SAFARI AUX CHATS MARCOUX ?

      J’ai raconté, honteux,  nos chasses aux chats de ruelle, de gouttière, dans « Enfant de Villeray ». Chase furieuse à ces tristes matous errants, pelés, aux queues coupées parfois, aux oreilles rongées. Et sans collier aucun. À la fonte des neiges, l’air sentait leurs pisses fréquentes de l’hiver en allé, C’était ce que nous nommions des « chats marcoux ».

Je n’ai jamais su quoi répondre questionné sur cette appellation de « marcoux » ! En fin mars, à « Tout le monde en parle», j’ai osé raconté nos chasses et j’ai répété le terme. On se questionna longuement en coulisses. Or, André Ducharme, alter ego de Lepage, a fait une recherche. Eureka ! Enfin, je sais !

Scarron utilisait le mot « marcou » et le lexicographe Dionne écrit : «  Nos anciens faisaient des mots d’animaux à partir des saints : « matou » à partir de Mathieu et « marcou » à partir de Marc. » Un autre, Clapin , avance :
« Marcou se dit aussi d’un homme (un mac !) entretenu par les gages d’une ou des putes. Puis il cite Du Belley : « De nuit n’alloit point criant / comme les gros marcoux terribles/ en longs miaulements horribles. »

Mon Ducharme ajoute : « Marcoux pourrait être venu aussi du germanique « Marcwulf », fait de « marche » et de « loup ».  La racine « marca » a donné, me dit-il,  les Marquard, Lamarque et Marquis et l’élément « wulf » se retrouve dans Adolphe et Rodolphe.

Dans son courriel instructif, Ducharme m’explique aussi que Marcoux puisse être « marque de l’origine ». Car nombre de hameaux, villages et communes, en France, se nomment « Marcoux. »  Alors, je me suis souvenu d’une digne dame Marcoux, dans un resto, qui n’était pas contente de mon mot Marcoux pour désigner des chats de ruelle. Elle ne riait pas. Moi si.

Donc un sobriquet répandu dans ma jeunesse, « un chat marcou » restait encore pour moi juste une sale bête à chasser. Le désoeuvrement printanier faisait cela : à quoi, à qui nous en prendre entre l’hiver enfin terminé et l’été pas encore installé ? L’ennuie mère de tous les vices ?  Gamins remplis d’énergie, capables d’une candide cruauté, nous affilions bien pointues des manches de serpillières, nous en servant comme des lances « indigènes » fatales.

Dans « Enfant de Villeray », j’élabore sur l’odieuse technique de ces safaris… ridicules. Nous devenions alors des chasseurs aguerris, nos étions  nourris des bandes illustrées à bon marché. Ces effrayantes battues printanières (les filles se cachaient horrifiées) faisaient de nous de véritables Tarzan et la ruelle devenait une jungle fantasmé.

Aujourd’hui encore, j’ai honte de nos comportements. J’ai encore dans l’œil la totale frayeur des marcoux s’enfuyant épouvantés sous tous les hangars et j’ai encore dans l’oreille leurs miaulements d’épouvante. Je garde en mémoire aussi, les étonnants encouragements des voisines, de ma mère parfois : « Oui, tuez-les toutes, ces bêtes errantes. Ça sentira moins la pisse au prochain printemps. »

La permission de tuer ! « Éliminer un fléau », nous disions-nous. Nous en attendions même des récompenses, des friandises de choix. De nos jours, progrès normal, les petits garçons prennent garde de ne pas écraser une simple jolie chenille en déambulant ! J’ai vu de mes petits-fils, jadis, penchés en deux, recueillant avec piété un hanneton blessé, et même une « bibitte à patate » mal prise. Oui, ils protégeaient ce menu fretin !

Je n’osais pas me raconter en voyou, narrer nos farouches safaris de crainte qu’ils songent : « Notre bon papi a été un tueur sanguinaire. » J’ai bien changé. Je reste étonné de savoir qu’un homme puisse ajuster son fusil et abattre un chevreuil, un orignal. Je libère un petit oiseau mal tombé et je suis bien certain que, voyant « un marcou » nouveau roder par chez nous, je ne ferais rien pour l’empêcher de vivre sa vie de chat errant.

Près de mon rivage de lac, il en vient un , et souvent, ventru, le poil sali, sans collier, caricature de fauve qui, tout prudent, guette nos bosquets et leurs jeunes oiseaux.

Je l’observe chaque fois : la tête baissée, sa très lente et rusée démarche, très calculée. Le plus souvent mon gros marcou  brun rentre (mais où?) bredouille. Et j’en suis toujours bien heureux.

J’adore fréquenter les zoos et j’approuve ces safaris « en douceur », dans d’immense parcs nationaux d’Afrique avec des appareils-photo. J’ai changé.

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