Maudits ghettos amérindiens?

Face au Desjardins de Le peuple invisible (film que je viens de voir), à une émission de télé, l’anthropologue Serge Bouchard a dit: «Mais Richard, il y a des changements, des corrections…» Silence du noir poète en studio. Son captivant film se disperse, hélas, dans toutes les directions. On y voit d’étonnants vieux films, des tentes et des canots, puis des cabanes, à la fin, de bien chics bungalows avec de jolies pelouses ! Le chanteur, en voix hors champ, dira pourtant:«Tous sont sur l’aide sociale…»

On a le droit alors de songer à nos colons du temps de la crise, invités à ouvrir des villages là-bas. Un documentaire sur nos chômeurs «expédiés», avec images de nos démunis, ne serait pas moins affligeant. Dans ma parenté, des «revenus d’Abitibi», aigris, me parlaient de leur mésaventure à «misère noire», pas beaucoup moins accablante que celle montrée par Desjardins.

Ces «Indiens»? Des décideurs d’Ottawa décidaient un jour de mettre en réserves les «sauvages»; on peut dire en ghettos. Pour les protéger disaient-ils. De quoi, de qui? De nous, tous «méchants Blancs»? De l’alcool, qu’ils ne supportent pas? Pour la conservation de leur culture? Non, car l’on décidait bientôt d’installer en pensionnats —cathos et protestants— leurs enfants. Cela se fit avec les mêmes abus et méfaits moraux, commis envers tous les petits pensionnaires. Blancs ou Rouges. Un racisme hypocrite.

Depuis longtemps, certains, tout comme moi, tentent d’imaginer ce qui serait arrivé de ces «Premières nations» si les autorités politiques les avaient laissées vivre librement parmi nous. Une «intégration» heureuse? Une «assimilation» totale? La métamorphose advenue à tant d’émigrants abitibiens, russes, polonais, etc.? L’Ukrainien, de Rouyn-Noranda ou de Val-d’Or, voit ses petits-enfants devenus des Québécois comme les autres.

L’Amérindien n’est pas, lui, un émigrant, c’est entendu. Il subissait le méchant sort d’appartenir à une nation minoritaire. Rien à faire, cela aurait été, tôt ou tard, l’assimilation. Dur constat que ce «principe de réalité». Les Canadiens-français partis jadis en vaste Canada, ou en Nouvelle-Angleterre, sont devenus «tout semblables» aux majoritaires les environnant. Leurs enfants et petits-enfants furent assimilés, ne parlent plus notre langue, appartiennent à une autre culture. On n’en meurt pas.

Ainsi, Algonquins ou Abénakis, plein de «sauvages» modernes, ayant refusé le ghetto-réserve, se sont fondus à nous, le 83% de la population québécoise francophone. On ne va pas s’excuser d’exister tout de même, nous, le 2% sur ce continent! La mode actuelle des résistances (désespérées), d’un retour (romantique) aux sources, attire de la sympathie certes, mais fera long feu. Nulle part au monde, on a pu voir des petites minorités résister longtemps au besoin de grégarisme, qui est ce besoin normal d’appartenir au monde qui les entoure. Nous sommes aussi en danger, on le sait. Ce besoin viscéral est de toute éternité, déjà il y a tant «d’américanisés» parmi nous, pas vrai?

Bon: pour le bien des jeunes Rouges, devrait-on dissoudre ces ghettos où, selon Desjardins, «C’est la misère, les suicides et la drogue pour la jeunesse, et tous sur le B.S.» Comment réparer l’erreur tragique des autorités d’antan: avoir installé tous ces ghettos «d’entretenus mal entretenus»? Desjardins ne sait pas quoi répondre, comme nous tous. De là le sentiment d’un documentaire —un de plus— stérile. D’une impasse, D’une invitation à culpabiliser, même si «nous, le peuple», n’a eu rien à dire sur «la question amérindienne».

Enfant, en villégiature tout à côté d’Oka, nous étions silencieux, gênés, en voyant leurs maisons sans peinture aucune, la zone de miséreux apparents, « anglifiés », ces enfants agniers (Mohawks) dépenaillés, enfermés en leur ghetto, privés de nos joyeuses plages. Je n’aimais pas ce séparatisme déjà. Nous savions que nul ne pouvait plus vivre de cueillettes, de pêche et de chasse. Le vieux monsieur Gabriel, sans parler, nous louait des vieilles picouilles, une piastre de l’heure. Pourquoi ce mur, pensions-nous? Comme Desjardins l’avoue volontiers, nous n’avions aucun contact humain. Ces maudits ghettos font ça! Gilles Vigneault, son ghetto de Pointe-Parent pas loin, en fera de tristes chansons. «La Marie-Lou est pour un Blanc». Plein de jeunes Marie-Lou du film de Desjardins nous jettent des regards d’une tristesse infinie, on a mal.

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