« UN TOUR DE MACHINE »

Entre deux entrevues —promo d’un neuf roman oblige— un peu de temps libre et c’est dimanche, et il fait soleil. Nous disions jadis : « aller faire un tour de machine ». Dans celle d’un oncle, Léo, car mon père n’a jamais eu d’automobile. Rouler, sans but précis, un sport national longtemps. Rouler donc dans le Vieux, et voir, revoir, ces architectures d’antan, la beauté ! Les vélos sont sortis, la neige disparue. De la joie brouillonne dans l’air, des touristes de partout le nez dans cet air. Rouler vers l’ouest, toute une zone industrielle qui se métamorphose en blocs à appartements. Que de condos ! À vendre. À louer. Tentative pour garder les nôtres loin des banlieues ? Vouloir vivre pas trop loin du cœur de la métropole ? Attraction pour de jeunes couples… mais s’il vient des enfants ?

   Revoir les vieilles rues, Nazareth, Willam, là où, à vingt ans,  je faisais du « window-display » en apprenti-décorateur à pas trop cher l’heure ! On a jeté à terre les vieux bâtiments de ma jeunesse. Que de grues la tête haute ! Rouler au sud du vieux canal, entrer dans cette vétuste Pointe Sainte-Charles, revoir avec ce pincement au cœur cette petite rue Ropery, la maison —rénovée— où ma mère a vécu. Revoir la Saint-Patrick au bord de l’eau : « Oui, mes enfants, des petits voyous se baignaient dans l’eau sale du canal ! », disait ma Germaine de mère. Ô Gabrielle Roy, chambreuse à Westmount-en–bas, qui notait un plein calepin pour rédiger un « Bonheur d’occasion » ! Voici l’autoroute 15, ses piliers immenses, impolis, assises effrontées qui cassent le paysage encore tout modeste. Zébrure gigantesque de béton au dessus des chantiers. Envie nostalgique d’un steak chez Magnan, la vieille taverne célèbre. Rue Centre, la boucherie disparue de mon pépère, où il y avait, sculpture naïve, « un boeuf sur le toit » ! Revoir la vielle école de maman, changée en résidence-aux-aînés comme si souvent. Du Villon : « Où sont les enfants en trâlées d’antan ? Que sont devenus ces marmailles éparpillées, Yvon Deschamps ? »  La folie religieuse des deux églises énormes, rue Centre, collées l’une sur l’autre ! L’une pour les Irlandais, l’autre pour les nôtres. Quelle édifiante leçon d’intégration, quel séparatisme voyant !

     Rouler. Revenir. Filer doucement rue Notre-Dame, son lot d’antiquaires pour les « bobos » actuels. Plus à l’est, lot de boutiquiers à bébelles-à-touristes. Aboutir rue Papineau et puis  remonter et rouler dans ce canyon à gratte-ciels, centre-ville qui s’animera demain matin, lundi. Monter par l’Avenue du Parc, ça y est !, autour de l’ange de bronze, ailes déployées, le pied aérien posé sur sa boule. Les amateurs de tam-tams sont revenus. « La grand messe » des jeunes badauds ! Joie dans cette après-midi dominicale. Bientôt Pâques? Que du chocolat et des fleurs, du beau linge à étrenner ! Adieu la religiosité d’antan : le Christ ressuscité pour rien ? Moi aussi j’ai jeté aux orties ma belle petite soutane rouge de servant de messe. Adieu Montréal-la-catholique.                  

      Rentrons mon amour. Soupe servie, ce sera « la grand messe » de Guy-A Lepage à la télé, tout de suite après les facéties du gros con, Gérard Laflaque, qui me fait tant rire parfois, avec son Marcel, sa Georgette, ses politiciens moqués. Le guignol. J’y étais chez monsieur Lepage et, ici, c’est le bon moment pour m’expliquer à propos de ma protestation polissonne face aux Brière et Martin venus plogguer leur spectacle indouiste à L’Espace libre. Il y a que j’ai aimé —énormément— rue Fullum, les imposantes brillantes pièces de feu Robert Gravel. Trois fois, Gravel continuait brillamment Gratien Gélinas, Marcel Dubé et Michel Tremblay. J’espérais donc voir ses compagnons (Martin et Brière) poursuivre cette indispensable quête de sens des nôtres. Aucun chauvinisme là-dedans. J’aime voir le théâtre « des autres » animés par « les autres ». Scandinaves, Allemands ou Italiens, on voit cela avec le « Festival internationa »l de l’animatrice madame Falcon. Et c’est fameux. Ma vive déception venait de là. Cela ne m’excuse pas à fond de mon effronterie en ondes. Que j’ai regrettée aussitôt que j’ai tenté, tard,  de réparer en fin d’émission. Reste que la mort de Gravel fut une catastrophe. Que j’espère revoir L’Espace libre devenir, de nouveau, l’hôte précieux d’une dramaturgie québécoise.

   En attendant j’irai encore « faire des tours de machine », j’irai revoir ma « petite patrie », et le vieux Bordeaux, et le Laval des Rapides de mon père, on roule comme on ouvre des albums de photos anciennes. Rouler pour se souvenir. Rouler pour examiner les temps qui changent.    

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