« MAIS VOIR UN AMI PLEURER », (Brel)

Il pleuvait. Un samedi matin bien gris. Dans l’église, sur un podium,  une urne. Funèbre. Dedans, Julien, un ami mort, un ami de jeunesse. Dernière rencontre. L’épousée, veuve, pleure. Ma compagne pleure. Je me retiens car « un homme » ne pleure pas, c’est tout entendu. J’ai mal, si mal pourtant.

J’assiste à l’enterrement  d’une partie de mon passé, d’un temps révolu, celui d’une petite troupe de vaillants et preux mousquetaires quand nous avions vingt ans. Que nous étions excédés par une société puritaine, fragile, à l’identité incertaine « dans un pays incertain », cher Jacques Ferron. L’on s’agitait fort tous les quatre. Oui, quatre comme dans « Les trois mousquetaires. »

Michel, Roger, Guy et moi. Et, lui, dans une urne, Julien ? Lui, le cinquième membre, « à part », différent de nous les futurs artistes puisque Julien achevait ses études classiques lui, et s’en ira en droit, à l’université, lui. L’unique futur « professionnel » dans notre bande, resté fidèle malgré tout à ses camarades « les rêveurs ». Bravant nos parents anxieux :   « Vous serez sans métier sérieux, vous vous préparez un avenir de misère ». Nous enragions puisque, c’est tout vu, nous allions transformer cette pseudo-culture niaise qui nous entourait, nous abrutissait, nous empoisonnait. Nous serions des Malraux, des Picasso québécois, c’était Borduas, « le congédié »,  qui avait raison, oui, oui, il fallait abattre toutes les cloisons et vivre libre !

Puis vint la séparation, chacun s’enfonçant dans sa vie d’adulte. D’abord trouver un job, puis trouver une femme… enfin avoir des enfants. La vie ordinaire. Finis les belles soirées à discuter sans fin du sort du monde entier, finis les projets flous, finis les desiderata révolutionnaires. Devoir désormais, comme on dit, « gagner sa vie. » Julien deviendra l’avocat chez Bell Téléphone, Michel deviendra réalisateur, Roger, un graphiste émérite et Guy, un illustrateur et caricaturiste. Moi, je serai le « secrétaire », le scribe acharné du Villeray d’antan.

Samedi matin, je les vois arriver, mes anciens amis, qui entrent dans l’église un après l’autre. Le « vieil homme » revoit d’autres vieux ! Et le plus sensible des quatre est celui qu’on croyait le plus dur… ô voir un ami pleurer ! Les ex-preux chevaliers ont tous les larmes aux yeux, Julien s’en va ! Le premier ! On sait alors que c’est « le début de la fin » et que notre tour s’en vient, que la camargue maudite est là, à nos portes ?

L’automne de nos existences s’annonce par cette urne mortuaire sous cette nef d’église, ce samedi de pluie. Comment bien rédiger la « chronique de nos morts annoncées », cher Marquez ? Nous voyez-vous, réunis au buffet « post mortem » dans la cave, après la messe aux morts, arrimés à nos souvenirs. Des mots nostalgiques, des bribes de notre jeune temps, souvenirs folichons. Julien était ceci. Et cela. Ce fou de théâtre à vingt ans n’a plus jamais porté les masques de nos essais scéniques, il a choisi une toge. Un théâtre salarié, confortable. Renégat ? Défroqué ? Mais non, banalement, le devoir de responsabilité. Combien sont-ils, anciens rêveurs, à s’en aller maintenant, après l’exil dans la vie ordinaire ?

Vers quel horizon de jeunes chimères sont partis en nuages nos incessantes querelles -à la Casa Italia, rue Jean-Talon ? Nos furieuses engueulades, nos projets pour une vie culturelle stimulante ? Aujourd’hui même, combien sont-ils, filles et garçons, mieux instruits, qui échafaudent de vagues projets ? Qui ont peur, comme nous avions peur en 1950 pour nos beaux rêves d’avenir. Voir un ami pleurer rue Maisonneuve au coin de Clarque, voir un ami pleurer à cause de la subite désertion, du cher Julien, « le théâtreux », se faisant appeler « maître » dans des bureaux austères. Rideau, « entre dans l’éternité, va dormir en paix « compagnon des mauvais jours » (Prévert). Va-t-en, pars, abandonne tes anciens jeunes camarade des folles soirées quand nous nous imaginions pouvoir transformer la vie quotidienne en un chapelet inouï à toutes les affiches de l’art.

Samedi, nous nous regardions, en larmes, qui sera le suivant ? Nous savons que le chemin s’achève. Silence sur nos échecs, nos ambitions bafouées, nos chagrins, la déception face à nos illuminations rimbaldiennes à vingt ans. Des ratés ? Même pas, nous avons tenté de survivre sans nier stupidement qu’il fallait « étreindre la dure réalité » selon le cri d’Arhur-le-voyant descendu de ses Ardennes pour changer la vie. Oui, nous sommes à terre, malgré nous enracinés et cela n’a pas empêché de nous remémorer notre jeunesse de bohémiens pauvre « aux yeux plus grands que la panse. »

La vie ici a changé pour le mieux. Jeunes gens d’aujourd’hui, aux regards vifs, ayez une petite pensée pour tant de jeunes fous qui, en 1950, juraient qu’ils allaient y travailler. Dépêchez-vous de créer, la vie, vous l’ignorez, c’est un train à très grande vitesse, vous verrez.

  

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