui m’intriguaient et m’enchantaient, des cartes postales exotiques. Cela me fit tellement rêver ! Je viens de terminer un roman-récit sur cette Chine de légende, mon manuscrit est maintenant en lecture chez des éditeurs, je guette un « oui, on le publie ».

Ce Ernest Jasmin était un phénomène dans la famille, prix Collin, prix Prince de Galles, c’était « le génie » de la tribu qui avait tourné le dos à son pays natal pour avoir voulu évangéliser à Szépingkai. Nos parents parlaient de l’oncle exilé comme d’un saint, évidemment. Moi, je le percevais plutôt comme un explorateur intrépide, il était à mes yeux de gamin un héros de bandes dessinées, pas loin de Superman et de Flash Gordon ! En réalité, l’oncle s’acharnait à son important lexique de romanisation des dialectes variés, son chantier fameux.

L’oncle exilé nous racontait sans cesse les funestes exploits de ces innombrables « brigands chinois » qui rodaient autour de la mission, se désolant de ces bandits de grands chemins qu semaient la terreur en Mandchourie. Comme il savait bien nous raconter, pas moins effrayant, ces horde de vagabonds de la Mongolie voisine, en caravanes dangereuses et qui vivaient dans des grottes; j’en examinais attentivement les photos : des chameaux par chez lui ! Je rêvais de tout cela, comme je rêvais en lisant ses minutieuses descriptions de diverses cérémonies dont ces pittoresques funérailles chinoises avec personnages masqués, images de dragons furieux, mythes infernaux où l’âme du Chinois décédé devait traverser sept enfers garnis de monstres terrifiants…les chandelles à allumer, les pétards à faire éclater, les encens à faire brûler, les marionnettes symboliques sur fil, les bizarres licornes du salut…

Ah oui, je rêvais d’aller en Chine un jour !

Notre buandier chinois au coin de la ruelle du cinéma Château , invité ( oh notre peur idiote alors !) par notre père
à entrer dans le portique —parce que papa voulait se faire traduire des idéogrammes tracés par son grand frère— se montra impuissant, il lisait le cantonnais, pas le mandarin ! Déception. Le buandier reprit sa poche de linge sale, secoua sa longue natte et marmonna ses regrets. Qu’importe, nous guettions une prochaine lettre de Chine. En 1942, j’avais onze ans, fin de mes chères missives car l’oncle exilé fut fait prisonnier par les occupants japonais. Son long silence, total. Puis, cette guerre terminée, ce sera l’arrivée des communistes de Mao et encore la guerre !

Mon oncle Ernest s’amena rue Saint-Denis, maigre comme un clou, vieilli précocement —ma mère éclata en larmes—, dans un trop grand uniforme de G.I états-uniens, ses délivreurs.

Adolescent, j’allai parois le visiter à son séminaire de Pont Viau, il traduisait, du grec ancien, le célèbre Paul des épîtres, il inventait des patentes, apprivoisait des écureuils noires et, finalement, trop mal en point pour leur mission cubaine, il sera envoyé au Saguenay en aumônier de couvent de religieuses. Fin de mon héros ! Hâte de voir mon bouquin en librairies, il redonnera vie à ce bon raconteur, à ce héros intrépide de ma petite enfance.

CLAUDE VERMETTE VIVANT !

On vient d’apprendre la mort de Claude Vermette, fameux céramiste industriel. Un souvenir a surgi. C’était il y a très longtemps, c’était avant, bien avant, les éclats prodigieux de fors talents québécois reconnus à travers le monde : les Robert Lepage, les « Cirque du Soleil », les Céline Dion, les romans de Martel ou de Courtemanche. C’était un temps chétif et Vermette ne savait pas encore qu’il inventerait des céramiques en murales diverses de briques colorées, de carreaux variés, de tuiles sculptées.

Il n’était que le fils du petit boucher de Villeray (rue Beaubien). Il sortait du collège Notre-Dame où un petit frère enseignant, (Jérôme) très « miraculeusement » jetait des feux curieux dans certains esprits juvéniles. En 1950, un petit noiraud de mon âge, 20 ans, maigrichon, rêveur enthousiaste, m’invitait dans sa cave, mal changée en atelier. Il y avait de la bière et du vin rouge, il y avait des énergumènes trépigneurs, des jeunes Mousseau, Filion, et Cie. Le poète Giguère, qui encore ?, qui s’imaginaient follement, tous, un avenir radieux dans la pauvreté de cet antre bétonné.

Claude Vermette, en autodidacte curieux, me quêtait candidement, étudiant à l’école du Meuble, des formules de base pour l’argile à modeler, pour des émaux nouveaux à accorder. Lui mort tout récemment, je me suis souvenu. Je me souviens de sa joyeuse trépidation, de sa foi en un avenir de designer quand un certain Québec duplessiste, si conservateur, balbutiait son destin encore obscur et, péniblement, ouvrait timidement des brèches aux petits jeunes Vermette du territoire. Claude finira pas se forger une forte réputation, signera des fresques de terre cuite, de grands ouvrages muraux. Jusque dans le métro tout neuf de 1966. Seize ans passaient depuis sa cave de bohèmien. Le hasard fit qu’il fut un de nos voisins des rives du lac Rond à Sainte-Adèle. Nous le savions en mauvaise santé et une affiche « À vendre » apparut un jour. Vint une autre annonce, celle de sa mort et j’ai eu envie de lui dire « Repose en paix maintenant ex-gamin de Villeray , fils de petit boucher de coin de rue, illustre rejeton du Frère Jérôme, qui parvint à se faire un nom prestigieux.
Bon paradis, Claude !

Claude Jasmin
écrivain (Sainte-Adèle)