« AVANCEZ EN ARRIÈRE ! »

Que les jeunes le sachent, le cri de mon titre était l’habituel commandement —injonction comique, non ?— dans les tramways de ma jeunesse. Le populo des travailleurs obéissait volontiers pour libérer l’avant du tram aux heure de pointe. Le Métro à Montréal c’est mieux, jeunes gens chanceux des générations X. Au fait, on n’a pas trouvé de nom générique pour nous autres, les nés en « années ’30, ’40 » ? Pourquoi donc ? Suis-je un « enfant de la Crise » ? Vrai et faux car, dès 1939, éclatait la guerre, et, étrangement, une prospérité allait surgir tous azimuths. Surtout avec « l’après-guerre » quand j’avais 15 ans, avec toutes ses neuves commodes inventions, ses modes « modernes », le renversement d’us et coutumes « catholicards ». Vint la télé, les spectacles au salon !, oh !, « la pilule » contraceptive, fin de tant d’angoisses, et quoi encore ?

Ainsi hier midi, me voyez-vous qui sonnait rue Casgrain dans mon cher Villeray pour y voir l’appartement no. 1, celui du fils de mon fils, Simon Jasmin, et de sa compagne Zoé. Déjà en ménage ? C’était pas hier qu’à bout de souffle je lui faisais un grand fort de neige dans sa cour de la rue Garnier ? Ô vieillesse ! Son père Daniel, mon fils inventeur de jeux de société, vient de m’offrir son dernier né : « Baby Boomer » , allez fureter sur son site web via google. Je l’ouvre, en sort les objets et bang !, Encore un coup sur la caboche du vieil homme. Je arrive bien mal à bien répondre aux cartes-à-questions, un gros zéro !

Mais quand le beau’f Jacques s’amène, triomphe ! Un boomer, lui ! Son vif plaisir de jouer à ce « Baby Boomer », il trépigne de bonheur, il connaît les noms des « fabulous four », The Beatles, lui, il sait les titres des célèbres tounes de Elvis Presley, lui ! Ma jeunesse c’était Frankie Laine, Johny Rae et le boogie-woogie ou Sinatra tout jeune. Quand s’amènera Christian, le fils du beau’f, pas encore 40 ans, ce sera encore mieux, sa joie de connaître tant de réponses, de remporter des jetons face au sablier resté plein.

Pour parfaire ma culture populaire boomerienne me voici réduit à lire les cartes en tentant de retenir l’année du Woodstock. Des Baronets, Classels, Sultans et autres Hou-Lops ! Quoi au juste de ce Offfenbach ? Ce certain Gilles Villeneuve, ce Cube Rubik ? L’Osstidcho…ah oui ! Mais quand ce Walkman et « Le Fugitif », une série-télé ? Pink Floyd, les Séguin, Cat Stevens ? Alien, un film hein ? Led Zeppelin, Harmonium, Peter Gabriel ? Patof, hum… La Labatt Bleue, la Kawasaki 900 cc ? Quoi ça, ce Cadbury, ce Sun Life ?

Daniel m’avait seulement commandé des illustrations peintes de son « Baby Boomer » et puis… Salut le paternel ! Tempus fugit, les générations passent. Jean Leclerc ou Robert Charlebois peuvent bien mal juger les nouveaux venus, je les connais encore plus mal qu’eux. Je garde donc, prudent, le silence. Viendra-t-il, en 2026, un jeu nouveau sur ces Moffat, Pierre Lapointe, Trois-Accords ou Loco-Locas ? Un jour, les petits enfants de nos petits enfants vont échouer à leur tour, les mains vides de jetons, ignares à leur tour ? L’éternel joug (jeu ?) de la vie qui file.

Avec Simon-à-Daniel-à-Claude (et Zoé), nous sommes allés luncher à « La Piccola » en Petite Italie. Étudiants, ils m’ont parlé de leurs envies, de leurs espoirs. Aussi de leurs « z’artistes » bien aimés, pris sur I-Pod, sur MP 3, sur Internet, du Chinois à mes pauvres oreilles de demi-sourd —que je deviens. Néanmoins, sortis rue Saint-Laurent, ces enfants de Boomers m’écoutaient bien attentivement leur raconter l’église du coin (de ma jeunesse), « virée en condos » ! De Baggio-les-vélos qui est disparu ! Du dictateur Mussolini peint à la voûte de « Santa Madona della difesa » qui n’a pas bougé de son cheval ? De la pizzeria toujours là, rue Dante angle Henri-Julien, qui sent encore bien bon. Du vieux cinéma Château qu’on a classé où le preacher laïc, Roger Drolet, fait ses sermons.

Baby Boomer ou non, il y a des chose qui durent, des « affaires » qui restent. Sur les trottoirs, je gagnais un peu, un père de Baby Boomers ramassait des jetons en bavardant de son époque. Zoé écarquillait les yeux : « Mais oui ! Plein de chevaux dans nos rues, laitier, boulanger, frites, glace (pour nos glacières). Le maraîcher l’été et encore « le cheval » pour le bois-et-charbon, l’hiver. Simon ouvrait la bouche : « Mais oui, une vraie gueuse, bohémienne en longue robe verte, nez crochu, sous la marquise illuminée du Plaza avec son perroquet, « picosseur » de cartes pour 15 cennes, « prédisant l’avenir ». Et ce fougueux jouer d’orgue de Barbarie, le fier buandier Chinois à longue couette, sa grosse poche de linge à laver sur le dos, ce petit bossu affûteur de couteaux avec sa meule ambulante !

Chacun son jeu ? Inutile, cher Daniel, de fabriquer un jeu pour tous ces curiosités d’antan, car nos gens sont morts, se meurent, finiront tous bientôt par mourir. N’empêche, chanceux les boomers, j’aurais bien aimé ça qu’il nous venu jadis un créateur de jeux pour nos nostalgies à nous, les aînés.

Ndw: On trouve des renseignements sur le jeu Baby-boomer et le jeu Bagou à l’adresse suivante:
www.danieljasmin.com

SCANDALE AU VILLAGE ?

Aux nouvelles de 18h, vendredi, je fais le saut : la police qui fonce chez un M. Simard, galeriste de New York, natif d’un petit village du Saguenay. La police emporte dans s es camions des paquets d’ouvrages d’art ! Pour évaluation « réelle ». Le maire Lévesque du petit village de Larouche, en est tout scandalisé à la caméra : « On aurait dit que nous sommes des Hells Angels » !

La présentatrice du journal explique cette descente policière : « Cinquante (50 !) médecins riches, se déguisaient en généreux « amateurs d’art » afin d’échapper au fisc. » Il s’agit de plus d’une vingtaine de millions de dollars ! Échangisme d’œuvres « rares » en guise de crédits d’impots, gamique connue pour pas verser sa part au trésor public. Combien ça vaut exactement ces trésors antiques achetés de l’Inde pauvre (patrimoine bafoué ?) par ce M. Simard ?

Ce fut long mais ça éclate enfin. J’ai fait le saut car à l’époque du projet d’un prestigieux « village-muséal », il y eut des reportages bien complaisants sur cette « business » artistique et j’avais envoyé des demandes d’enquêtes journalistiques aux quotidiens. Rien ne se fit. Cela illustre la terrible paresse de la plupart des journalistes (ou leur jeune ignorance crasse).

Des naïfs abusés se réveillent ou bien des affairistes malins se feront démasquer ? On a très hâte de voir la suite de ce « bateau ». Celui d’un petit village qui recevait un généreux « natif », vrai Père Noël les bras chargés de « trésors nationaux » importés d’Inde. Oh oui, à suivre !

Claude Jasmin
écrivain
professeur d’art moderne et ex-critique d’art