TOUBIBS : ATTENDRE, CRAINDRE

J’avais eu affaire à la médecine —la dernière fois— j’avais 13 ans. Sainte-Justine, et urgente chirurgie pour une classique « appendisectomie » ! L’ambulance en plein juillet de Saint-Eustache à la rue Saint-Denis ! La peur !
Et puis presque toute une vie « sans » docteur aucun ! Mais en1990, à 70 ans, bilan de santé et, hélas, cholestérol méchant détecté : devoir me dénicher un toubib. À Saint-Sauveur. Mon père ? Lui itou : toute sa vie sans médecin. Du bois dur de jasmin ? À 84 ans, papa perd quasiment la voix, tousse, et ne voit plus que d’un œil : alors en un très beau jour de mai 1987, dernière balade dans mon Cabrio dans des rues de son cher Villeray. Raynald, mon « petit » frère, et moi, nous le rentrons —un peu malgré lui— à Jean-Talon. Sortie les pieds devant comme on dit. Cancer détecté. La mort 13 jours plus tard ! Merde, la médecine tue ?
Vient un temps —maudite vieillesse-nauvrage !— où on se trouve bien chanceux d’avoir, pas loin, une clinique organisée.
J’y vais parfois, chez Saint Pierre qui, Dieu merci, n’est pas gardien du Paradis promis malgré son nom, ni ne possède le trousseau des clé de l’Éden. Un lieu moderne : on a son numéro à la main comme à la pâtisserie bondée, des revues datées traînent, voici des chaises, voici deux couloirs, des bureaux clos, voici des visages anxieux à divers degrés, des enfants, des éclopés, des malades imaginaires —une bonne part de Québécois est hypocondriaque hélas— aussi, c’est connu. Normal, on y voit pas mal d’aînés. Attendre son tour. Patients disciples d’Hippocrate dans leurs cagibis… pour patients impatients et, à l’occasion angoissés. Très inquiets. Fatum ! « Sort humain », disait un personnage manchot de Mia Ridez à la télé.
Vive la jolie clinique de mon village ! Le toubib moderne ne promène plus sa mallette de cuir noir (portuna) dans nos rangs campagnards. Adieu cheval et voiture du « bon docteur », ou « du gros docteur » de Grignon.
Les temps changent. Le jeune médecin d’aujourd’hui, « à contrat » avec l’État, s’est fédéré à des collègues : il a des buralistes, des locaux pratiques, des assistantes dévouées. Oui, « prenez un numéro » si vous avez su réserver un jour et une heure de rendez-vous bien à l’avance. Plus personne ne souhaite voir revenir les temps durs, les courses à travers la campagne, les appels inattendus. Les retards assassins pour case de tempêtes. Les mauvaises surprises.

LE PAUVRE «  BON VIEUX » TEMPS ?
Les temps ont changé, oh oui ! Je ne sais même pas où habite mon dévoué toubib. Dans les années 1930-1940, enfant dans Villeray, nous savions tout de nos voisins-docteurs, rue Saint-Denis, au temps où ce « guérisseur » vachement diplômé vaquait à ses malades dans son salon-double, en avant du logis.
Dans notre seul gros pâté de maisons, il y en avait plusieurs : le discret docteur Lemire, le brave docteur Lebrun, le maigrelet docteur Mancuso, le gras docteur Danna, le mystérieux docteur Mankievitz, l’absent —car grand amateur de chasse— docteur Bédard. De l’autre côté de la rue ? D’autres docteurs encore. Le sévère Irlandais, docteur Mc Lauhty, le rigolard Chapdelaine, le poète rêveur toubib Audet, le dangereux mais surdoué « socialisse » doc Longpré. Qui aida le doc-écrivain, Jacques Ferron —rentrant de Gaspésie— à s’installer rue Saint-Hubert.
Je ne nomme pas les deux dentistes, les trois avocats et le notaire. Non mais quelle sécurité pour néos mères à nombreuse marmaille ! Eh bien, c’était trop cher —deux piastres la visite ! — et pour les maladies ordinaires, nos mamans couraient plutôt consulter l’apothicaire, il y en avait un à chaque coin de rue : Besner, Martineau, Fillion, etc. Une bonne jasette, une description minutieuse du « mal », et hop !, fioles offertes ! Ou boite de comprimés magiques, sirops garantis, pilules éprouvées, onguents miraculeux. Charles Trenet a chanté nos pharmacies où on trouve aussi chocolats, babioles, parfums et autres jolis « cadeaux ». Un certain Jean Coutu réussira à organiser —à la chaîne— ces étranges magasins fourre-tout !

L’HUILE-MAGIQUE DU FRÈRE ANDRÉ
À écouter mon papa bien peux, suffisait l’Huile du Frère André, la montée à genoux du grand escalier de l’Oratoire, le pèlerinage à Chersey chez Dame Curotte, la mystique. Ou bien la neuvaine, les prières inouïes, bien plus efficaces que tous les remèdes du monde.
Mais à Sainte-Adèle, pas loin de la bretelle de l’autoroute 15 —là où un paysage de roc est fabuleux, non ?— notre pharmacie est bien plus sérieuse, pas de babioles là. Et les dévoués —et jolies— apothicairesses (sic), très capables de gaîté, n’offrent guère de bonbons !
Jeunes, oui, on se moque bien des toubibs, mais, devenus vieux, on est bien content d’en avoir un sous la man… Au cas où… n’est-ce pas ?

LA HAINE ?

     Elle, ma compagne de vie, femme très aimable, d’habitude au cœur grand, toujours gentille, vous devriez la voir quand « ils » reviennent dans notre ciel. Je parle  de certains corvidés…bien noirs. C’est la haine ! Tenez, elle me fait peur, je ne la reconnais plus. Dès que les premiers croassements résonnent au firmament, oui, c’est la haine.

     Nous revenions du Salon du livre à Trois-Rivières et, sur la 40, un groupe de ces noirauds -qu’elle déteste tant- dépeçaient rageusement le cadavre d’un chat sauvage écrasé : « Regarde-les, tu vois, tu vois? De dégueulasses  charognards, je te le dis ! » D’où lui vient cette haine ? De leurs cris ? En effet, les noires corneilles « craillent » et ce sont des sons détestables. (« Hum, ce : ce sont des sons…)

     Ou encore la couleur noire ? Mais quoi, à mes yeux, le noir offre certains attraits. Le célèbre peintre Borduas le savait bien et en fit, avant sa mort,  de très somptueux tableaux où ses taches noires sont d’une présence visuelle lancinante.

      Avec avril et nos chaises longues grandes ouvertes sur la galerie, c’est « tolérance zéro » qui règne ici; aucun accommodement. Oh, voici une corneille qui se pose, telle l’étoile sur l’arbre Noël, au faite d’un sapin. Son horreur, ma Raymonde bondit, dressée sur ses ergots, elle crie, frappe dans ses mains. Qu’il parte ! Qu’il s’en aille ailleurs. Terrifiant « oiseau de malheur » que ces bêtes ailées pour ma Raymonde !      

« LES OISEAUX » D’ALFRED HITCHCOK

     Voyez des branches de saule avec ombres noires, troupe de corneilles, on se croirait deux perdus, égarés dans une « vallée de la mort », menacés par des rapaces sordides affamés. Le film d’Alfred qui se rejoue ? Une peur ? L’arrivée, le retour printanier des corneilles par chez nous devient un conte sinistre, une b.d. d’horreur. Notre tout petit domaine doit s’expurger du moindre corvidé. Elle enrage. D’où peut bien venir une pareille haine, si totale ?

      Freud, au secours ! Je ne les aime pas mais bon… on m’a tant enseigné que c’était un oiseau parmi les plus intelligents de la terre et -je l’avoue à peine en sa présence- mais ce plumage comme d’un goudron ultra luisant me plait bien, me fascine un tantinet. Mais si je tente de le réhabiliter le moindrement, c’est, chez elle, le refus global : « Veux-tu te taire, c’est une horreur, une peste, un oiseau sordide qui ne devrait pas exister ».

      Un deuxième petit corbeau venait de s’installer au sommet du même grand sapin. Debout de nouveau, ses coups frappés, des cris de révulsion, faut voir ses yeux  pers changés en billes noires ! Des balles de Ak-47 ma foi ! Ma tendre amie de nouveau changée en harpie furieuse. Non mais… !

 VIEUX MINOU PEUREUX

      Plus tard, m’installant au rivage, assis sur un des bancs de la table à pique-nique, je compte tous ces trous partout. Bonyeu !, le terrain changé en une sorte de mini-golf ! Curieux ouvrage des mulots, ces taupes, ces rats-des-champs saisonniers. L’été viendra et on ne les reverra pas, où vont-ils donc ? Soudain -je ne l’avais pas vue- une corneille encore, qui ouvre ses ailes… d’une majesté d’ardoise vernis. Oui, je la trouve belle et imposante, c’est quasiment un aigle, bon, d’accord un petit aiglon. En tous cas un oiseau impressionnant.

       Oh, qui surgit soudainement derrière le pommier ? Mon vieux matou tigré, mon chenu Valdombre. Qui fige comme pour mieux observer ce mini-corbeau. La noire bestiole s’est posé à quelques « pas de chat » du Valdombre mais mon fauve décati ne bronche pas. Couardise ? Je le croirais. Lui saisi, immobilisé, lui d’habitude abonné aux sauts sauvages, qui reste coi ? Cette attitude de pleutre renforce mon idée qu’il s’agit d’un oiseau méritoire.

     Soudain, devinant le chasseur peureux, des sons lugubres, ses croassements aigus, la corneille se déploie, monte, file,  grimpe dans l’azur. Mon Valdombre placide la regarde s’envoler et puis, pas loin, un geai se pose dans du chèvrefeuille de la haie. Tiens, tiens, cette fois, mon raminagrobis se secoue, s’étire des quatre pattes, cambre les reins, rondit le dos et, ventre à terre, rampe en douceur vers cette proie toute bleue. Mais une mésange s’installe et Valdombre -aussitôt- change de cible. Non mais quel froussard !

     Quand je révèle à ma compagne l’indigne comportement du matou face à la corneille : « Bof, il a bien fait de ses méfier, on sait jamais, avec ces corneilles, quelle ruse maléfique peut en sortir ? » C’est tout à fait cela « la haine », non ?

JE M’ENNUIE DE « MONSIEUR »

On finit par s’attacher. À ceci, à cela. Je n’aurais jamais cru que je m’ennuierais de lui, grosse bibitte amphibie. Les toutes premières fois que je l’aperçus nageant tranquillement au rivage du lac, j’avais cru à un castor. Il allait et venait, nous arrivant du large -du Chantecler- ou bien revenant de la plage publique à l’est. Il a le poil lustré, l’oeil fier. Il se meut avec dignité. Il fait penser à Monsieur Parizeau. Un certain chic. Maurice, le voisin rapatrié de la Côte Nord, me dit : « Ça, c’est un rat musqué, mon vieux. » Ah ! Maria, ma tante riche, portait avec fierté un manteau de rat musqué, je m’en souviens.

À chaque vue d’une bête sauvage, on se convainc que notre petit lac Rond reste en bonne santé, pas trop pollué. Même si, un temps, la venue de castors voraces nous obligeait à des transports par cages. De jeunes arbres se faisaient scier à coups de longues dents. Ces castors, autre preuve que notre lac est en bonne forme, nous disions-nous !

Bon, oui, je m’ennuie des passages -comme rituels- de « Monsieur » mon rat musqué. Aux belles heures du soleil couchant, laborieux, pressé, il vaque, je ne sais trop à quoi. Il semble loger chez mon voisin du sud, Boisonneau, là où il y a un mur de roches empilées. De là il nage vers mon quai et son radeau flottant qui lui est accroché. La plupart du temps, il tient dans sa gueule une petite branche de saule. Rendu chez moi, floup !, il plonge sous les flotteurs de mousse plastifiée. Et plus rien ? Mon quai : sa résidence secondaire ? « Monsieur » est-il bigame, le lieu d’un deuxième ménage, mène-t-il une double-vie ? Rend-t-il visite à des rejetons ? Mystère ! Son manège nous intrigue chaque jour d’été, il va et vient du muret du voisin à notre quai et, toujours, il a son allure indifférente, vrai indépendantiste. Si je pars nager -ou si j’en reviens- mon rat musqué s’en fout et ne dévie point de son itinéraire, filant vers mon quai, sa verte bouture au bec. On en est médusé. Ah, s’il était facile de virer le quai à l’envers -et son radeau- ah, pouvoir découvrir quelle sorte d’abri, ou genre de nid, s’est-il donc façonné ?

LA FIERTÉ A UN NOM : « MONSIEUR MUSQUÉ »

Un bon jour, pédalant presque au milieu du lac, soudain, que vois-je ?, lui, mon nageur poilu. Je l’avais imaginé comme confiné à notre rivage, prisonnier prudent d’une famille. Mais non, « Monsieur » faisait donc des expéditions loin de son environnement familier. Je décidai ce jour-là de le suivre. Hélas -se sentait-il épié ?- ma bête plongeait et disparaissait un très long temps… Tant que je ne voyais plus où il avait pu émerger. Comment pouvait-il nager sous l’eau si longtemps ? « Naturaliste » ignorant et improvisé, je ne sais toujours pas si -tel un simple poisson- le rat musqué peut vivre sous l’eau tant qu’il veut. Je restai dans ma barque immobile et il finit par me réapparaître mais très éloigné de son point de plongée. Que de souffle ! Il nageait maintenant à l’ouest du Chantecler, vers le petit marais deltaïque, rivage protégé et non bâti. En ces parages, il y plein de lotus jaunes et on peut y entendre la rauque musique d’un vivier naturel à nombreuses grenouilles. Monsieur Musqué y trouvait-il à manger ? Était-il, comme moi, un gastronomique amateur de cuisses de grenouilles ? Ô frog ! Malgré mes coups de pédale et de gouvernail, je ne le retrouverai plus.

DES POISSONS TROPICAUX ?

Or, l’été dernier, étendu sur mon radeau au soleil couchant, qu’aperçois-je, je n’avais pas la berlue : quelques jolis poissons tropicaux, rubescents. Petits et gros, émaillés rouge, jaune et orangé. De nos touristes pouvaient avoir rejeté ces petits nageurs exotiques, se débarrassant du contenu d’aquariums nécessitant trop de soins. Je les regarde naviguer, on se croirait dans une mer antillaise ! En des eaux caraïbéennes, ici où il n’y a aucun banc de corail. Et puis qui vois-je, entre deux eaux, s’approchant de ces splendeurs ? Lui, Maître Musqué, avec… rien au bout du bec. À plat ventre sur le quai, je guette l’arène. Combat ? L’eau est claire, pas de vent. Oh, un nez à nez soudain ! « Monsieur » toise l’écaillé écarlate. Bataille en vue ? Se fera-t-il un « croque-Monsieur » ? Nenni, aucune réaction, « M. Musqué », d’abord surpris, n’a fait qu’un très bref arrêt et fila dans son repaire secret sous le quai. Déception du voyeur.

En ce crépuscule de canicule, voulant éprouver mon aristocrate à poil, je monte chercher mon marteau -car des clous sortaient de certaines planches et, ce printemps-là, la glace dérivante avait emporté un morceau du radeau. Alors, outils étalés, je me mis à l’ouvrage. On allait bien voir si, sous le radeau, mon petit Prince à poils ras était, avec ses grands airs d’imperturbable, si endurci, si indépendant des humains. Je cogne, je frappe, je scie, je répare, je fais un bon boucan. J’exagère tant et tant… qu’enfin il se sort le museau. Ce n’est pas lui ! C’est un rat plus mince, plus long, plus fringant aussi ! Est-ce « madame » ? Ou sa maîtresse ? Son fils, sa fille? Je ne le saurai pas. Que revienne le temps doux, oui, je m’ennuie de Monsieur, de son petit trafic quotidien.

QUOI ? MANGER DES DEVOIRS !

Monter souvent -à deux coins de rue- pour aller sneaker aux comptoirs d’une école et vérifier si « le devoir » des élèves est appétissant. Acheter ce devoir pour le manger ! Avant « l’heure de l’apéro », durant l’année scoaire, nous sommes un petit groupe d’aficionados à aller reluquer les vitrines de cette école-de-bouffe, rituel à risques. Il y a les élèves doués et d’autres… plus faiblards. Un jour, c’est divin, un autre… bien moins.

Pour rigoler, je questionnais Serge, compétent et jovial caissier : « Pourquoi pas afficher les notes des élèves ? On n’achèterait pas les barquettes des plorines, des devoirs marqués 3 sur10 ? » Il rétorqua en riant : « Non, pas question. On discute pas des goûts et des couleurs. Choisissez votre bouffe à vos risques et périls ! » Cette école de la rue Lesage excelle en potages souvent savoureux, en soupes parfois surprenantes, aussi pour des desserts à l’occasion succulents.

Pour le reste, oui, il y a risque. Par exemple, trop souvent cette épaisse sauce brune, l’épais graevy d’antan. Mais il y a des fins d’après-midi miraculeux quand les chefs-profs se sont surpassés en initiant leurs pupilles à quelques recettes époustouflantes. C’est alors l’aubaine des aubaines!

« Manger, a dit un philosophe, essentielle et unique condition pour vivre. » Manger : la grande affaire, souci quotidien des riches ou des pauvres. Pour la majorité des gens c’est l’inquiétude quotidienne : « quoi faire rôtir, cuire ou bien mijoter ? » Pour une minorité, les bien nantis, c’est la recherche pointue, le raffinement, les exotismes : trouver les produits frais au marché à la mode, dénicher l’épicier exquis, le comptoir du « traiteur favori », le resto bien branché. Découvrir la recette complexe dans le livre « de pointe », frais édité. Bref, pour ces « favorisés du sort », manger est un plaisir. Mieux, un culte. Et pour ces « becs fins », le vin n’est jamais une piquette.

Ô GALETTES DE SARRASIN !

En Occident, au Québec dorénavant, les exigences des palais éduqués sont venues car il y a eu évolution. Manger est devenu une industrie complexe. Avec des magazines chics. Et la télé aussi y va de ses émissions spécialisées. S’illustrent avec talent un Ricardo pétillant, une compétente Josée di Stasio. S’y affiche encore ce cook bavard hilarant, Daniel Pinard avec ses démonstrations pétardardentes, si souvent cocasses.Tout a bien changé, combien sommes-nous encore, aînés, à témoigner exactement de quels temps durs nous venons ? À ces époques, point de légumes rares : « Quoi ça, du brocoli » ? Aucun fruit exotique : « Quoi ça, des kiwis ? » La bouffe des années de notre jeunesse était primitive, simpliste, nécessaire seulement. Nous mangions pour rester en vie.

Naguère les langues capricieuses, les papilles gustatives raffinées, ça n’existait tout simplement pas, dans aucun de nos entourages familiers, parents, voisins, amis. Et nous ne mangions pas toujours à notre faim ! Je me souviens bien des modestes repas faits de galettes de sarrasin. Du fréquent « pain doré ». Des crêpes communes à bon marché, et, ultra fréquentes. Et les sacrées pétates ! Cette précieuse pomme de terre, abondante -trouvaille de M. Carpentier- fut longtemps une sauvegarde en tant de milieux modestes.

Si, dans mon quartier, j’ai pu avaler tant de frais et bons légumes, c’est grâce au -devenu populaire- marché Jean Talon, à deux pâtés de maisons de chez nous. En ce temps-là, comme dit l’évangile, il n’y avait point de ces « écoles de cuisine », comme ma voisine, rue Lesage. De rares livres populaires répercutaient la cuisine-des-ancêtres comme celle de nos grands-mères débrouillardes. Ainsi nos mères « à grosse famille » continuaient de répandre ces popottes toutes ordinaires. Il y a eu de valeureuses pionnières du « un peu mieux manger », dont cette célèbre « Madame Benoît », pour seul exemple.

LOIN DES SOPHISTICATIONS

Quand je me place dans la file de cette école, rue Lesage, c’est une sorte d’excitation chaque fois. Tous -ils ouvrent à 5 h pile- nous guettons la surprise et souhaitons l’étonnement. Pourtant chaque visite me fait me souvenir de toutes ces années de jadis. Sortis de l’école -à midi comme à « quatre heures¿ nous nous engouffrions dans la cuisine. « M’man, qu’est-ce qu’on va manger ? Jamais rien de bien sophistiqué au menu à part son roast-beef des dimanches midis . En semaine, nous contenter l’estomac sommairement, nous remplir un peu le bedon quoi. Nous savions que le menu serait le même… qu’avant-hier. Que notre boustifaille -des midis ou des soupers- serait faite d’ingrédients ordinaires. Ô les ragoûts tarabiscotés ! Les fricassées-à-restants ! Les « chiards ».

Nous n’émettions jamais de graves critiques, parfois : « Oh non, pas encore de la saucisse ? » Il fallait manger comme il fallait dormir. Nous ne pouvions imaginer qu’un jour, il y aurait des jeunesses étudiantes, à Sainte Adèle, qui auraient pour « devoir » de réussir « une choucoutre à la alsacienne, ou des cailles à la lyonnaise !

VISITE DE SON ÉMINENCE ROUGE !

Qu’il est beau l’auguste oiseau sur ma galerie ! Rien à voir avec « l’auguste », clown connu du cirque. J’admire un cardinal perché, qui croque de nos graines, bestiole ailée qui a tout d’une altesse royale. Qui nous est devenu un visiteur très assidu du mois de mars. Non mais quelle hypnotique vision lumineuse ! quel rouge intensif ! Au sol, sa femelle, moins éblouissante, l’attend. Quelle beauté stimulante que cette palpitante et vivante boule toute écarlate, à part sa courte bavette noire et son dossard plumé roux. Feu sur la neige des alentours.

Cardinal - photo du webmestre -

Envie d’écrire un roman rubescent : « Le rouge et le blanc ». Captivant contraste en cet hiver à n’en plus finir. Le cardinal s’installe avec cérémonie, longtemps à chaque visite, à une paroi de notre mangeoire. Fière allure. «MONSEIGNEUR »ne prête aucune attention à ces petits abbés du bas clergé voletant autour, des juncos ardoisés. Des compagnons non désirés. Des importuns, des voisins tolérés, tous, des roturiers de basse extraction. Négligeable engeance, n’est-ce pas Éminence ? Notre flambante Altesse grignote avec superbe, jette un œil de dédain : « D’où sortent ces manants, placides sitelles, nerveuses mésanges à tête noire ? Mon éblouissant volatile fait mine de ne pas les voir; « La classe », c’est lui. Qu’est-ce donc qui fait que l’on reste, Raymonde et moi, comme figés à chacune de ses visites ? Quoi au juste ? Resté debout pour lui, je m’approche de la porte patio, me colle le front à la vitre, ne me lasse pas de l’observer ? C’est sa couleur ? Oui, ce rouge intense, son degré de rouge, si vif, tant saturé.

FACINATION DU ROUGE

L’attraction du rouge ? Je me suis mis à y songer, cela vient de loin. Petit enfant, nos yeux s’y fixaient ardemment. Quel cadeau gratuit c’était que ces échantillons de couleurs de peinture, petits rectangles de papier colorés chez le quincaillier. Je me souviens, mes soeurs, mon frère, moi, comme nous étions ravis de contempler ces dépliants offerts par M.Damecour qui tenait ce que l’on nommait « un magasin de fer ». On s’en faisait un jeu proclamant notre premier choix. L’élu le plus souvent ? Le rouge. Si le catalogue de la « ferronnerie » en montrait plusieurs, c’était le plus rouge le plus intense. Il nous arrivait d’hésiter entre carmin, écarlate, vermillon, rouge-vin, rouge-sang-de-bœuf.

Échantillonnages sophistiqués des fabricants de peintures ambitieux. Sous le petit carré brillant on lisait : purpurin, presque pourpre. Ou alezan, un rouge mêlé de jaune. Ou cinabre, un sur-vermillon. Ou bien corallin à l’aspect de corail. Ou encore fuchsine, un rouge métallique. Tant de rouges ! Ces petits rectangles imprimés, émaux étincelants, formaient, oui, un trésor. Le dépliant à étiquettes allait donc rejoindre les objets chéris de notre coffre aux trésors, avec un gazou, un sifflet d’argent, des boutons dorés, une étoile de shérif.

Je sais donc mieux pourquoi un oiseau ordinaire me fascine tant : sa couleur. Qui est celle des roses d’amour qu’on voyait dans la vitrine de « Madame Lafleur, fleuriste », coin Jean Talon. Rouge comme pour ces fascinant camions de pompier rue Saint-Denis qui déboulaient en trombe aux jours de malheur. Aussi la couleur d’une étrenne d’un Jour de l’An : joli traîneau. Rouge, de nos pommes de tir, du nez du clown, de la balle du bolo, des poissons exotiques. La couleur des cerises amères. Du Père Noël, du rieur bonhomme de Coca-cola sur tous les placards, la couleur de nos joues d’enfant aux joyeuses glissades hivernales. Rouge signal de santé, de vie vive, du jeune sang qui circule bien. Celle triée en premier du jeu de craies. De cire, de plâtre ou… Prismacolor ! Toujours. Ô brillant cardinal sur la galerie ! .

CHINOISERIES ROUGES

« Il pleut dans ma chambre » ou « Le dimanche, les enfants s’ennuient », chantait Trenet et, ces fois-là, maman nous permettait de fouiller son panier à tricoter. À repriser. Y choisir vite la pelote de laine « rouge », le fil à broder « rouge », la flaze « rouge ». Rouge sans cesse. Dans « Chinoiseries » mon dernier roman, j’ai raconté -avant son resto de La petite patrie– que papa fut importateur de babioles orientales. Gamin fouilleur dans ses stocks, ce sera le rouge, sans cesse, pour cette lanterne à pompons, ce parasol de papier, ce tambour à dragons, ce kimono brodé et, parmi la bijouterie d’une bibeloterie de pacotille, tout ce qui était rouge.

Grandis, nous allions draguer les étudiantes-vendeuses du « 5-10-15 cents », employées chez Wolworth, Kresge, Larivière-Leblanc, ô rouge à lèvres ! Les petits cœurs ouverts aux beaux parleurs, nous et nos baguenauderies, fous rires des timides, nos toupets en coq de nos cheveux gominés, on jouait les don juan des vendredis soirs zieutant les fards bien rouges de ces accortes demoiselles.

Le rouge : souvenir d’une soirée de mars au rond à patiner du Shamrock, Marché Jean Talon, là où on a construit un parking. Samedi soir doux, voir patiner la fille du fourreur, M. Darveau, blonde Micheline en déesse-sur-lames, vêtue d’un tailleur tricoté… rouge. Coup de foudre et valser bras dessus, bras dessous sous la chuintante musique du haut-parleur bon marché. Jeune bonheur de tourner en rond quand les ampoules suspendues devenaient des étoiles.

Bon assez. Oh !, j’ai trop bougé, mon magnifique cardinal s’est envolé. Partis, envolés avec lui, la pelote de laine, l’échantillon chez M. Damecour, la lanterne chinoise, le traîneau, le collier made in China et aussi : une si jolie patineuse, la Micheline de laine rouge ! Dépité. je sors ajouter des graines dans la mangeoire que, vite, vite, nous revienne la rouge beauté de son éminence le cardinal.