UN GROS TRAIN ÉLECTRIQUE !
[«Un chemin de croix dans le métro»]

Le métro de Montréal était tout neuf, tout jeune. Enfant, je me contentais de zieuter le si beau train électrique (Liorel ?) offert aux enfants-de-riches dans la vitrine chez Lord, au coin de Faillon et Saint-Denis (quincaillerie ou le papa du cinéaste Lord travaillait).

Et voilà que l’on m’offrait un gigantesque jouet, le métro.

Un directeur, M. Jeanotte, m’accordait le permis d’y jouer avec mes camarades. « Vous recevrez des autorisations avec « passeports. Il est à vous pour toute la semaine. Mais de nuit seulement pour l’ entrepôt-garage, rue Crémazie. La joie !

Un réalisateur de Radio-Canada, Jean Letarte, m’avait commandé un texte inédit. Avec un budget pas bien épais, un reste d ’argent à dépenser vite en fin d’année fiscale. Faut vider les coffres en bureaucraties d’État si on veut recevoir un neuf budget étoffé, m’avait-il expliqué. « Claude, si tu me pondais « un chemin de croix », bien moderne, ça te dit ? Pâques s’en vient.»

«Un chemin de croix dans le métro»

Je jonglai un brin, chemin de croix, donc 14 stations. Stations ? Tiens, pourquoi pas 14 stations du métro tout neuf, non ? Je rédige un schéma et lu, c’est « Oui », bonne idée. J’imagine un prêtre en l’église Sophie Barat boulevard Gouin, (qui sera joué par Patrick Peuvion) se préparant à l’office du « vendredi saint. Coup de fil de téléphone en sacristie : Jérôme, son ami d’enfance au bout du fil, est aussi « au bout de son rouleau », désespéré, (je ferai l’acteur pour cette brève scène ). Il lui annonce son suicide imminent, station Victoria du métro, d’ou il téléphone !

« Je t’en prie Jérôme, je t’en supplie, j’arrive, il faut nous parler, ne fais rien d’irrémédiable, j’arrive. » C’était parti. On allait jouer, toute l’équipe, dans les 14 stations, d’Henri-Bourassa à Victoiria. Scène un : Uve Koneman, intrépide caméraman (à l’épaule), court vers la rue Berri voisine, à reculons (!), devant Patrick Peuvion bouleversé.

Ce sera 30 minutes intenses d’une dramatique télédiffusée en noir et blanc le vendredi saint à la SRC. Ce sera, plus tard, à Toronto, la réception du prestigieux « Prix Wilderness-Anik » : « meilleure dramatique sur film « coast to coast ». Imaginez notre fierté. Imaginez notre bonheur. À chacune des 14 stations, figurants, accessoires utiles, éléments de décor symboliques avec une voix en haut-parleur à chaque station pour nommer les « Jésus chargé de sa croix », « Jésus tombe une deuxième fois », « Simon aide Jésus » « Jésus rencontre Véronique », etc.

Des images furtives, bousculées, du « stock shots » aussi, guerre au Vietnam, avec debout en wagon, ce jeune prêtre angoissé. Qui revoit sa jeunesse, son ami Jérôme, des épisodes divers de son existence de curé en chaud presbytère, trop confortable, sa culpabilité, etc. Et nous tous, scripte, maquilleur, éclairagiste, précipités au sein de la foule curieuse… Une nuit entière passée au métro Guy, une autre au grand garage rue Crémazie. On avait un jouet gigantesque, un train électrique à notre taille, bien mieux qu’un jouet. J’étais comme vengé de la privation du si joli train « Liorel » dans la vitrine chez Lord !

Si, en 2007, Radio-Canada repassait ce « Un certain chemin de croix », revivrions-nous ce grand bonheur toute l’équipe, tel un Alain Godon, monteur émérite ? Et le public avec nous ?, ce bonheur de tourner, en 1969, quand le métro n’avait que trois ans ? Comment savoir ? Et puis qui fait encore son « chemin en de croix » dans nos églises désertées, vendues en condos ?

Un jour, dans une église de Villeray, ou feu l’abbé Jean-Claude Leclerc confessait les artistes (sur la spiritualité), il y était fort efficace à TVA, ma surprise : un original « chemin de croix » fait de belle terre cuite émaillée, signé par nul autre que Jordi Bonet ! Patrimoine inconnu ! Finira-t-il dans le chic salon d’un riche collectionneur athée ?

Reste qu’il m’arrive parfois de me souvenir encore de cette semaine heureuse à circuler librement, troupe de baladins téléastes, bohémiens modernes, de jouir comme de nuit, dans les stations de notre beau métro montréalais. Métro dont c’est l’anniversaire ces temps-ci.

Oh, la fin de mon texte ? Quand le prêtre ravagé, inquiet, débouchait enfin à la station Victoria, sa « quatorzième station », il apercevait des badauds affolés, deux ambulanciers, une civière. Son ami d’enfance, ce Jérôme, ne l’avait pas attendu hélas et avait sauté sur les rails funestes ! En épilogue on voyait le prêtre attristé, revenu dans son église pour y revêtir ses habits de funèbres cérémoniaires, il n’avait plus rien à dire en « voix hors-champ ». Il se couchait au pied de l’autel sur le granit froid pour les prières adéquates d’un « vendredi saint ». Un gamin de 2006 nous questionnera : « Un vendredi…quoi ? »

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