Ville aux cent clochers?

Rentrant du nord, on voit la flèche argentée de Sainte-Madeleine d’Outremont. Soupire. Le sanctifiant où maman, «la belle Germaine de la rue Hutchison», dixit père, prit époux. «Le fils d’habitant de Laval», dixit mère. Puis, ce jour de 1925, ils allèrent «nocer» sur le Saint-Laurent, la «classique» croisière au Saguenay. Revenu, le jeune couple s’installait dans cette rue chantée par « Beau Dommage», Saint-Vallier.

Chaque clocher ramène chacun de nous, Montréalais de naissance, aux trois grands moments d’une vie. Naissance. Mariage. Mort. Sus aux souvenirs, on parle de démolir —ou de vendre en condos— les églises. Les unes après les autres, sauf les belles architectures patrimoniales.

Papa, fils et petit-fils de cultivateur de Laval-des-Rapides —quand il y avait là des rapides— n’était pas peu fier d’avoir fréquenté une Outremontaise. Cela même si sa Germaine était née rue Ropery à Pointe Saint-Charles d’un père gros boucher de la rue Centre. Ce grand-père, devenu agent d’immeubles, émigra donc au nord de cette chic banlieue.

Les jeunesses qui me lisent râlent moins face à ces démolitions d’églises. Souvent ils ne sont pas baptisés. Et souvent finiront en cendres dans une jolie urne à encastrer dans un crématorium. Cela sans cérémonie catholique. Pour eux, un clocher d’église qui tombe, bof!

Pour les gens de ma génération l’église c’est des tas d’évocations. D’abord des messes, parfois de grand apparat, de fastes cérémonies.

Sans oublier le cher sous-sol de l’église, lieu des bruyants bingos, des excitantes tombolas. Aussi du théâtre. Très chers mélodrames édifiants! Pour les enfants, le local pour d’épatantes séances de vues animées.

À Sainte-Madeleine ou chez moi, à Sainte-Cécile, l’église d’avant la télé —et les centres commerciaux, les jeux vidéos— c’était la place publique où commérer, échanger les nouvelles, potiner à propos des voisinages, apprendre des grands malheurs ou des petits bonheurs, cancans humiliants ou nouvelles de fierté.

Mon beauf, Jacques le retraité, s’amuse souvent à aller reluquer nos anciens bâtiments partout en ville. Ex-prof, il aime fureter, s’attache parfois à de ces guides pour mieux savoir sur un quartier un peu célèbre.

Ces guides de quartiers existent et pas seulement pour le riche Vieux-Montréal, mais aussi pour examiner Outremont ou le bien coté Plateau. Ou Hochelaga-Maisonneuve. J’ai envie parfois de tracer un plan pour mon cher Villeray et son marché Jean-Talon, la Petite-Italie, son parc Jarry.

Rue Rachel, à cette église Saint-Jean-Baptiste, celle du beauf, on ne risque pas le marteau démolisseur, car on y donne souvent des concerts, l’acoustique du lieu étant propice. L’autre jour, je me penche donc à mon balcon et je regarde encore le clocher voisin, Sainte-Madeleine, je pense à ma mère morte. À mon père disparu. Deux signatures pour une union conjugale qui allait durer bien plus qu’un demi-siècle. Ah, le temps!

Je viens d’apprendre qu’un autre tout jeune couple de mon entourage se fracturait. Un autre! Craindre pour l’épanouissement d’une enfant qui vient d’avoir un an. Puis me secouer, foin de morosité, tenter de me convaincre que les enfants de nos temps modernes s’adapteront. À tout. Tant le vouloir ce bonheur des enfants!

Je me pencherai encore un jour et il n’y aura plus de clocher? Une autre tour à condos à la place? Pas grave, le vieil homme. «Toute civilisation est mortelle», ai-je appris chez Valéry. N’empêche, j’aime bien, dans le ciel d’Outremont, ce clocher parmi d’autres dont celui de Saint-Viateur, altier, imposant lui, lieux si chargés de passé —on est train de ravaler le noble édifice— de le mettre au propre. C’est comme si on mettait au propre un ancien texte d’importance. Écrits de pierres. De pierres taillées, avenue Laurier, qui racontent des vies. Des gens peuvent y lire leurs vies. Ses petits et grands malheurs, ses petits et grands bonheurs advenus.

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