S’ASSEOIR AU SALON ?

         Devoir, -ô promo obligée !-, s’asseoir au salon. Du livre. Devant tout le monde. Expérience difficile. Les badauds défilent. On vous jette un regard de travers. Il y a en ce salon de Québec tant de livres. Tant d’offres ! Certains curieux s’approchent de votre kiosque. Un parmi des centaines ! Malaise. De part et d’autre. Quoi dire ? Quoi faire ? Jouer, bon enfant,  le « peddler » en romans  ? Gênant souvent. Autour de vous, tant d’inconnus, de méconnus, tant de plumes aux doigts…et  inutilisés !

    La caisse muette. L’éditeur soucieux. Ce livre nouveau sera-t-il un succès ou un échec ? Il y a petite foule chez les « populaires » : madame Bertrand ou Dominique Michel, le « cuisinier de télé » aux recettes neuves, le biographe d’un très célèbre, la saga sentimentale… tome 2, tome 3…et il y a votre roman nouveau, la littérature quoi…

     Dans tant de kiosques, plein de jeunes pondeurs doués…restant sans public. Injustement souvent. Quoi faire ? Rien. C’est la foire. Les promeneurs passent, circulent, ne avant trop où regarder… Centaines de jolies couvertures aux couleurs attrayantes… ils défilent, indifférents à toutes ces angoisses. « Mon livre va-t-il fonctionner ? » L’anxiété des créateurs. Allées pleines de monde, d’ « accros » aux livres,  un samedi, un dimanche, ils viennent « voir » les stocks nouveaux. Hésitent ? Budget limité. Vous posez. Vous souriez. Se sentir une bête de cirque souvent.

       Si vous avez eu la chance d’avoir été « vu » à « Tout le monde  parle »,  là, oui, on vient nombreux pour commenter votre passage : « Très bon, bravo, oh non, trop rieur, trop rigolo, trop méchant, pas assez parlé du contenu de votre livre, vous m’avez fait honte, vous avez été courageux, chapeau … » Au collège, nous apprenions : « Tot sensus quot capita »,  autant d’opinions que de têtes », quoi !

      Autour de vous, des cris, des rires, des enfants qui se tiraillent, des bébés qui pleurent, des « ancêtres » qui grimacent, « trop de monde », des ados qui draguent, des apprentis-auteurs cherchant des appuis des encouragements. Ne pas savoir quoi dire : « Courage », un jour, un éditeur vous dira « oui ». Continuez. Persistez ! Tenez bon ! Oui, la foire. Dehors la belle ville de Québec qui s’ensoleille. Prendre le temps…d’une pointe de pizza. Jouer le clown, et ne pas se prendre au sérieux. Rester « naturel ». L’universitaire cherche un essai savant, se sent encombré par tant d’histoires populaires, trop de récits légers ! Soupirs ! L’hurluberlu avide, nerveux, ses envies de rencontrer des oreilles ouvertes et qui vous narre sa vie !

      S’asseoir docilement au salon du livre et guetter de nouveaux fidèles. Embarrassé souvent par ce voisin de kiosque qui ne voit pas un seul curieux à son comptoir. Avoir trop bien connu ce…désert ! Bien savoir  qu’il est long le chemin de la reconnaissance minimum. Envie de consoler. Comment faire ? Quoi dire pour encourager cet amoureux d’écrire. Qui n’arrive pas, jamais, à se constituer le moindre public ? La foire. Avec ses lois. Place aux livres populaires seulement  ! S’asseoir au salon…vide ! Vide de monde. Le poète illuminé qui ne saisit pas cette affreuse solitude ! Quoi lui dire ? Le malaise permanent. Le vieil habitué de ces « salons » que vous êtes, vu votre grand âge, qui a une envie de jouer, à forte voix, le baratineur. Bateleur en place publique ! Pour faire rire quatre badauds ! SE retenir : passer pour un vilain  cabotin quand vous voulez passer pour un rigolo. Un léger.

      Des heures et des heures à examiner, mine de tien,  la faune des liseurs en tous genres. Et puis, soudain, un admirateur qui s’approche : il a tout lu, tous  vos livres. Il veut de vos mots sur la page de garde. Il dit qu’il vous aime. La chaleur enfin ! Une âme sœur ? Rare ! Vous voilà consolé de tant de temps à passer la plume-à-dédicaces en l’air. Enfin, un vrai amateur de vos proses. Il en sait, oui, oui,  plus long que vous sur vos propres récits, sur vos ouvrages… d’autofiction ou non. Pour cette jeune fille si attentive à vos projets, pour ce garçon si curieux de vos personnages, vous voilà regrettant moins le voyage à Québec, les longues heures au kiosque.

      Ces fidèles rares font que vous vous dites : « je reviendrai. » Je dira « oui » au prochain Salon du livre. L’écrivain est seul, c’est un métier de solitaire et il a découvert, en chair et en os, un vrai lecteur. Le bonheur ! Vous quitterez Québec un dimanche soir le cœur plus léger. Dans l’autocar sur la 20, vous reverrez en pensée cette personne précieuse qui vous a confié, les yeux brillants : « J’aime tout ce que vous écrivez, Merci ! »                                                             

    

LA VERTE IRLANDE EN 1920 !

Un film, signé du cinéaste doué Ken Loach raconte. Que sait-on des Irlandais jadis soumis, envahis au nord —Ulster purulent— par les « goddam blokes » ? Peu de choses en général. L’empire britannique, plus puissant à l’époque que l’empire Étasunien actuel, contrôlait avec maintes astuces —« ô perfide Albion »— ses colonies. Cela sur tous les continents du monde. Jusqu’à nos portes on le sait trop. L’Irlande, sa voisine, île moins développée que l’Angleterre, était sa colonie la plus proche quand on excepte le pays de Galles et l’Écosse. Des Écossais tentent actuellement d’obtenir leur souveraineté totale. Il y a, là aussi, les « collabos » et plein d’Écossais nerveux, peureux, qui doutent d’eux, qui sous-estiment leur capacités, comme ici, qui s’auto méprisent.

J’ai parlé souvent du « racisme inversé ». Il s’agit d’un pénible manque de confiance en soi. Ce « racisme inverti » se nourrit des petites gens, des citoyens des classes moyennes, qui continuent toujours à craindre « la liberté ». Oui, plein de Québécois qui ont pu s’en sortir, qui parviennent à une sorte d’épanouissement personnel, disent : « Ne touchons à rien, ne brassons pas la cage. » Et adieu le patriotisme ! Un film raconte, « Le vent se lève », son titre en français et son réalisateur, Loach, un Anglais mais à l’esprit libre, se fait férocement tabasser par les gens de droite. Ces conservateurs menteurs à Londres. Où l’on veut, bien entendu, faire passer Ken Loach pour un traître.

Le film parle d’un vent de 1920 (« The Wind that Shakes the Barlwey » en anglais) qui est un violent courant d’air pour la lutte en faveur d’une Irlande sans tutelle aucune. On sait la fin heureuse de l’histoire aujourd’hui, nous connaissons la bonne prospérité de cette ex-colonie. Que j’aime ces pages d’histoire en images. Elles donnent toujours envie de se mieux renseigner et je cherche des livres sur cette fabuleuse longue bataille irlandaise. Rien à faire, un film est limité dans le temps. Une longue saga, une télé série ne suffirait pas à narrer adéquatement ces longues années pour gagner la liberté. Un film reste cependant un efficace et fort moyen pour informer les masses. Le cinéma est un art populaire. Partant, un cinéaste est pris par ce métier de…résumer, de couper les coins carrés. Inévitable cela. L’historien chevronné haussera les épaules, aura, avec raison, des reproches à faire.

Il n’empêche que ce « Le vent se lève » est un album de « photos animées » fort bien fait. Je défie tout spectateur de ne pas être chaviré par la force aveugle, brutale, déployée par la soldatesque britannique afin de tuer dans l’œuf l’action libératrice des révolutionnaires de la «verte erin ». Des scènes illustrent la modestie des ames des patriotes face aux moyens puissants mis en œuvre pour assassiner la jeune liberté irlandaise. Une sauvagerie s’y déchaîne. La réponse irlandaise aux sauvages assauts anglais contient aussi d’atroces images. Il n’y a pas combat à la loyale, la colonie n’a pas son armée de métier. On y voit donc du terrorisme. Comme il y a eu du terrorisme chez les Juifs voulant fonder Israël, ou en France quand les Résistants combattaient les occupants nazis. Rien à voir avec le terrorisme des intégristes « fous d’Allah » car la sauvagerie des islamistes de Ben Laden n’expédiait pas des avertissements aux New Yorkais avant septembre 2001 !

La sauvagerie des libérateurs irlandais n’en fit pas moins des carnages sur son territoire « à libérer » et on ne sera pas surpris de voir des nationalistes irlandais prudents et calculateurs capables de semer la pagaille. Ce sera la classique opposition entre les pactiseurs bons ententistes et les révoltés. Avec l’affreuse conséquence (à la fin du film) d’un frère contre son frère ! De là des scènes déchirantes, l’amorce d’une guerre civile, ce qui fait bien l’affaire (les affaires) des dominateurs de Londres. Évidemment que le Québécois de 2007 fera des rapprochements. Mais, en 2007, aucun danger d’explosifs, de pièges d’une fatalité totale, de tueries calculées. Dieu merci, pour obtenir la fin de notre subtil assujettissement, il y a les élections libres et un parti-patriote bien organisé. La lutte des indépendantistes québécois n’a absolument plus rien à voir avec cette Irlande de 1920. De nos jours, l’adversaire de notre liberté québécoise se sert non pas de mitrailleuses mais des connivences des possédants, vénaux, entrepreneurs en tous genre, gros commerçants intéressés, médias aux proprios « collabos », enfin de la riche publicité négative très moderne. Aussi : le vol organisé, scandaleux, avec l’argent du trésor public comme on le sait.

Personne ne regrettera ces époques de sang répandu, des images du film de Loach sont quasiment insoutenables. Tout le monde est heureux de constater que notre bataille se livrera via la démocratie et les voix dans les urnes. Mais en 1920, l’Empire ne tolérait pas la démocratie. Au critique Lussier, Ken Loach a parlé de lui comme d’un Résistant et il a dit ce mot en français. Il souligna que « la vérité a des droits », que cela plaise ou non aux amateurs de « déni » Ici, de la même façon, les aveuglés de notre relative colonisation (domination confortable certes ) sombrent dans le déni. Il s’aveuglent en continuant de croire que les Canadians qui, majoritairement, siègent à Ottawa finiront pas céder du terrain. Par accepter une vraie confédération. Allons, nous serons bientôt sans pouvoir aucun (un 18 % puis un 12 % de la population canadienne) alors que nous sommes 94 % au Québec.

Nous formons la seule nation française en ce continent. La seule. Nous avons besoin —et droit selon l’ONU— à nous gérer nous-mêmes. En 1960, on a vu des jeunes patriotes impatientés entrer en clandestinité et faire exploser des bombes. Un demi-siècle plus tard bien des choses ont changés, l’insécurité s’est amoindri un peu et nous ne verrons jamais, tant mieux, ce « vent qui se lève » avec ses torturés, ses cadavres, ses meurtres et, bouleversant, ce frère qui fait tirer à bout portant ce frère attaché au poteau des colonisateurs. Il faut s’en réjouir.

« UN TOUR DE MACHINE »

Entre deux entrevues —promo d’un neuf roman oblige— un peu de temps libre et c’est dimanche, et il fait soleil. Nous disions jadis : « aller faire un tour de machine ». Dans celle d’un oncle, Léo, car mon père n’a jamais eu d’automobile. Rouler, sans but précis, un sport national longtemps. Rouler donc dans le Vieux, et voir, revoir, ces architectures d’antan, la beauté ! Les vélos sont sortis, la neige disparue. De la joie brouillonne dans l’air, des touristes de partout le nez dans cet air. Rouler vers l’ouest, toute une zone industrielle qui se métamorphose en blocs à appartements. Que de condos ! À vendre. À louer. Tentative pour garder les nôtres loin des banlieues ? Vouloir vivre pas trop loin du cœur de la métropole ? Attraction pour de jeunes couples… mais s’il vient des enfants ?

   Revoir les vieilles rues, Nazareth, Willam, là où, à vingt ans,  je faisais du « window-display » en apprenti-décorateur à pas trop cher l’heure ! On a jeté à terre les vieux bâtiments de ma jeunesse. Que de grues la tête haute ! Rouler au sud du vieux canal, entrer dans cette vétuste Pointe Sainte-Charles, revoir avec ce pincement au cœur cette petite rue Ropery, la maison —rénovée— où ma mère a vécu. Revoir la Saint-Patrick au bord de l’eau : « Oui, mes enfants, des petits voyous se baignaient dans l’eau sale du canal ! », disait ma Germaine de mère. Ô Gabrielle Roy, chambreuse à Westmount-en–bas, qui notait un plein calepin pour rédiger un « Bonheur d’occasion » ! Voici l’autoroute 15, ses piliers immenses, impolis, assises effrontées qui cassent le paysage encore tout modeste. Zébrure gigantesque de béton au dessus des chantiers. Envie nostalgique d’un steak chez Magnan, la vieille taverne célèbre. Rue Centre, la boucherie disparue de mon pépère, où il y avait, sculpture naïve, « un boeuf sur le toit » ! Revoir la vielle école de maman, changée en résidence-aux-aînés comme si souvent. Du Villon : « Où sont les enfants en trâlées d’antan ? Que sont devenus ces marmailles éparpillées, Yvon Deschamps ? »  La folie religieuse des deux églises énormes, rue Centre, collées l’une sur l’autre ! L’une pour les Irlandais, l’autre pour les nôtres. Quelle édifiante leçon d’intégration, quel séparatisme voyant !

     Rouler. Revenir. Filer doucement rue Notre-Dame, son lot d’antiquaires pour les « bobos » actuels. Plus à l’est, lot de boutiquiers à bébelles-à-touristes. Aboutir rue Papineau et puis  remonter et rouler dans ce canyon à gratte-ciels, centre-ville qui s’animera demain matin, lundi. Monter par l’Avenue du Parc, ça y est !, autour de l’ange de bronze, ailes déployées, le pied aérien posé sur sa boule. Les amateurs de tam-tams sont revenus. « La grand messe » des jeunes badauds ! Joie dans cette après-midi dominicale. Bientôt Pâques? Que du chocolat et des fleurs, du beau linge à étrenner ! Adieu la religiosité d’antan : le Christ ressuscité pour rien ? Moi aussi j’ai jeté aux orties ma belle petite soutane rouge de servant de messe. Adieu Montréal-la-catholique.                  

      Rentrons mon amour. Soupe servie, ce sera « la grand messe » de Guy-A Lepage à la télé, tout de suite après les facéties du gros con, Gérard Laflaque, qui me fait tant rire parfois, avec son Marcel, sa Georgette, ses politiciens moqués. Le guignol. J’y étais chez monsieur Lepage et, ici, c’est le bon moment pour m’expliquer à propos de ma protestation polissonne face aux Brière et Martin venus plogguer leur spectacle indouiste à L’Espace libre. Il y a que j’ai aimé —énormément— rue Fullum, les imposantes brillantes pièces de feu Robert Gravel. Trois fois, Gravel continuait brillamment Gratien Gélinas, Marcel Dubé et Michel Tremblay. J’espérais donc voir ses compagnons (Martin et Brière) poursuivre cette indispensable quête de sens des nôtres. Aucun chauvinisme là-dedans. J’aime voir le théâtre « des autres » animés par « les autres ». Scandinaves, Allemands ou Italiens, on voit cela avec le « Festival internationa »l de l’animatrice madame Falcon. Et c’est fameux. Ma vive déception venait de là. Cela ne m’excuse pas à fond de mon effronterie en ondes. Que j’ai regrettée aussitôt que j’ai tenté, tard,  de réparer en fin d’émission. Reste que la mort de Gravel fut une catastrophe. Que j’espère revoir L’Espace libre devenir, de nouveau, l’hôte précieux d’une dramaturgie québécoise.

   En attendant j’irai encore « faire des tours de machine », j’irai revoir ma « petite patrie », et le vieux Bordeaux, et le Laval des Rapides de mon père, on roule comme on ouvre des albums de photos anciennes. Rouler pour se souvenir. Rouler pour examiner les temps qui changent.