LA CHINE ET MOI

J’avais cinq ans et demi, papa venait de subir un hold up dans son magasin de la rue Saint-Hubert à l’enseigne proclamant « Thés, cafés, épices, bibelots de Chine ». Émoi dans la famille ! Il avait été ligoté, bâillonné et on avait vidé sa modeste caisse ! Papa, sous le choc, décidait de fermer boutique et de faire creuser la cave du logis familial rue Saint-Denis, d’ouvrir ce restaurant au sous-sol où il alla s’enfermer le reste de sa vie. Que j’ai illustré (via le bon comédien Jacques Galipeau) dans le feuilleton télévisé (« La petite patrie ») des dimanches soirs à Radio Canada, de septembre 1974 à juin 1976.

Ses stocks restants de chinoiseries furent donc entreposés dans la shed, cela sera mon plaisir, ma joie, mes accessoires pour, avec mes petits copains de Villeray, des défilés, bruyantes parades improvisés, dans la ruelle, processions enchinoisées de gamins, avec tambours, clochettes, flûtes, chapeaux pointus, parasols, éventails et kimonos dorés. Un très gras bouddha de porcelaine blanche nous souriait près de la fournaise à charbon derrière le restaurant. « Déjà petit enfant j’aimais » (Léo Ferré) …cette Chine lointaine. J’avais une autre raison.

J’ai retrouvé, et relu, des lettres du frère de papa, oncle exilé vingt ans, prêtre missionnaire, en Chine du nord. Que j’aimais recevoir, enfant, ces longues lettres avec des photos qui m’intriguaient et m’enchantaient, des cartes postales exotiques. Cela me fit tellement rêver ! Je viens de terminer un roman-récit sur cette Chine de légende, mon manuscrit est maintenant en lecture chez des éditeurs, je guette un « oui, on le publie ».

Ce Ernest Jasmin était un phénomène dans la famille, prix Collin, prix Prince de Galles, c’était « le génie » de la tribu qui avait tourné le dos à son pays natal pour avoir voulu évangéliser à Szépingkai. Nos parents parlaient de l’oncle exilé comme d’un saint, évidemment. Moi, je le percevais plutôt comme un explorateur intrépide, il était à mes yeux de gamin un héros de bandes dessinées, pas loin de Superman et de Flash Gordon ! En réalité, l’oncle s’acharnait à son important lexique de romanisation des dialectes variés, son chantier fameux.

L’oncle exilé nous racontait sans cesse les funestes exploits de ces innombrables « brigands chinois » qui rodaient autour de la mission, se désolant de ces bandits de grands chemins qu semaient la terreur en Mandchourie. Comme il savait bien nous raconter, pas moins effrayant, ces horde de vagabonds de la Mongolie voisine, en caravanes dangereuses et qui vivaient dans des grottes; j’en examinais attentivement les photos : des chameaux par chez lui ! Je rêvais de tout cela, comme je rêvais en lisant ses minutieuses descriptions de diverses cérémonies dont ces pittoresques funérailles chinoises avec personnages masqués, images de dragons furieux, mythes infernaux où l’âme du Chinois décédé devait traverser sept enfers garnis de monstres terrifiants…les chandelles à allumer, les pétards à faire éclater, les encens à faire brûler, les marionnettes symboliques sur fil, les bizarres licornes du salut…

Ah oui, je rêvais d’aller en Chine un jour !

Notre buandier chinois au coin de la ruelle du cinéma Château , invité ( oh notre peur idiote alors !) par notre père
à entrer dans le portique —parce que papa voulait se faire traduire des idéogrammes tracés par son grand frère— se montra impuissant, il lisait le cantonnais, pas le mandarin ! Déception. Le buandier reprit sa poche de linge sale, secoua sa longue natte et marmonna ses regrets. Qu’importe, nous guettions une prochaine lettre de Chine. En 1942, j’avais onze ans, fin de mes chères missives car l’oncle exilé fut fait prisonnier par les occupants japonais. Son long silence, total. Puis, cette guerre terminée, ce sera l’arrivée des communistes de Mao et encore la guerre !

Mon oncle Ernest s’amena rue Saint-Denis, maigre comme un clou, vieilli précocement —ma mère éclata en larmes—, dans un trop grand uniforme de G.I états-uniens, ses délivreurs.

Adolescent, j’allai parois le visiter à son séminaire de Pont Viau, il traduisait, du grec ancien, le célèbre Paul des épîtres, il inventait des patentes, apprivoisait des écureuils noires et, finalement, trop mal en point pour leur mission cubaine, il sera envoyé au Saguenay en aumônier de couvent de religieuses. Fin de mon héros ! Hâte de voir mon bouquin en librairies, il redonnera vie à ce bon raconteur, à ce héros intrépide de ma petite enfance.

Une réponse sur “LA CHINE ET MOI”

  1. Bonjour

    Le souvenir charmant de ces années oû l’on avait un cousin en mission lointaine que vous évoqué sera sûrement un livre pour nous replonger dans nos années de jeunesse insouciantes mais pleines de mystère qui ne sont de à la mode aujourd’hui ……….dommage, je lirai avec plaisir votre bouquin .
    Merci pour ces souvenirs d’enfance et de jeunesse que vous partagé
    R. Beaudin

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