« NOËL DANS LE CHINATOWN »

Conte pour le FM 98,5 (avec Paul Arcand) lu par l’auteur vendredi matin, 22 décembre 2006

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Je regardais par la fenêtre tomber tant de neige. Dans une heure ou deux, devoir me rendre dans la sacristie de Ste-Cécile et mettre ma petite soutane rouge d’enfant de chœur, m on beau surplis de fine dentelle et m’emparer d’un flambeau de velours avec, j’espère, un lampion bleu.

J’ai hâte. J’aime la chorale du père de Tit-Claude Léveillée au jubé, la lumière partout, la crèche élaborée devant l’autel à St-Joseph, l’orgue puissant qui va fracasser la nef. Ma mère —l’argenterie frottée brillait— écoutait à la radio la belle voix de Duquesne parlant d’un caporal dangereux, Adolph Hitler.

Maman achevait de dresser sa table pour le réveillon avec, au centre, une belle carafe en verre taillé avec du vin rouge « St-Georges », des chandeliers s’installaient. Et maintenant, à la radio, la Charlotte-putain de Richepin braillait : « Faites-moi trouver un portefeuille bien garni…


À moi plutôt qu’aux balayeurs… Voyez mes mains gercées…O Sainte-Vierge, venez me chercher, j’en peux plus de grelotter…… » Ma mère encore émue puis elle a regardé l’horloge-à-pendule de la cuisine, dix heures sonne : « CLAUDE ! TON PÈRE N’EST PAS ENCORE REVENU DE CHEZ SES CHINOIS DU BAS DE LA VILLE. » PAS ENCORE RESTAURATEUR, PAPA AVAIT UN MAGASIN DE CHINOISERIES RUE ST-HUBERT.

Ma mère très énervée : « MAIS QU’EST-CE QU’IL FABRIQUE ? ON ARRIVERA À MINUIT ET IL SERA PAS REVENU, PERDU DANS SON CHINATOWN ».

À ce moment : L’ONCLE LÉO, LE CANTINIER DU CPR, SURGIT. JE LUI RACONTE L’ANGOISSE DE MAMAN ET IL DIT : « MON P’TIT GARS, EMBARQUE DANS MON CHAR, ON VA ALLER TE LE CHERCHER PAR LE PEAU DU COU. »

ON ROULE DANS LA NUIT DE CE 24 DÉCEMBRE 1937. J’AI SIX ANS, JE SUIS EN PREMIÈRE ANNÉE À L’ÉCOLE ET, HIER, J’AI ACHETÉ DE LA SAINTE-ENFANCE, DEUX PETITES CHINOISES À 10 CENNES. J’AI CHOISI LES DEUX PLUS BELLES PHOTOS SUR LE TABLEAU.

ON ROULE, IL NEIGE DE PLUS EN PLUS, ON DESCEND ST-DENIS.NOUS ABOUTISSONS AU COIN DE LA GAUCHETIÈRE. SORTIE DE LA CHEVROLET ROUGE-VIN : « Ouvre bien les deux yeux, mon Claude, ma Germaine de belle-soeur compte sur moi, ça fa que « ouatche » comme faut !Faut ramener ton rêveur-de-père ». Enseignes de néon partout. Des passants pressés.

J’étais comme transporté hors de mon monde familier. Circulaient des Chinois de tous âges, les uns avec leurs enfants, « pas à vendre ceux-là ». D’autres portant des paquets, entrant, sortant des boutiques, des logis, des nombreux restaurants. Léo m’accroche par la manche de mon coupe-vent fourré, j’abaisse mon capuchon : « Tit-Claude, écoute moi bien, je vais inspecter le coté nord, tu prend le côté sud de la rue. Okay ? Regarde bien partout. On se retrouvera à la sortie du Chinatown. »

La neige m’aveugle un peu, j’en ai dans la bouche, je cligne des cils, le vent s’est renforci. En avant ! Une façade sombre, des affiches lacérées, lettres en Chinois, une marquise déglinguée, en dessous, un sous-sol illuminé faiblement, je me penche. Par un soupirail, je vois des vieux Chinois allongés sur des bancs en train de fumer avec de drôles de pipes, certains Chinois semblent endormis. « Move ! Move young man ! Come on, move ! », un gras Chinois, sorte de portier, de gardien, enveloppé dans un paletot de mouton de Perse, me pousse du coude. Je comprends qu’il doit s’agir du « fléau » dont parle mon oncle le missionnaire : ces Chinois fument de l’opium ? « L’opium qui fait de terribles ravages », nous a-t-il écrit.

Je file. Je suppose bien que mon père si pieux, si bon catholique, n’est pas de ce monde effrayant. Je relève mon collet, je marche vers l’ouest, dans une vitrine, que vois-je ? Saint-Joseph en Chinois ! La Sainte Vierge, les yeux bridés !, et un enfant Jésus chinois sur la paille ! Un Jésus chinois ?, je n’en reviens pas, une imposture non ? Y a-t-il eu « UNE » nativité en Chine, équivalente à la nôtre ? Sacrilège ? Bethléem, c’est en pays arabe, non ? Des chameaux en Chine ? Trois Rois Mages en trois vieux Chinois à barbiches !

Et papa toujours introuvable ! Je file, je passe devant un restaurant bondé, la porte s’ouvre, un livreur —six ans comme moi—, gamin chinois, sort en trombe, les bras chargés de mets à livrer, il n’a ni foulard, ni tuque, ni mitaines, rien. J’entends par la porte ouverte une musique de cithare, criarde. Une espèce de chanson, crécelle stridulante, se répand dans la rue, voix suraiguë, rien à voir avec nos pieux cantiques. Un couple chic sort : rots du bonhomme, rires de l’épouse en vison, elle me voit frissonnant sous le vent : « Qu’est-ce que tu fais tout seul à cette heure, p’tit bonhomme ? T’es-tu écarté ? Tu t’es-tu perdu ? » « Non, que je lui dis, je cherche mon père, madame. C’est ma mère qui m’a envoyé. » Le couple rigole et va vite vers une auto de luxe, l’ouvre, s’y enfourne. File.

Je marche, je marche… et il n’est pas là, nulle part. Un très, très vieux Chinois, maigre et bossu, s’approche en titubant, me voit, m’ouvre les bras, me dit d’une voix fluette : « Si toi, tu es garçon solitaire, sans maison, sans rien, tu viens chez mon maison à moi, je te garderai, j’ai du bon manger, je te donnerai des jouets chinois, tu pourras dormir dans mon lit, dans mon « k’ang !». Il sourit en dents noircies, m’offre un visage de démon, la mine de l’un des diables-à-dragons sur les gravures que mon père vend rue St-Hubert. J’ai peur. Il veut me retenir, me prend par le cou, descend mon collet de fourrure de lapin. Je me secoue, je me débarrasse de ce satyre de l’Empire du Milieu et je cours dans la neige aux millions de flocons. Le vieux bossu chinois entre dans une boutique et je reprends mon souffle. Deux fillettes chinoises passent avec une femme poudrée, aux yeux grimés, les joues très rouges. Cette Blanche tient une jeune Chinoise à chaque bras. Est-ce que ce sont des gamines achetées et qui ont grandi ? Est-ce qu’on va m’expédier un jour les deux bébés-filles achetées cette semaine car à l’école ils ont pris mon nom, mon adresse. Quand je serai grand, çà sonnera à ma porte, on me dira : « Voici vos filles payées dix cennes, elles sont à vous maintenant ».

Il faut que je m’informe de tout ça, car, plus tard, je veux voyager et être libre.

Des zazous fêtards, chapeaux chinois sur le crane, sortent d’un café, gueulent « Ménuit Chrétiens, c’est l’heure « sonnmennelll-le… » Papa nulle part ? Maman doit se ronger les sangs. Si l’oncle Léo l’avait retrouvé, il reviendrait vite vers moi. Je marche, il neige moins, le vent est tombé. Musique qui monte, en plein milieu de la rue, tout rouge, un immense dragon de guenille que des manipulateurs, avec des tiges de bambou, promènent. Le dragon ondule, épeurant, envahit toute la rue. JE ME TASSE, LE LAISSE PASSER ! Devant un magasin de babioles, assez semblable à celui de mon père, il est là, derrière une vitrine, je le vois enfin qui discute en fumant sa pipe, en buvant dans une tasse chinoise, devant un long comptoir. Mon père ! À son côté, une grande fille aux cheveux de jais, d’un noir très luisant, colliers au cou, bracelets aux poignets, longue robe de soie noire, large « boa » chinois cramoisi autour de la poitrine. Elle rit la tête renversée, s’accroche à mon père…qui se laisse faire ! Mon père avec cette rieuse qui se déhanche. Une Chinoise « de mauvaise vie » ? Mon oncle qui connaît par cœur le RIGHT LIGHT voisin, nous a déjà parlé de « filles-de-joie chinoises », importées d’Asie, voyageant à travers l’océan Pacifique à fond de cale ! Mon père se laisserait aller, il a trop bu ? Une envie de me sauver, de fuir, de rentrer, de dire à maman; « Oublie-le, il ne reviendra pas, il est perdu…à jamais.» Mais non, courage, j’entre. Une ambiance de fumerie d’opium. Lumières basses, éclairage louche de bordel, musique de grelots et de jeux de blocs : toc, toc, toc, toc ! Très fort, je dis dans l’entrée : « Papa ! T’étais donc ici ? On te cherche, maman t’attend… ? » Je grimace, regarde tout autour, qu’il perçoive mon dégoût. Je répète : « On te cherchait mon oncle Léo et moi. » Silence. Papa semble comme mal à son aise. La grande femme chinoise vient vers moi : « Toi être le p’tit garçon « du-mon » meilleur client, Édouard ? » Elle dit qu’elle a hérité du « business » de son père qui vient de mourir, qu’elle importe mille et mille objets de Chine et du Japon aussi. Moi, je ne dis rien, je regarde mon père qui l’ouvre enfin : « Euh, oui, Mademoiselle Lee est une jeune femme d’affaires très habile. Son grand-père aveugle, ici présent, te le dirait ». Elle retourne vers mon père, l’enlace, lui donne un long baiser sur une joue. Je vois rougir mon père. Ainsi, pendant que l’on s’inquiétait de son absence, lui, il buvait « j’sais pas quoi », fumait sa pipe tranquillement ici… J’élève le ton :« Papa, c’est la Messe de minuit bientôt, on a pas une minute à perdre. » Il sourit : « On y va, on y va ! Viens, on va aller au terminus-Viger prendre notre tramway, viens. » « Non papa, on a le char de mon oncle Léo, il te cherche dans tout le Chinatown en ce moment. Mon père tousse, éteint sa pipe, vide sa tasse de « j’sais pas quoi », tousse encore, salue la fille fardée, serre la main de l’ancêtre, gras bouddha derrière le comptoir.

Dehors enfin ! Tenant son sac d’achats, il grogne : « Va pas te faire des idées, c’était une rencontre d’affaires, t’as pas besoin d’en faire toute une histoire et de tout raconter par le détail à ta mère. » Je dis rien. Sur le trottoir je m’arrête : « Mais p’pa, le réveillon à préparer et tout, et toi, là, à t’amuser ! » Il me coupe; « Pardon mon p’tit gars, j’étais en train de négocier des parasols cirés du plus bel effet. J’ai mon magasin à garnir ? Veille de Noël ou pas ! » Je marche à ses côtés guettant l’oncle. Je sais plus trop quoi penser. Ce baiser de la fardée en robe longue ! Mais voilà l’oncle surgissant : « Edouard, te cachais-tu ? Ta femme s’énervait ! » J’entends bafouiller mon papa : « J’étais avec le vieux m’sieur Wong, il me fait des prix, un bargain rare, Léo! »

On monte dans la Chevrolet rouge vin. La neige recommence à tomber épaisse, l’oncle fait fonctionner ses essuie-glace. À sa radio : « Dans z’une éta-ble, que Jésus est charmant… ». Je dis «‘Coutez donc vous autres, les Chinois là, y s’imaginent que Jésus est un Chinois ? » Je raconte la crèche chinoise. Les deux hommes rient. Je trouve pas ça drôle moi ! On remonte Saint-Denis. Rendu à la maison, mon oncle : « Germaine ? On l’a trouvé proche d’un égout chinois, accroché comme un chat de gouttière à une pagode ! ». Il rit tout seul puis il s’en va. Il a sa Rose Alba, sa famille à deux pâtés de maison. Ma mère soulagée : « Veux-tu b’en me dire Édouard, une veille de Noël, tu les aimes donc tant que ça, tes chinois…et tes Chinoises, peut-être ? » Oh ! Mon père me regarde. Je revois la jeune femme en robe longue, aux bijoux clinquants qui tintinnabulaient, à sa poitrine dénudée, je ne dis rien, je me tais.

JE VAIS DANS MA CHAMBRE, JE RAMASSE MA SOUTANE rouge, mon surplis de fine dentelle, je file vers l’église rue De Castelnau. Quand je promènerai mon haut flambeau dans les allées, quand j’entendrai l’orgue tonner tantôt, le chant angélique des Léveillée au jubé, quand je verrai la crèche devant l’autel à St-Joseph, je sais que je vais repenser à cette étrange crèche chinoise sacrilège. Après nos trois messes en ligne, je parlerai avec le curé Lefebvre pour dénoncer cette affaire louche. Est-ce qu’il me dira : « Nos missionnaires font çà partout, en Afrique comme aux Indes » ? Je marche dans la neige, un chien perdu rôdeur, tourne en rond puis me suit. Si je le rentrais dans la sacristie, allais l’attacher à la crèche ? Quoi, il pourrait souffler le chaud comme l’âne et le bœuf. Voudra-t-on, je suppose que non, les Chinois qui n’ont pas froid aux yeux accepteraient, eux. Mais maman m’a dit que les Chinois font cuire les chiens, les chats aussi, et qu’ils les mangent ! Ma mère ne ment jamais, elle. C’est pas comme mon père. Coup de claquoir, le frère Foisy me chuchote : «Réveillez-vous, Jasmin, votre encensoir bientôt !» J’étaIs avec Gras-Bouddha et sa fille fardée, couverte de colifichets qui embrassait mon père sur une joue. Clac, à genoux, clac, debout, clac, assis et… Crounch !, j’ai écrasé mon biscuit chinois. Je sors de ma poche de soutane le petit message, je le lis : «Un jour vous raconterez à tout le monde votre « Noël au Chinatown. »

FIN

2 réponses sur “« NOËL DANS LE CHINATOWN »”

  1. Wow, il n’y a pas de mot pour décrire ce que j’ai entendu, c’est la première fois que j’entend un conte de noël et dieu sait que ce ne sera pas le dernier.

    Je ne sais si vous savez à quel point vous nous captiver et ce du début à la fin, j’espère de tout mon coeur que ce ne sera pas le dernier que j’entenderai de vous.

    Je suis une femme de 37 ans qui viens tout juste de vous découvrir et je peut maintenant vous affirmez que je vais faire une recherche sur vos écrits.

    merci beaucoup et joyeuse fêtes

    Sylvie Poissant

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