LA MORT PROCHE ?

C’est le titre —cette mort comme à proximité— de l’un de mes récents tomes de journal. Jeunes, on ne lit jamais la nécrologie de la gazette. Pas concernés. Je me moquais de ma mère se jetant si vite sur cette colonne de funèbreries !

Moquez-vous, ricanez jeune gens, il y aura votre tour car —vous faites bien de feindre l’ignorer, c’est sain— la vie va vite. Vous arriverez à cet âge où le besoin de compter les rangs —si décimés— inquiète fort. Un aveu : la peur et la joie. Emmêlés quand, un matin, on découvre encore un(e) autre mort « qu’on a connu(e) », parent lointain, ancien ami, vieux copain perdu de vue. Je lis les nécrologies désormais. Je guette. Pas un jour sans « la » nouvelle mortuaire qui énerve. Quoi ? Une joie ? Oui, ce pitoyable : « Ah, c’est pas encore mon tour, c’est lui, un autre ! » La peur aussi, l’angoissant « Clair, mon tour viendra vite maintenant, tant de mes connaissances décédées ! »

Ainsi, début du mois de juillet, je lis et bang ! Mort de l’un de mes chers petits copains de quartier, Jacques Malboeuf. Un « personnage » dans mes livres de souvenirs. Mort d’un inconnu donc, départ d’un anonyme, pas pour moi. Cela à peu près en même temps qu’un courageux célèbre religieux, viré hélas en nostalgique réactionnaire, misanthrope d’une droite louche, le Frère Untel. Fuyant (ou congédié, crise d’octobre-1970 ) subitement son poste d’éditorialiste à La Presse, Jean-Paul Desbiens proclamait : « Il faut fermer le monde ! »

Un jour, la mort se rapproche donc. Que sont « mes amis devenus, ces « tant aimés » ? Il vante fort devant nos portes d’aînés. Ce mercredi 30 août, boulevard Gouin, à Bordeaux, d’anciens collégiens (du Grasset) vont « souper » au resto Le Bordelais, qui viendra, qui sera absent, disparu ? Nous étions une joyeuse trentaine d’ados en 1955, serons-nous quinze ou dix ? La vie se sauve. De tout le monde. Tôt ou tard. Un peu à l’est du Grasset, près de Papineau, un chemin partait du boulevard Gouin et filait vers le port du bas de la ville. « Le sentier des indiens », quand les Sulpiciens avaient installés « leurs » bons sauvages au Sault-aux-Récollets. On peut voir un reste de ce chemin juste à l’ouest du collège Mont Saint-Louis et du petit cimetière. Ô hasard ? En 125 jolies pages bien illustrées, chez HMH éditeur, Lise Bissonnette nous parle du « Sault de l’ouest ». Tiens, proche du Bordelais, là où elle a fait rénover une vieille petite maison. Elle raconte ses ancêtres, montre sa ferveur (qui va lui coûter très cher) pour l’héritage commun. Je lis son « La flouve », qui est une farine commune, et je revois, je revis, deux décennies quasiment vécues dans ce Vieux-Bordeaux. Le pont ferroviaire, l’hôpital Sacré-Cœur, la fameuse prison, le parc de l’île Perry, etc. Alors, je me re-questionne : ce mercredi-là, combien serons-nous, septuagénaires autour de la table ? À nous souvenir, à nous moquer de nos beaux rêves, de nos désirs et ambitions, et de nos frasques d’antan ? Six, huit, quinze ? La mort proche.

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