UN RÊVE QUÉBÉCOIS: PUBLIER À PARIS

Nelly Arcand (Putain et Folle) publie ses déboires avec son éditeur parisien. Il lui refuse mordicus « gougoune », « débarbouillette », veut lui imposer « une cuite » pour « prendre un coup » et « haut débit » pour « haute vitesse », etc. La Nelly chiale, en est enragée même. Voilà qu’elle admet que 80% (je dirais 90 %) de ses romans imprimés en France se font expédier dare dare pour la vente au Québec. On  le savait. Même chose pour un Godbout. Et d’autres aussi. C’est le rêve bien connu des écrivains d’ici : « La France chose, hum ! Paris chose ! »,  la consécration « littéraire » souhaitée.       Tant d’autres rêvent, eux, à New York, un bien plus grand marché. De là tous ces prénoms in english dans de récents romans québécois et ces titres « americans ». Un  colonialisme navrant, non ? Tout récemment, des écrivains hors-France réunis braillaient et plaidaient lamentablement  : « Assez du parisianisme ! Place à la reconnaissance des écrivains francophones hors-Paris ». Ils protestaient contre le silence, la négligence envers leurs ouvrages. La non-notoriété automatique si vous écrivez loin de Paris, loin de la France. Mais oui, il y a une réalité incontournable, il y a un fait très têtu,  pas moyen d’échapper à cela : la France est un pays « bien peuplé », 55 millions d’habitants ! Gros marché. Il y a une force incontournable : Paris est la capitale des écrivains qui écrivent en français. « L’établissement » littéraire néglige les bouquins écrits hors ses « illustres murs ». Rien à faire et ça ne changera jamais.

J’avoue bien franchement, pas moins complexé que quiconque, avoir tenté parfois de me faire publier là-bas. Mais je suis un inconnu total en France, hors un petit cercle québécophile, même si je suis un des écrivains parmi les mieux connus au Québec. Une réalité irréfutable. J’ai donc appris la futilité de ce rêve : on m’aurait imprimé là-bas mais mes livres auraient été « chippés », illico, ici. Claude-Henri Grinon  écrivait jadis dans un de ses pamphlets -Valdombre, le lion du nord-« Si Louis Hémond du très célèbre « Maria Chapdelaine » avait été non un Français mais un Québécois, son fameux roman aurait été ignoré totalement en France. » Vérité cruelle, hélas !

C’est un sujet sur lequel j’aime revenir. Mais il y a des exceptions à cette règle fatale : un succès inouï se forme en ce moment pour un essai de Normand Baillargeon : « Petit cours d’autodéfense intellectuelle ». Le « rêve » se concrétise pour un des nôtres mais on va attendre longtemps avant que cela se reproduise. Vous voulez gager ?

Coup d’épée dans l’eau donc que ce regroupement de braillards ? Oui. Tenez, naguère l’éditeur Robert Laffont fit de frénétiques et risibles tentatives. Efforts qui furent vains, hélas. Ni « La corde au Cou », ni « La petite patrie », immense succès ici, ni « La sablière » (pourtant prix France-Québec) ne purent obtenir la moindre visibilité, la plus petite promotion à Paris. Pour mon « Rimbaud, mon beau salaud », très louangé ici, un respecté critique des Nouvelles littéraires, Cornevin, s’agita fort en sa faveur à Paris. Vainement encore. Il n’y a « de bon bec » que chez les Français de France. Les succès des célèbres étatsuniens, eux, gagnent sans cesse le gros lot publicitaire, c’est un autre colonialisme bien connu.

Que je vous raconte, c’est si comique et si humiliant : une bonne année, feu Roger Lemelin se démena follement pour un peu de reconnaissance à Paris. Membre « honoraire » du Prix Goncourt, mon Lemelin invita aux frais de La Presse où il trôna un temps, tout le gang parisianiste. Où ? Au très chic Ritz-Hôtel  de Montréal. Imaginez la facture ! Malins, les Français agitèrent des hochets et on vantait un Roger Fournier, puis un André Langevin, surtout un Hubert Aquin, « Neige noire », édité avec permission de Tisseyre, par, mais oui !, Les éditions La Presse. Les fiers voyageurs firent donc naître des espoirs et nos petits potentats « du milieu » s’agenouillèrent volontiers.

Je fus l’un des auteurs « indigènes » invités  au faste banquet du Ritz. À la table garnie de la célèbre « Sole de Douvres », le met officiel Goncourt », avec quelques rares protestataires -devant tant de lècheculisme, on décida carrément de dénoncer les flagorneurs à « voyage payé ».

Aquin ne gagna pas à ce « raid » lemelinesque et loufoque. Utile de dire que dans La Presse on nous fustigea le lendemain en nous traitant de « sauvages », de mal élevés ». Cette farce tourna donc court et un Français-de-France remporta le prix cette année-là, c’était prévu. Notre aplatventriste Roger Lemelin en fut quitte -gros-jean-comme-devant- pour ses énormes frais.

En somme Paris restera fermé et longtemps aux « autres ». Nelly Arcan devra corriger, pour Le Seuil, sa copie québécoise originale et insupportable.

« ET MOI, ET MOI ? » (air connu)

Ça parle au yable ! Un sénateur riche et puissant, lit-on dans nos gazettes, invite à un repas privé le député et chef de l’opposition, le jeune Mario Dumont. Et moi, et moi ? Jamais de ces alléchantes invitations ? Pourquoi donc ? M. le fier sénateur veut sonder « les reins » de son homme encore inconnu. Méfiance ? Et mes reins à moi ? De la schnoute ? C’est bin pour dire hein ? Un écrivain, bof, on lui donnera des médailles un jour ou l’autre. Mais pas de ces oiseaux à notre table ! Oh non ? On se souviendra de la ruée des « puissants », discrets et pressés, un midi, vers un club privé afin de rencontrer ce jeune nouvel élu ! Hélas, un reporter de télé les montra, comme honteux, embarrassés, chapeaux baissés, filant vers leur caucus « secret ». Tout cela pour vous parler des « importants ». D’un monde à part. ET qui veille sur leurs intérêts : « Qu’est-ce que ce nouvel arrivage politique va faire ? Nuire aux entrepreneurs trop entreprenants ? Faut savoir, alors, allons bouffer en chic club privé et questionnons un homme qui pourrait bien se retrouver aux commandes de l’État. »

Pis toi mon petit bonhomme, silence, il y a la démocratie et tu iras poser ton « X » en urne (de carton). Ma mère et mon père me parlaient « des gros », de ceux qui mènent. Je sentais comme un mystère. Quoi ? Il y avait donc des citoyens au dessus des autres ? Évidemment, nous savions, même enfants, qu’il y avait une classe sociale au dessus de nous, les riches. Cependant l’on s’imaginait que tous étaient égaux, et pas seulement devant la loi mais comme électeurs. Mensonge. Avec l’âge, l’innovent gamin, apprendra. Qu’il y a, non seulement le favoritisme (nommé jadis patronage), mais des cercles où la sélection va de pair avec le pouvoir. Qu’il y a « des » pouvoirs. Qu’il y a la caste dite des démarcheurs, mieux connu sous le nom de « lobby ». Même un efficace tribun populiste comme René Lévesque devait mettre en marche des rencontres « au sommet », en hôtels chics, avec buffets luxuriants, où l’on essaya de réunir les intérêts « des gros » avec ceux des travailleurs.

Ainsi au vaste domaine du puissant magnat Paul Desmarais, dans les hauts de Saint-Irénée, il y a eu, et il y a encore, de fastes fêtes. Co-patron d’une immense compagnie commerciale en pétrole français, Desmarais recevra même un président (M. Chirac) ou tout autre grand ministre important. Vous pouvez bien gagner le Nobel de littérature, c’est futile, il n’y aura pas d’invitation à ces plantureuses agapes dans les immenses jardins de l’oligarque en Charlevoix. C’est en un tel party aux allures monarchistes que se traitent « les affaires ». Ces oligarques détiennent d’immenses influences et sont capables de pressions inouïes. Liberté ? Aux ordres, la presse comme les politiciens. Avez-vu ? Sarko élu, vacancier choyé sur un super-yatch de richard autour de Malte ? Il y a pas bien longtemps on a vu, à Venise « sioupla », un caucus festif d’un milliardaire (boss de Vivendi), y étaient présents les grands patrons en médias : radio, télé, presse. Le gratin en communications… et donc manipulations. La liberté des journalistes ? Ouen. Desmarais, proprio de La Presse (et de tant d’autres canards) choisit « son » homme de confiance, le directeur. Ensuite ce dernier choisit « son » éditorialiste. Ce dernier contrôle les chefs de pupitre. Voyez-vous la chaîne ?

Quoi faire ? Allez emprunter à votre biblio un tout récent bref ouvrage instructif : « Comment les riches détruisent… » de Hervé Kempf. L’auteur parle de l’égocentrisme le plus souvent a-social des « crésus » de la planète. Il révèle que « le mal » de la surconsommation (engendrant pollutions et gaspillages) est ancien. Qu’il vient du deuxième instinct -après celui, fondamental, de « conserver la vie »- l’instinct d’imitation. UNE ENVIE HUMAINE irrépressible : copier le riche, source de tous nos maux. Kempf dit qu’en 1899 (!) T.Veblen publiait « Théorie de la classe des loisirs », un ouvrage débusquant cette « racine » de nos dérives. Kempf souligne aussi un autre livre. Écrit bien avant le bouquin sur ce même sujet « Le don » de notre sociologue Jacques T. Godbout. « Essai sur le don » par Marcel Mauss (1923). Ces deux auteurs pointient le coupable : nous. Toi, lecteur. Moi. Notre manie de vouloir copier le riche du palier juste au-dessus. Adepte, mais piteux, de « la simplicité volontaire », je résiste au cellulaire, à la télé numérique, HD, etc. et parfois je succombe, l’ordi à haute vitesse). Reste mon sujet : les rencontres, les sordides et intéressés « pré-arrangements », les accords clandestins entre élus-du-peuple et les « gras-durs ». Surveillez bien, du fond de votre cour, vos chers élus s’embarquant avec limo et chauffeur pour un party privé. Ces dîners en beaux jardins défont illico votre pauvre petit bulletin démocratique, hélas !

DES MAUDITS MENTEURS ?

On lit des intervious de jeunes (et moins jeunes) vedettes de notre « rock and roll » québécois et c’est le masque. « On veut s’ouvrir au monde ». Le monde ? Mes fesses oui ! Il faut entendre jacasser les Gregory Charles ou la jeune chanteuse, Pascale Picard, oh, leurs mensonges ! Il ne s’agit pas du tout « du monde » à conquérir, allons. Que ces vedettes, ou apprentis-vedettes, soient donc plus franches : ils veulent rentrer, au plus vite, dans le supermarché, les USA.

On lit des Petrowski, des Blais (La Presse) se portant volontiers à la défense de ces ambitieux : « Oui, oui, nos artistes ont bien raison, foin du nationalisme, on doit sortir du marché régional (entendre québécois). » Le monde mon oeil ! Tout ce qui les titille, captive, c’est: « Comment me tailler une place, et au plus tôt, aux riches Etats-Unis ? » Je n’ai pas la candeur de croire que ces artistes veulent se faire connaître à Madrid ou à Rome, à Amsterdam ou à Rio ! Mais non : la fatale attraction c’est USA ! C’est le fric. Ah ce inévitable « american dream » ! Il hante tout le monde sur tous les continents et dans tous les arts. Cela depuis la fin de la guerre de 1939-1945. Oui, pas seulement le monde occidental, des talents variés, en Inde comme en Chine, convergent vers « la » puissance impériale de nos temps actuels. Oui, cela depuis fort longtemps.

J’imagine des troubadours de naguère converger vers Rome au temps de sa splendeur. Plus tard vers Paris, la capitale, un temps, de tous les créateurs. Bonjour les ambitieux Riopelle ! Puis vers Londres quand l’Empire britannique rayonnait sur tous les continents. Bonjour madame l’opératique Albany dans les jupes de la vieille Reine-Victoria ! Maintenant c’est New York, ou Los Angeles. Las Vegas, mon Dieu, oui !

Évidemment que le triomphe à Paris d’un Félix Leclerc faisait chaud à nos coeurs. Celui des Vigneault ou des Charlebois aussi. La France, c’était tout de même un marché important. Désormais, les USA, c’est encore mieux mais… il faut quitter sa langue, sa culture ! Oh ! Bof ! Voyez Céline Dion, avec soin illustre manager, elle a vite compris : Paris n’était plus suffisant. Et le « Cirque du soleil » ?, il n’a pas cherché à aller s’épanouir en Roumanie, en Hongrie ou en Tchékie, ni même en France ou en Angleterre. Mais non : Las Vegas, rien de moins. L’argent parle. Et fort. Aucune envie de reprocher à ces gens doués d’abandonner leur Québec et de s’exiler vers le plus riche, le plus puissant des pays. Pas du tout. Juste demander que l’on cesse une fois pour toute de mentir, d’afficher «ON VEUT LE MONDE » quand, en vérité, on vise le FRIC. C’est…humain non ?

Cependant, ces assoiffés de « gloire américaine » et, partant, de ses réseaux mondiaux dociles et bien huilés, doivent admettre avec plus de franchise, que ce « I want to pogne » exige l’abandon du français. De leur cœur, de leur âme. De tourner le dos au monde francophone. Dire carrément qu’il s’agit d’une expatriation consentie, d’un « exil culturel » volontaire inévitable. C’est leur droit ? Certainement. Cependant qu’ils cessent en reportages de mimer « la carte mondiale » car, tous, il se sacrent comme de l’an quarante des cultures du monde. Ils se fichent bien de la langue espagnole ou de la langue italienne. De l’arabe ou du chinois. Pour eux tous, arrivistes enragés souvent, il n’y a qu’une culture captivante, qu’une langue importante et c’est, -comme c’est étrange hein ?- la langue étatsunienne. Point final ! Joignant cet empire culturel populaire, ils trouveront, ils l’espèrent -en valeur ajoutée-des auditoires autant en Australie qu’en Nouvelle-Zélande, aussi en Royaume Uni (United Kingdom), et mieux encore, en Hollande et en Allemagne, etc. Toutes ces contrées n’étant (culturellement) que de dociles et colonisés satellites, tous soumis à la culture « pop and rock », des USA ! Un conformisme navrant.

Alors vos gueules, les nationalistes, les enracinés ! Voilà la réalité. Attention : faut-il prévenir toutes ces aimables Pascale Picard : en ce moment même, des cohues, des hordes de bons talents, venus de partout dans le monde, s’installent « in english ». Imaginez le nombre de « becs ouverts » de tous ces oiseaux ambitieux ! Il y a foule aux portillons USA, une très grande foule de rêveurs. On en a vu de nos jeunes exilés aux « States » qui attendent depuis longtemps leur « bonne étoile ». Ils reviennent un jour, dépités, déçus. On les revoit un jour dans un bar minable, en provinces québécoises, dans un café ultra-modeste, face à un micro très ordinaire, lécher des plaies morbides.

On pourrait donner des noms, n’est-ce pas ? Il allait devenir un acteur fabuleux, il fut waiter à Los Angeles. Elle allait briller aux affiches de Broadway ou de Hollywood, elle fut femme de chambre dans les chics Hampton, ou, pire, dans Queen. Car cette chasse au soi-disant « vaste monde » camouflait mal, la très ordinaire et banale ambition de réussir au pays le plus riche et le plus puisant actuellement, les USA.

Bonne chance à Gregory, aussi aux autres petites Picard, mais pour une Céline Dion, exceptionnel exemple, il y a des masses, des tas « d’invisibles ». De futurs ratés ayant perdu un temps fou aux barrières du vedettariat. Ils se sont s’accrochés un an ou cinq ans. Pour une (ou un) qui réussit, des centaines de milliers ruminent, attendent en vain dans des coulisses humiliantes du show-bizz. Et personne pour dire cette vérité vérifiable à ces pathétiques pélerins-de-la-gloire-USA.

UN MONDE MARCHAND HUMAIN !

     De 25 à 55 ans, j’ai vécu dans un quartier un peu bizarre. Pour m’accommoder en n’importe quoi, il n’y avait aucun magasin proche de chez moi, rien. Qu’un lotissement de bungalows et de cottages. Il fallait me rendre, en voiture, à un centre commercial -Salaberry dans Bordeaux. À 56 ans, déménageant rue Cherrier, durant une décennie, je fréquentais la rue Roy et de trop rares magasins à dimension humaine -un barbier, un cordonnier, une petite épicerie. Dix ans plus tard encore, à Outremont, je fais l’heureuse découverte d’une sorte de village-en-ville. Services de proximité et nombreux magasins « humains », rue Van Horne, rue Bernard et « chic » rue Laurier. Ma joie alors. Débarrassé de ce centre commercial où aucun marchand(e) ne vous accueille en ami, ne vous sourit, ne vous reconnaît, où l’on se sent un « étranger », un anonyme client.      Enfant, adolescent de Villeray, j’ai connu le monde des marchands humains. La vie chaleureuse. J’entends par là, des lieux où l’on a un nom, un visage reconnaissable, une personnalité. Rue Bélanger, rue Jean-Talon, les petits marchands nous parlaient, prenaient le temps d’échanger des propos -actualités chaudes, météo, la bonne santé.

Sainte-Adèle, P.Q. ? Voici, avant-hier, ma compagne-de-vie qui revient de commissions, le sourire tout lumineux. Elle me dit prendre conscience -de nouveau- du bon bonheur de fréquenter des petits commerçants. Elle me raconte le bon accueil du bijoutier jovial pour le modeste achat d’un simple bracelet de montre. Du marchand de saucisses et fromages, rue Valiquette lui aussi, où elle a pu jaser un brin d’une charcuterie diversifiée. Du boulanger aux chaudes brioches bien causant. De la couturière -et modiste à l’ancienne- dans son sous-sol lumineux, toujours jaseuse. Enfin du cordonnier pas moins jaseur et qui va lui commander des sandales « orthopédiques » … pour moi. Bref, elle était enchantée et me déclarait : « Claude, voilà ce qu’on ne trouve pas en grands centres commerciaux à vastes parkings, un zest au moins d’humanité entre l’acheteuse et la vendeuse, une bonhomie indispensable si on attache un peu de prix aux relations « humaines-entre-humains ».

C’est vrai. Ce jour-là, à mon tour,  j’ai pris encore mieux conscience de cette grande valeur ajoutée -à son environnement- quand on habite un quartier, un village, un lieu où l’on peut encore faire ses courses chez de petits commerçants. Il y a une vaste quincaillerie fraîchement installée à la sortie du village, mais il y a aussi, depuis si longtemps, la chère vieille quincaillerie des Théoret, père (décédé, que je connus) et fils. C’est un magasin rempli de nouveautés (avec services Radio-Shack) et aussi de vieilleries difficiles à dénicher. J’y ai parfois acheté des outils utiles et antiques de système. Un personnage, ce Théoret, très fin causeur, malin, spirituel, farceur ! Et qui , hélas, a des ennuis de santé ces temps-ci. À chacun de mes achats c’est le tir vif de nos facéties communes. Le proprio a su communiquer à ses employés ses façons de vendre en toute gaîté. C’est formidable. Je sors d’un tel commerce le coeur léger et le sourire au bec. Y acheter une bricole n’est plus une triste corvée mais un balade amusante.

Ces manières joyeuses me font me souvenir, enfant-à- voiturette, de ma mère. Dans les années 1930-1940, maman aimait bien « barguigner » les prix partout, chez l’épicier Turgeon comme chez son cher boucher « messieu » Bourdon -qui existe encore à l’ombre du métro-Jean-Talon, rue Chateaubriand. Ce dernier, aimable, me donnait souvent des os pour que je puisse m’en faire des « claquettes ». Hélas, ma mère s’en servait d’abord pour « féconder » ses soupes !

Au centre commercial, au méga-marché, en grande épicerie géante, pas ces «  bonjour »,  pas de « comment ça va ? », c’est les comptoirs alignés -certes bien garnis- et une solitude; c’est le « fais ton choix, prends ce qu’il te faut, jette ça dans ton caddy et passe vite à la caisse ». Pas de « merci », ni « au revoir ». Même le jeune wrapper n’a pas le temps de te sourire. Au suivant !

Au village -cerise sur ce gâteau-, va s’installer très bientôt, toujours rue Valiquette, ce comique de maraîcher rondelet avec, au bord du trottoir, son modeste comptoir de légumes et fruits frais. Pas « de la saison », du jour ! Un bonhomme tout heureux du chaland amusé qu’il apostrophe de galéjades candides. Un autre grand bonheur.

Bien entendu, en grandes surfaces on trouvera parfois de bons prix, on trouvera plus grande variété mais jamais on y trouve de ces marchands qui vous reconnaissent, qui vous questionnent, qui vous donnent de leurs petites nouvelles -« J’ai subi une grippe atroce cet hiver, un long mois et demi », et reçoivent les vôtres avec curiosité -« dites-moi que le vieux jardiner Dédé est mort, pas croyable, il semblait encore si alerte ! ». Vous ne venez pas seulement d’acheter des fraises ou du maïs, vous venez de rencontrer une personne humaine. Cela n’a pas de prix, pas vrai ?

« CONTRE » UN ROBERT LEPAGE ?

      Immense snobisme à secouer un petit brin, oser chicaner notre grand « génie des planches ». Une honte, m’sieur. Au sujet de Lepage, il n’y a plus qu’aveuglement et aucun droit à la critique quand LA NOTORIÉTÉ sévit. Quelle audace de tenter une opinion contraire à une mode, à un courant, à une effervescence bien planifiée, à u ne unan9mirté d’un milieu. Celui des « théâtreux ». J’ai lu de timides bémols dans un quotidien, aussi de légers agacements dans un autre journal. Reste une complaisance nuisible, une prudence mal venue. Lepage, mieux que ses applaudisseurs fidèles et aveuglés -je gagerais là-dessus- sait fort bien l’inachèvement, voire les lourdes lacunes de son dernier show, « Lipshinc ».

     Pour $ 50.00, entraîné par une mordue de nos scènes (ma blonde, l’ex-réalisateure de dramatiques-télé) j’ai mis mes fesses cinq heures -oui 5 !-  durant, Salle Pierre-Mercure. SI, en sortant, vous émettez de graves réserves, on vous dira : « C’est un work in progress ». Mon cul ! « Lipshinc », un mélodrame patent s’embourbe dans son treillis de courtes scènes décousues. Jouant la chic carte du cosmopolitisme, vous serez accablé, comme moi, de devoir ne regarder très souvent qu’une machine à sous-titres en petites lettres rouges. Quelle plaie. Pour vous reposer de tant de bête lecture, il y aura sur scène, le défilé des machinistes et techniciens. On se croirait chez Ikéa, ma parole, l’on s’active en pleines lumières et très très fréquemment à déplacer des « sarnias-bridges », appareils à tuyaux métalliques sur lesquels on greffe du mobilier, des lampes, des rideaux, ders écrans. Ces incessants et laborieux déménagements grugent davantage de temps que les propos du scénario de Lepage.

       Comme tout le monde de cette planète-théâtre, j’ai admiré souvent les trouvailles de l’animateur, certaines brillantes conceptions visuelles avec « Plaques tectoniques », « Les sept branches… », » La trilogie… », «  Les aiguilles… », ou « Projet Andersen », il n’y a pas bien longtemps. Robert Lepage s’arrange pour confectionner ses spectacles, après des réunions (brain storming) où des  camarades « anonymes » se répandent en suggestions libres. Indubitablement il a le don des images. Aussi celui de métamorphoser des objets usuels en symboles parfois captivants. Il mérite tout à fait cette réputation désormais mondiale. On a bien le droit de questionner sa vaste entreprise, son projet multiforme, son besoin « scénographique » qui évite la pensée profonde, ce qui est le monde du véritable dramaturge. Le riche et puissant monde de Shakespeare à Berthold Brecht. Lepage, il le sait bien, n’a rien d’un  Pirandello ou d’un Lorca. Lucide, il doit bien se voir comme un montreur, un illustrateur avant tout, théâtre de marionnettes. Sans fils, sans tiges (de Java), ses effets visuels sont d’un magasin. On y fait des trouvailles étonnantes si on sort de l’un de ses shows (c’est le bon mot) sans gagner jamais rien de profond humainement. C’est avant tout seulement un divertisseur. Et surdoué. Ce n’est pas rien et on peut comprendre ses grands succès, que ce soit à Tokyo ou à Berlin. Son « cirque n’ennuie pas d’habitude. Cependant avec ce « Lipshinc » Lepage atteint ses limites. Je m‘y suis ennuyé ferme. Dorénavant, s’il est l’ambitieux normal que je crois, que je souhaite, il devra faire machine arrière. Le mot « machine » s’impose plus que jamais ici.

      Le théâtre qui compte baigne dans des eaux plus riches sur le plan littéraire. Le théâtre important ne peut se contenter d’une horde de déménageurs qui se bousculent pour faire croire à un wagon de métro ou à une cabine d’avion; allons ! La vraie dramaturgie ne supporte pas de nous river constamment à décoder des lignes de texte sur une patente lumineuse; allons !

Cette longue soirée à attendre que les 18 machinos en finissent avec « studio, appartement, resto, etc. », à guetter trop souvent les mots traduits qui circulent sur le plancher, m’a plutôt assommé. Foin des thuriféraires zélés ! Qu’il se le tienne pour dit : ses spectaculaires « essais » ne survivront pas bien longtemps. Lepage risque d’être dépassé par quelques patenteux doués qui voudront bientôt rivaliser d’astuce machiniste avec lui. Un tel concours (c’est commencé d’ailleurs) -de quoi?, de performers- conduira à une surenchère de bébelles. Conduira Lepage aux cabarets géants -show time- qui s’installent un peu partout au riche monde du jet set. Celui, léger, folichon et commercial,  des casinos, des stations balnéaires. Bien entendu, ceux qui comme moi osert critiquer pareille démarche (que visuelle) vont passer pour les boudeurs et des jaloux mesquins. Laissons dire. Il y a que j’ai trop souvent aperçu de vives lueurs de vraie création, solide, parmi ses jeux brillants et que je souhaite voir ce concepteur hors du commun cheminer en meilleure matière. Ou bien Lepage, me lisant par hasard, m’enverra paître malgré mon estime -son droit-  ou bien il va réfléchir et puis foncer courageusement dans une solide dramaturgie, loin des bidules flashés. Ses talents évidents méritent qu’il tourne maintenant le dos à seulement « l’épate ». Nous allons au théâtre pour rire parfois, (ô Molière !) aussi être humanisé davantage, pour réfléchir à la condition humaine.